Culture

«Trois coeurs»: du conte amoureux à la chronique de la vie de province

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 11

Benoît Jacquot raconte un désordre amoureux dans une grande mise en scène avec Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve et Benoît Poelvoorde.

Chiara Mastroianni et Charlotte Gainsbourg dans «3 Coeurs» de Benoît Jacquot ©Wild Bunch

Chiara Mastroianni et Charlotte Gainsbourg dans «3 Coeurs» de Benoît Jacquot ©Wild Bunch

Un quart d’heure après le début du film, Marc, le personnage de Poelvoorde, passe un scanner. On voit un cœur, le sien, un organe tel que le montre l’imagerie médicale. Ce n’est pas ce que montrera 3 Cœurs, film entièrement construit sur les possibles et impossibles accords entre les battements des sentiments de ses trois protagonistes. Par sa manière de rendre visible ce qui ne l’est pas grâce à des représentations codées, il y a pourtant bien quelque chose de l’imagerie médicale dans la manière de Benoît Jacquot de raconter la double histoire d’amour de Marc avec Sylvie et Sophie (Charlotte Gainsbourg et Chiara Mastroianni), les deux sœurs, les deux filles de la reine mère de cette petite ville de province que joue Catherine Deneuve.

On entend donc déjà l’héritage du conte, celui du théâtre du quiproquo amoureux –du Songe d’une nuit d’été à Feydaux en passant par Marivaux. Et en même temps la chronique d’une ville de la province française d’aujourd’hui, et le jeu avec un certain état du cinéma français dont ces trois actrices sont l’incarnation, chacune d’une manière très particulière. Comment agencer tout cela en un mouvement inévitablement composite, paradoxal, contradictoire? C’est tout le suspens de ce film, porté par les variations d’accords entre les mouvements de ce qu’on appelle, faute de mieux, la vie.

Diastole de la passion, systole du quotidien

Le cœur de Marc est malade. Dans les situations de tension il s’affole, le film est ainsi, diastole de la passion et systole du quotidien, singularité des tempi affectifs de chacun. La vie est en crise (cardiaque), mais il y a quoi d’autre? Entre celle rencontrée par hasard une nuit et avec qui, au fil des pas des mots et des gestes et des lumières s’était établi un miraculeux unisson privé de lendemain et celle rencontrée dans le scénario d’un ménage, d’une famille, d’une inscription sociale, entre la relation avec la sœur S1 et la sœur S2 (il y a une équation, plutôt de chimie que de maths, au principe du film), mais aussi entre Paris et la province, entre le temps long de la vie de couple et le temps fulgurant de l’embrasement amoureux, entre l’impératif de vérité face à la tricherie d’un politicien et la terreur de la vérité qui va détruire l’être aimé, s’enclenchent un infini agencement des exigences légitimes et des contraintes asphyxiantes qui seraient comme le battement même de nos existences humaines.  

Le chiffre «3» du titre désigne les trois personnages entre lesquels s’instaure le récit, bien sûr. Il dit surtout l’excès ou le dévoiement du chiffre «2» comme principe organisateur de toute vie sociale, sentimentale, psychique, etc. Ce «3» là ce n’est pas 2+1, c’est 2+ (ou -) l’infini, l’autre chose, le différent. L’infarctus du désordre dans les battements binaires est une réelle menace, mais l’absence de ce désordre étouffe et anéantit l’humain, le vivant.

Il était... heureux

 

Il y a un scénario au film de Benoit Jacquot, bien sûr, un scénario apparemment très classique mais en fait assez bizarrement construit, avec des moments qui semblent ne jamais devoir finir, des ruptures de ton, des sauts dans le temps, dans l’espace, dans les types d’image, dans les systèmes de récit, qui sont autant de demi-silences, de crescendos, d’andante et de pizzicati, etc. On matérialiserait plus exactement ce film-là, signé du réalisateur de Tosca devenu depuis metteur en scène d’opéra, avec une partition musicale qu’avec un script dans sa forme classique. Y compris les nouvelles syncopes que permettent, ou imposent, Skype et les SMS.

Changeant de registre comme on change de clé, le film s’offre des embardées qui sont comme des commotions, d’une maison bourgeoise à un paysage (enfantin, forcément) de grottes et de cabanes et de désert à l’aube, parfois avec la mémoire des usages les plus beaux qu’avait fait François Truffaut de la voix-off, comme lorsque la voix de Jacquot énonce «Il était… heureux». Bien que cela soit vrai, parce que cela est vrai, un abîme est passé dans ces points de suspension. Et presque tout ce que le film prend en charge, ce qu’il «raconte», comme on dit, se construit dans des affaires de rythmes, qui ne sont évidemment pas seulement des affaires de vitesse ou de lenteur –même si ça aussi.

En quoi 3 Cœurs est aussi, comme tout film digne de ce nom, une admirable mise en fiction et en émotion de son propre dispositif: la mise en scène de cinéma. Et en quoi, évidemment, il n’est possible que par la manière dont cette composition de vibrations selon des rythmes différents est faite chair (et voix, et regards), par ses interprètes. Jacquot est réputé, à raison, cinéaste des femmes –avec Judith Godrèche (La Désenchantée), Virginie Ledoyen (La Fille seule), Sandrine Kiberlain (Le Septième Ciel), Isabelle Adjani (Adolphe), Isild Le Besco (Sade, A tout de suite, Intouchable, Au fond des bois), Isabelle Huppert (Villa Amalia), Léa Seydoux (Les Adieux à la reine), il a démontré les ressources quasi-infinies d’un regard masculin, attentif, séduit, à la fois désirant et respectueux, comme énergie créative de cinéma. Installant cette fois (il l’avait déjà réussi, différemment, avec Lucchini dans Pas de scandale) un homme au centre de son dispositif fictionnel, il trouve en Benoît Poelvoorde un assez sidérant partenaire.

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C’est que le corps, le visage, la diction, la gestuelle de cet acteur semblent pouvoir être habités simultanément de plusieurs rythmes, de plusieurs tensions, de manières d’être –de manières d’être amant, mari, père, inspecteur des impôts, invité en société, client de bistrot…– différente. Physiquement, et artistiquement, Poelvoorde est un «être au monde en crise», plus simplement disons qu’il est fou, si la folie est d’abriter plusieurs êtres à la fois.

Autour de cet homme isolé (on ne lui voit pas d’ami, son frère à peine apparu s’évapore, il n’a rien à dire ni à faire avec les types de rencontre, surtout la tension du film nait aussi de l’absence de père des deux sœurs, qui pour ce qu’on sait pourrait être aussi bien demi-sœurs), n’existent réellement que trois femmes. Le personnage de Catherine Deneuve n’a pas de nom, elle est «la mère», et l’actrice prend à l’évidence un immense plaisir (communicatif) à occuper une position de retrait à la fois amusé, inquiet et conscient. Et puis il y a les deux sœurs.

Opposées, inséparables et séparées comme les deux pôles d’une machine électrique, elles font circuler un courant d’une intensité d’autant plus émouvante qu’elle ne cesse de varier. Et ces variations-là sont aussi, nécessairement, variation des distances que chaque spectateur peut établir avec le film, avec sa fiction, avec ses codes, avec ses références. En quoi 3 Cœurs, s’il emprunte des routes connues, le fait de manière inédite, et qui ne cesse de poser des questions, souvent ludiques et parfois inconfortables, à qui le regarde.

On a dit à plusieurs reprises (et on ne se lassera pas de répéter) qu’il y a du génie chez l’actrice Charlotte Gainsbourg, une manière d’être à la fois là et pas là, brûlante et impalpable et fragile comme une flamme, mais une flamme qui contiendrait l’obscurité avec la lumière, le froid avec la brulure, le silence avec le chant. Après Lars von Trier, Benoît Jacquot semble le seul qui sache la filmer à la mesure de ce qu’elle a offrir. Mais, dans un rôle en retenue, celui de la bonne épouse provinciale «qui trouve tout magnifique», c’est sans doute ce qu’accomplit Chiara Mastroianni qui offre l’interprétation la plus nuancée, et la plus difficile puisque la moins spectaculaire. Grâce aussi avec la totale équanimité de regard du cinéaste sur ses deux actrices, son interprétation de Sophie est d’une finesse bouleversante.             

3 Coeurs,

de Benoît Jacquot, avec Catherine Deneuve, Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni, Benoît Poelvoorde

Voir le film sur allociné 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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