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L'Écosse indépendante ne deviendra pas une oasis social-démocrate

Le leader du parti travailliste britannique Ed Miliband, favorable au «non», lors d'un meeting à Glasgow, le 12 septembre 2014. REUTERS/Paul Hackett.

Le leader du parti travailliste britannique Ed Miliband, favorable au «non», lors d'un meeting à Glasgow, le 12 septembre 2014. REUTERS/Paul Hackett.

Le nationalisme «de gauche» des partisans de l'indépendance est rassurant, mais un avenir social-démocrate sous les auspices du Scottish National Party a tout d’un mirage.

La résurrection du projet social-démocrate hante la campagne référendaire pour l’indépendance de l’Ecosse, déjà tendue par des sondages récents indiquant une dynamique favorable au «oui», lequel avait un fort retard à rattraper avant l’été. Pour les uns, ce statut est indispensable face à l’ultralibéralisme de «Westminster». Pour les autres, l’indépendance ne fera que réduire davantage les chances d’une politique de gauche dans une Grande-Bretagne amputée. 

Assez singulièrement, le nationalisme qui inspire la campagne des indépendantistes a en effet pour propriété d’être fort inclusif, très peu identitaire et coloré d’une dimension sociale-démocrate. Le Scottish National Party (SNP) s’affiche comme le héraut d’un combat contre l’ultralibéralisme du pouvoir central, dans la logique de sa campagne de 2011 pour l’Assemblée écossaise, dont il avait conquis une majorité de sièges tout en portant des revendications de «démarchandisation» de la santé et de l’éducation.

En cela, le nationalisme rassurant du SNP diffère de ceux que l’on retrouve en Catalogne, en Flandre et en Italie du Nord. Ces derniers reposent en effet sur une différence linguistique et/ou un «égoïsme» de régions riches tentées par la sécession économique autant que culturelle. Si une culture spécifique est défendue par les indépendantistes écossais, elle peut au contraire être qualifiée d’égalitariste et démocratique.

Selon leur vision, la pertinence de l’indépendance se justifierait par la protection de cette culture contre les politiques économiques définies au sein d’un impérialisme britannique immuable. La reconversion «néo-travailliste» du Labour rendrait d’autant plus crédible cette option stratégique que sa normalisation idéologique a signifié une soumission durable au paradigme néolibéral.

Le SNP comme nouvel agent historique de la social-démocratie en Ecosse?

En bref, un spectre hante ce scrutin, et c’est celui d’un projet social-démocrate que le SNP se résoudrait à porter après la démission historique de son agent principal, le Labour, dont l’organisation régionale s’est affaiblie électoralement et effondrée sur le plan militant. La remontée du «oui» dans les dernières semaines s’explique d’ailleurs en partie par le basculement d’électeurs travaillistes en faveur de l’indépendance.

La cohérence et la crédibilité de ce récit sont cependant assez fragiles. C’est ce que ne manquent pas de souligner un certain nombre d’intellectuels de la gauche britannique, notamment au sein de la revue sociale-démocrate Renewal, pourtant critique de la période blairiste.

Parmi eux, l’historien Ben Jackson relève avec une certaine ironie que le nationalisme écossais prétend incarner un travaillisme dont il critiquait jusqu’à présent l’inscription dans les structures impériales et désuètes de l’Etat britannique. La chose est d’autant plus cocasse qu’aucune rupture n’est réclamée avec la monarchie ou la Banque d’Angleterre, qui sont pourtant des institutions caractéristiques d’un certain archaïsme constitutionnel et de la domination du capital financier.

Ce dernier exemple pointe, à travers le maintien de la livre sterling souhaité par les indépendantistes, une autre faille d’une éventuelle social-démocratie à l’écossaise. L’union monétaire avec le reste du Royaume-Uni supposerait très probablement la négociation de traités fort contraignants pour les politiques macro-économiques, équivalents aux différents «pactes» qui brident la souveraineté des pays membres de la zone euro.

Si une Ecosse indépendante veut échapper aux garanties qu’exigerait très certainement la banque centrale, et si elle ne veut pas –pire– dépendre de politiques monétaires décidées sans elle, les autres éventualités la mettront aussi face à ses contradictions. Rejoindre l’euro ne ferait que poser le même dilemme, celui d’un régime monétaire foncièrement anti-social-démocrate. Ne pas le rejoindre et vouloir mener une politique de progrès social et d’extension des services publics obligerait en revanche à prendre des mesures de protection (notamment vis-à-vis des mouvements de capitaux) incompatibles avec le respect des traités de l’UE, que l’Ecosse ne veut pas quitter.

Tout ceci ne fait que révéler l’angle mort évident du projet du SNP, à savoir incarner une posture sociale-démocrate alors que partout ailleurs dans le monde et dans l’UE, cette posture a perdu ses conditions de possibilité matérielles et institutionnelles. Le parti d’Alex Salmond en est d’ailleurs bien conscient, qui mise non seulement sur l’exploitation du pétrole pour assurer la viabilité économique de l’indépendance, mais aussi sur des politiques fiscales attractives, c’est-à-dire non coopératives et tout à fait compatibles avec le néolibéralisme dominant. Entre le modèle irlandais fondé sur le dumping fiscal et les Etats sociaux universalistes de l’Europe du Nord, le SNP devra bien choisir…

Le SNP comme fossoyeur de la social-démocratie dans les autres îles britanniques?

Un avenir social-démocrate sous les auspices du SNP a donc tout d’un mirage, au sens d’une «apparence séduisante et trompeuse». Les critiques fondées que l’on trouve chez Jackson et d’autres rédacteurs de Renewal trahissent cependant une autre panique qui dépasse le cas écossais et les débats sur la possibilité d’une social-démocratie dans un seul pays.

La perte de l’Ecosse signifierait en effet celle d’une quarantaine de sièges dont il est difficile de croire que le Labour pourrait se passer pour reconquérir la majorité à Westminster. Au fond, ce qu’ils reprochent aux indépendantistes de culture de gauche, c’est d’empêcher le retour électoral de cette dernière hors d’Ecosse.

Or, soulignent-ils, le travaillisme d’Ed Miliband n’est plus celui de la Troisième Voie de Blair et Brown. Autrement dit, la possibilité réelle d’une politique novatrice de centre-gauche en Ecosse risquerait d’être transformée en mirage par la poursuite d’un autre, à savoir celui d’une social-démocratie cantonnée aux frontières écossaises. Si le handicap purement électoral que l’indépendance entraînerait est évident, l’idée d’un Labour en voie de retrouver sa vocation d’agent historique de la social-démocratie apparaît néanmoins douteuse, comme nous le montrons dans cette note publiée à la Fondation Jean Jaurès.

De la même façon, les critiques sociaux-démocrates du «oui» ont raison de pointer les réformes institutionnelles faites sous Blair, qui ont mis à mal le fameux impérialisme britannique à travers une dévolution très significative de pouvoir, en Ecosse et ailleurs. Il n’en est pas moins vrai que l’organisation du Labour est demeurée classiquement unitaire et que sa pensée sur la géopolitique extérieure et intérieure de la Grande-Bretagne apparaît très pauvre.

Les conséquences attendues du scrutin

En cas de réponse positive, les conséquences pour le Labour seront majeures. Il devra lutter pour sa place dans un système partisan reposant sur un territoire amputé d’une large fraction de ses bastions. Aujourd’hui, l'Écosse pèse 1/6ème du groupe travailliste à la Chambre des Communes. Si le Labour veut par ailleurs rester présent sur la scène politique écossaise, le parti sera nécessairement amené à faire évoluer son organisation vers une structure multi-niveaux inédite.

En cas de réponse négative, la piste déjà engagée d’une plus grande autonomie devrait tout de même être poursuivie, ne serait-ce que pour redresser le Labour écossais et renouer avec ses électeurs traditionnels. Actuellement, son leadership n’est guère à la hauteur. En fustigeant le nationalisme étroit du SNP, il a témoigné d’une incompréhension des raisons de l’attraction du projet indépendantiste.

Jusqu’aux années 1980, le Labour écossais ne défendait pas l’union pour elle-même mais comme un instrument de l’auto-gouvernement et des politiques de bien-être. Depuis la fin de la configuration socio-politique qui rendait possible cette défense, il en est réduit à la défense de l’ordre établi ou d’une dévolution améliorée qui n’est, encore une fois, inscrite dans un aucun projet global travailliste concernant l’architecture et la nature de l’Etat britannique.

Du côté des nationalistes écossais, il n’est pas sûr que la victoire du «oui» soit une éventualité réjouissante. La mise en œuvre de l’indépendance et des valeurs de solidarité qu’ils prétendent incarner ne seront pas le chemin de roses qu’ils décrivent. Une défaite sur le fil leur permettrait de bénéficier d’une dévolution encore plus poussée tout en échappant à des dilemmes potentiellement coûteux.

En fait de spectre social-démocrate hantant le scrutin, il s’agit donc plutôt d’un mirage, ou alors d’un fantôme comparable à celui des Canterville imaginé par Oscar Wilde, c’est-à-dire incapable d’effrayer qui que ce soit, s’il le fût jamais.

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