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Le «ghostwriting», la pratique qui divise le hip-hop

Chut / Sarah via FlickrCC License by

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Trahison et opportunisme pour les uns, simple démarche artistique pour les autres, la pratique fait encore débat aujourd’hui au sein du genre.

L’acte fait partie de la légende hip-hop: avant la mélodie, avant le rythme, avant le flow, tous les rappeurs écrivent leur texte. Cela fait partie intégrante de leur street credibility. Pour Anthony Pecqueux, sociologue et auteur de Voix du rap: Essai de sociologie de l’action musicale, une des règles constitutives du rap à son origine est d’ailleurs «l'indistinction des rôles entre auteur et interprète. Ce fait inédit dans l'histoire de la chanson est ce qui explique pour moi que la critique du ghostwriting soit une de celles qui portent le plus violemment atteinte à l'identité professionnelle et artistique de rappeur».

Dans cette logique d’affirmation par l’écriture, le ghostwriting (l'équivalent de ce que l'on appelle la pratique du «nègre» dans la littérature) est en effet devenu la véritable bête noire de la profession, la pratique qu’il vaut mieux cacher si l’on ne veut pas se payer une bien mauvaise publicité.

«C’est clairement une preuve d’inauthenticité», s’exclame Karine Guignard, rappeuse officiant sous le pseudonyme La Gale et actrice principale de De L’Encre, un film écrit par les membres de La Rumeur sur cette face cachée du hip-hop.

«A un moment donné, tu rappes d'un point de vue personnel, c'est ce qui rend ton travail unique, poursuit-elle. C'est ton parcours (ou celui des gens) qui t’inspire et crée ton propre filtre. Si tu n'es pas capable de faire ce travail tout seul, alors il faut peut-être penser à changer de carrière.»

En France: chut!

Une critique que ne semble pas partager Marc Nammour, membre de La Canaille et auteur d’une adaptation du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire aux côtés de Zone Libre:

«Il faut arrêter avec notre vision romantique du rap: ce n’est pas qu’un cri de la rue, c’est un art. Et si certains préfèrent faire appel à d’autres rappeurs pour écrire leur texte, je trouve ça très bien, du moment qu’ils sont rémunérés et crédités. Le mec aura au moins eu l’intelligence de reconnaître ses faiblesses.»

Si on ne connaît pas de véritable cas en France, c’est que cette pratique est par définition secrète. On sait toutefois que Youssoupha est régulièrement sollicité pour «filer un coup de pouce» à d’autres rappeurs, que Sully Sefil a coécrit Et Si de Lady Laistee, que Lino a rempli quelques pages blanches pour Diam's, que celle-ci a écrit Précieuse de Sinik et que Rohff a admis avoir imprimé sa marque chez différents rappeurs (selon les rumeurs, il s’agirait de textes pour certains membres de la Mafia K’1 Fry et pour son frère Ikbal, membre du groupe TLF).

A cela, on pourrait aussi ajouter l’écriture collective prônée par certains groupes –c’est notamment le cas de Lino qui écrit parfois pour Calbo au sein d’Arsenik, et du Rat Luciano qui a parfois mis en forme les rimes de Menzo au sein de la Fonky Family–, mais également le rôle d’auteur endossé par certains rappeurs pour des chanteurs de r’n’b et de variété française (Sat pour Matt Houston, Oxmo Puccino pour Alizée et Florent Pagny, Akhenaton pour Julie Zenatti…).

Pour le reste, le mystère est total, même si «de gros artistes y ont recours en France. Mais ça ne se dit pas, contrairement aux States où c’est monnaie courante et visiblement ça ne choque pas grand-monde».

Aux Etats-Unis, on copie-colle sans gêne

Karine Guignard a raison d'ainsi mentionner les Etats-Unis, un pays où la notion de game est plus lourdement connotée que dans la traduction française, où la tâche d’écriture est moins socialement valorisée que dans l'Hexagone et où les échanges entre artistes sont légion –après tout, n’est-ce pas là le sens profond du jeu, qui ne peut être jeu que dans l’interconnexion entre les différents rappeurs, quelle que soit leur réputation? C’est d’ailleurs aux Etats-Unis que le monde du rap, au début des années 2000, a réellement fait connaissance avec le ghostwriting, notamment à travers la version non censurée de Ghostwriter de Mad Skillz, dans lequel il rappe:

«Je suis un rappeur fantôme/ Je suis le mec que vous ne voyez pas/ J’écris des tubes pour les rappeurs que vous aimez, et je leur envoie la facture.»

Ses clients? Foxy Brown, Will Smith, Ma$e et P.Diddy, notamment.

En y regardant de plus près, on peut toutefois dire que le ghostwriting a toujours été partie intégrante du hip-hop américain (pensons notamment à Kool G Rap écrivant pour Salt-n-Pepa ou à Run DMC pour les Beastie Boys). Un peu comme si cela faisait partie de l’apprentissage, un moyen pour les jeunes talents de se faire connaître, d’apprendre le métier et d’apporter un nouveau souffle aux plus anciens –c’est le cas de Pharoahe Monch qui se révéla avec le succès de Press Play, le quatrième album de P.Diddy, qu’il a partiellement écrit.

Outre-Atlantique, les rappeurs ne se cachent donc pas d’écrire pour les autres ou de faire appel à des ghostwriters –en quoi, après tout, la délégation des tâches pourrait être un frein à la qualité d’un morceau ou à sa réception publique?

«Les Etats-Unis ont une vision différente des choses, estime Christian Béthune, auteur de Pour une esthétique du rap aux éditions Klincksieck en 2004. Pour beaucoup de rappeurs, le rap n’est souvent qu’un business. Jay-Z en est le parfait exemple. Il a d’ailleurs récemment déclaré que ses chansons n’étaient que des prospectus publicitaires pour ses parfums, sa marque de vêtements et ses autres produits. Pourtant, bien que cette pratique soit répandue, peu s’en vantent [voir la controverse autour de Nas il y a deux ans, ndlr], tout comme Dumas ne se vantait pas de s’être fait écrire plusieurs pages par différents écrivains. C’est toujours mal vu de publier un ouvrage ou une œuvre dont on n’est pas l’auteur.»

De Got It All  de Eve écrit par Cassidy à Still Dre de Dr. Dre écrit par Jay-Z, en passant par Miami  de Will Smith écrit par Nas et Jesus Walks de Kanye West écrit par Rhymefest, de nombreux hits ont pourtant fait appel à un ghostwriter, voire à d’autres ressources...

Rap Rebirth, la bourse aux textes

Comme de bonnes vieilles agences de communication ou de rédaction, le site Rap Rebirth propose à quiconque souhaiterait enregistrer un morceau de rap d’en écrire le texte en moins de 48h. Jesse, son fondateur, nous en dit un peu plus:

«Au début, les ventes ont été assez faibles, mais peu à peu j’ai agrandi ma clientèle [plus de 200 clients aujourd’hui, ndlr] par le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux, la publicité en ligne et mes collaborations artistiques. Depuis 2010, l’activité du site a ainsi considérablement augmenté, me permettant d’écrire pour les artistes de tous les niveaux de professionnalisme, de ceux qui sont déjà très connus à ceux qui commencent à peine.»

Si une clause de confidentialité lui interdit de nous divulguer des noms, rien ne nous empêche de pointer le côté paradoxal de son projet: après tout, comment peut-on, dans un genre si poétique et personnel, multiplier les paroles pour des dizaines de rappeurs différents?

«Nous avons une écriture adaptée à chaque client. Certains ont simplement besoin d’une aide temporaire pour finir un texte, d’autres sont de très bons interprètes et communicants mais de très mauvais écrivains. D’autres encore font appel à nous pour aborder des sujets qui sortent de leurs thématiques habituelles. De notre côté, ça nous permet de nous éclater sur différents sujets et dans différents styles. Et c’est pareil pour l’ensemble des ghostwriters.»

Officiellement donc, les rappeurs écriraient secrètement pour d’autres parce qu’ils y trouveraient la matière d’une élévation spirituelle, des possibilités qui correspondraient à leur imaginaire foisonnant. La théorie est belle, mais insuffisante.

Elle omet un tout petit détail, qui pourtant suffirait à expliquer une bonne partie de ce phénomène: l’argent. Sur Rap Rebirth, un texte se négocie entre 30.000 et 100.000 dollars, «même si on peut baisser nos tarifs à 400 dollars s’il s’agit d’un jeune artiste». Autre exemple: Ma$e qui, en 1997, a touché 30.000 dollars pour écrire cinq chansons à Lil’Kim (deux de ces cinq chansons ont toutefois été écrites par Cam’ron, à qui Ma$e donna 5.000 dollars de sa somme initiale). Une enquête de la BBC, de son côté, affirmait que 40% des textes de rap ont fait appel à un ghostwriter. Et puis, il y a Jay-Z, qui a déclaré dans le magazine Vibe:

«On me donne beaucoup d’argent pour ne pas dire pour qui j’écris.»

Une critique injuste?

Bien sûr, comme toute pratique souterraine, le ghostwriting a ses codes et ses usages: les rappeurs, bien souvent underground et majoritairement payés au forfait, qui acceptent d’être ghostwriters ne bénéficient généralement pas de droits d’auteur et ne touchent ainsi pas de royalties sur la commercialisation du morceau, mais se font promettre en échange la production d’un album solo.

Pourquoi tant de critiques, dans ce cas? Peut-être parce que l’aspect compétitif est très prononcé dans le rap, peut-être aussi parce que le ghostwriting risque de transformer le rappeur en une marque dépourvue de force créatrice.

En accord avec ces deux possibilités, Anthony Pecqueux tient toutefois à apporter une nuance:

«Il faut bien prendre conscience que la question du ghostwriting est interne au mouvement hip-hop. Ce n’est pas connu de l’ensemble des auditeurs, seulement d’un microcosme. La majorité des auditeurs se fichent de savoir si Eazy E ou Dr.Dre écrivent leurs textes. D’ailleurs, ce dernier ne s’en cache pas. Il sait qu’il a toujours été reconnu comme meilleur producteur que rappeur, son authenticité est donc ailleurs!»

Trop peu se souviennent sans doute également que George Lucas n’a pas écrit le scénario de L’Empire contre-attaque, qu’Orange Mécanique est une adaptation du roman d’Anthony Burgess ou que le Scarface de Brian De Palma n’est qu’un remake de celui d’Howard Hawks, sorti en 1932.

Histoire de filer la métaphore cinématographique, il convient enfin de mentionner la dimension fictionnelle propre aux textes des rappeurs. Ainsi, lorsqu’on entend Wanksta, ce n’est pas Curtis James Jackson que l’on écoute, mais bien 50 Cent, qui rappe donc la représentation qu’il se fait de lui-même et de son groupe d’appartenance (son crew, diront certains). De même pour Oxmo Puccino qui, en affirmant que ses textes renferment «peu de messages d’espoir. Juste une nouvelle histoire à ne pas croire» (L’Amour est mort), rélève la mise en scène de son propos, et donc de son identité. 

«Il faut arrêter avec cette vision consanguine du rap, explique Marc Nammour. Tant que le rappeur avoue s’être fait aider, le ghostwriting n’est pas un problème. Ce qui compte, c’est l’œuvre. C’est tout ce qui reste!»

Ce que bouscule le ghostwriting, c’est donc le mythe du rappeur qui n’écrit que ce qu’il voit autour de lui, omettant ainsi qu’il peut tout aussi bien s’inspirer d’un livre (Thieves In The Night de Mos Def et Talib Kweli s’inspire d'un texte de Toni Morrison), d’une série (Kennedy appelant une de ses mixtapes Sur écoute, en hommage à The Wire) ou d’un autres rappeurs (La Vie continue de Rohff reprend le même titre et la même histoire que Life Goes On de 2Pac). 

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