France

Martine Aubry est-elle en train de devenir la Alain Juppé de la gauche?

Philippe Boggio, mis à jour le 22.09.2014 à 7 h 30

À égale distance de «frondeurs» qui la rêvent en chef de file et de membres du courant majoritaire qui attendent d’elle un soutien salutaire au président, elle pourrait redevenir une figure centrale du paysage de gauche en contribuant à l’apaisement des contentieux.

Martine Aubry, lors de l'université d'été 2012 du PS à La Rochelle. REUTERS/Régis Duvignau.

Martine Aubry, lors de l'université d'été 2012 du PS à La Rochelle. REUTERS/Régis Duvignau.

Le risque pour Martine Aubry, dont les amis annoncent le «retour» sur la scène nationale, est aujourd'hui de se retrouver confondue avec tous les enfants gâtés du PS, ministres félons ou «frondeurs» jusqu’au-boutistes, qui paraissent s’être promis d’épargner à la droite, voire à l’extrème-droite, le soin d’éliminer, pour longtemps sans doute, la gauche des affaires du pays, pour s’en charger eux-mêmes.

Car depuis un mois, les oppositions internes au sein de la gauche ont dépassé le stade de l’hystérie. Par voie de livre ou de défoulement de plateau télé, le Hollande-bashing et les pulsions fratricides contre le gouvernement de Manuel Valls ont empêché, par deux fois déjà, la maire de Lille de faire entendre une petite musique qu’elle aurait sans doute voulu plus modulée que ce qui en a été retenu jusqu’ici.

Le 13 septembre encore, pendant les Etats généraux du PS nordiste, à Lomme, elle a expliqué avoir pour but de «contribuer» à favoriser l’accord des socialistes «sur des propositions qui permettent des résultats en matière d’emploi, tout en réduisant les déficits». À peu près au même moment, le secrétaire national du PCF Pierre Laurent appelait à la chute du gouvernement, depuis le réduit de la Fête de l’Huma, et savourait son plaisir d’avoir réuni à sa table une brochette d’opposants de gauche au gouvernement de Manuel Valls, «frontistes» de gauche et écologistes mêlés, plus quelques «frondeurs» du PS, dont certains amis de l'ancienne première secrétaire. À l’audimat du week-end, on a surtout entendu les seconds.

Mots pesés

Ces dernières semaines, Martine Aubry va répétant qu’elle souhaite «la réussite du quinquennat». Elle suggère «un rééquilibrage», «une inflexion» de la politique économique, comme elle l’a dit à la braderie de Lille. Pas l’interruption brutale de l’expérience. De quoi faire revenir la croissance, tout en maintenant la réduction des déficits. «Je suis favorable à la maîtrise de la dette et à la réduction des déficits», a-t-elle insisté, le 8 septembre. «Mais cette réduction ne peut pas se faire au détriment de la croissance.»

Mots plutôt pesés. Sens de l’équilibre, à défaut de «rééquilibrage», effectivement. L’effort de pondération est perceptible, surtout quand on connaît le tempérament ombrageux de la maire de Lille et son positionnement plus à gauche que celui des deux hommes de l’exécutif. «Pour seul objectif, non pas peser, mais être utile», précise-t-elle.

En cette rentrée, Martine Aubry tente d’enfoncer un coin au cœur des déchirements. De viser plus au centre de la querelle, à peu près à égale distance des réclamations d’Arnaud Montebourg et des choix du quinquennat. Surtout, elle se voudrait juge de paix. Modératrice des comportements, souvent déviants, en cette saison d’irresponsabilité générale des amis du pouvoir. Elle a ainsi successivement critiqué vertement le principe du livre de Valérie Trierweiler et «la phobie administrative» de l’éphémère secrétaire d’Etat Thomas Thévenoud, et on lui prête une prompte réaction, en privé, au départ de Benoît Hamon, le ministre de l’Éducation nationale, à huit jours de la rentrée scolaire.

Elle a gardé ses déceptions pour elle

Martine Aubry dans le rôle que s’est donné Alain Juppé, à droite, pendant la crise de l’UMP? Il y a de ça, sans doute. Pendant les deux ans de silence qu’elle s’est imposés depuis l’élection présidentielle, nul au PS n’a pourtant douté qu’elle était hostile au chemin suivi par l’exécutif. Mais elle a gardé ses déceptions pour elle, se contenant d’intervenir, même parfois à vif, en sa qualité d’élue du Nord, sur des questions d’intérêt local, comme le rattachement envisagé de la Picardie à la région Nord ou, plus récemment, pour réclamer –et obtenir – l’encadrement des loyers lillois. Pour le reste, le plus important, les orientations politiques et économiques, elle a affiché sa confiance et gardé pour elle son incrédulité.

Ne revient-elle pas trop tard? Une tentative de conciliation, une «synthèse» économique, à la manière des congrès socialistes, sont-elles encore possibles? L’époque est désormais aux scénarisations dramatiques, aux paris médiatiques sur la façon, dissolution ou démission, que pourrait prendre l’interruption de l’expérience de la gauche au pouvoir avant le terme du quinquennat. Il y avait trop de micros, trop de caméras, à la braderie de Lille comme à Lomme, pour une rentrée normale. Et Martine Aubry a eu toutes les peines du monde à repousser les aspirations plus ou moins inconscientes à l’implosion, perceptibles dans l’atmosphère générale et les questions posées.

Et encore, sa performance, en la matière, est, par deux fois, demeurée imparfaite. C’est bien connu: il suffit qu’on cite devant elle le nom de Manuel Valls pour que la maire de Lille perde le contrôle difficile de ses colères rentrées. Elle en a ensuite éprouvé du dépit, mais la chronique a surtout retenu des premiers pas de son «retour» ses répliques plutôt cassantes à Manuel Valls. «Il ne faut pas se crisper», a-t-elle d’abord indirectement lancé au Premier ministre, qui contestait son analyse de la politique économique. Puis le week-end suivant, elle a réfuté la consigne des leaders de la majorité appelant à soutenir la «question de confiance» du gouvernement à l’Assemblée nationale. «Il faut que chacun vote en fonction de ce qu’il croit utile pour notre pays», a-t-elle préféré indiquer, laissant entendre par là qu’elle approuvait l’intention des «frondeurs» du PS de s’abstenir.

Une voie médiane?

Voilà Martine Aubry aussitôt rangée parmi les opposants, quinze jours seulement après la mise en route d’un positionnement plus nuancé. Les «frondeurs» ne comptent-ils pas parmi leurs animateurs quelques uns de ses fidèles, comme Christian Paul, député de la Nièvre, et Jean-Marc Germain, député des Hauts-de-Seine? Son ancien conseiller et directeur de campagne durant la primaire de 2011, François Lamy, évincé du gouvernement au printemps, ne s'est-il pas lui aussi abstenu lors du vote de confiance? Elle-même n’a-t-elle pas un tempérament qui colle parfaitement à cette rentrée de ruptures tous azimuts?

Avec elle, ça va cogner, se réjouissaient cet été les gourmands. Le pays médiatique, en fait, retrouve l’ancienne chef du PS où il l’avait laissée: au temps des primaires, quand Martine Aubry incarnait l’aile gauche du parti, accouchée des années difficiles de l’après-congrès de Rennes et de la disparition politique de Dominique Strauss-Kahn.

Peut-être une aile gauche d’une époque désormais dépassée. Deux ans d’exercice du pouvoir se sont écoulés depuis, qui ont vu le Hollande-bashing devenir peu à peu sport national, et la chronique politique s’apparenter aux séries télé à rebondissements, façon House of Cards. Les nouveaux trublions, Duflot ou Montebourg, sont en phase, nerveux et lookés. Chevauchée des quadras. En plus, les temps sont aux pertes de mémoire des brevets obtenus avant la présidentielle. Autant dire: il y a mille ans.

Martine Aubry envisage de présenter bientôt une contribution sur la politique économique aux prochaines Assises socialistes, qui devrait approfondir sa proposition d’«inflexion». En cela, elle compte s’appuyer sur son expérience, à la fois comme ministre des Affaires sociales et comme première secrétaire du PS. Femme sérieuse, appliquée, elle voudrait que le PS s’investisse endans un travail sérieux.

Ses amis, entre «frondeurs» qui la rêvent en chef de file, et majoritaires, qui attendent d’elle un soutien salutaire au président, souhaitent la voir redevenir une figure centrale du paysage de gauche. Elle-même rêverait sûrement de contribuer d’abord à l’apaisement des contentieux, par l’invention d’une voie médiane. D’abord, mettre fin à la cacophonie, au bal des egos, aux pamphlets de ministre remerciés la veille. Comme pour Alain Juppé, il y a chez elle une distinction entre ce qui se fait et ne se fait pas, et sur ce chapitre, elle n’a que l’embarras du choix. À la condition, toutefois, que, trop stupéfaite par ce qu’est devenue la scène nationale en son absence, elle ne décide finalement pas de continuer à préférer Lille.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
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