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Les défricheurs, un mouvement social invisible

REUTERS/Pascal Rossignol

REUTERS/Pascal Rossignol

Il y a en France des gens qui expérimentent et inventent dans les domaines social et écologique. Les gauches françaises, en crise profonde, seraient bien inspirées d’être un peu plus attentives à ce qui bouge de ce côté de la société.

Notre chroniqueur Eric Dupin a publié le 11 septembre aux éditions La Découverte un nouveau livre, Les Défricheurs, voyage dans la France qui innove vraiment. Il s'agit d'une vaste enquête de terrain, menée dans une dizaine de régions françaises, à la rencontre de ceux qui expérimentent et inventent dans les domaines social et écologique. On y découvre de nouvelles manière de vivre et de travailler en rupture, plus ou moins radicale, avec le productivisme et le consumérisme dominants.

Un site est consacré à cet ouvrage. On peut y lire la table des matières ainsi que le texte de l'introduction.

Nous publions ci-dessous des extraits de sa conclusion.

(...) Les défricheurs n’ont pas conscience de leur force. Ils se vivent généralement comme des gens en marge de la société, sans se rendre compte de leur nombre ni de leur influence potentielle. Ces innovateurs sous-estiment fréquemment l’impact qu’ils pourraient avoir si leurs réalisations étaient mieux connues. Dans le contexte chaotique de crise interminable, avec son lot de frustrations et de stress, l’idée que l’on puisse vivre plus sainement, plus tranquillement, est dotée d’un fort potentiel de séduction.

Une fraction notable de la jeunesse hésite à se plier aux règles d’un système aliénant et s’interroge sérieusement sur l’opportunité d’y échapper, même au prix de sacrifices financiers. De nombreux salariés, mal à l’aise dans un travail en dissonance avec leurs propres valeurs, sont prêts à une reconversion professionnelle qui leur ferait retrouver une cohérence de vie. Nombre de défricheurs que j’ai rencontrés ont rompu avec une vie sociale antérieure matériellement plus confortable mais moralement moins épanouissante. (...)

Une nouvelle élite

Comment caractériser sociologiquement cette mouvance? La question n’est pas sans intérêt eu égard aux potentialités de changement social ouvertes par ces initiatives. Il ne fait pas de doute que ces défricheurs ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la société française. (...) Le cœur de cette population tourne autour de ce que l’on appelait autrefois la petite bourgeoisie intellectuelle. On trouve peu de personnes issues de la grande bourgeoisie et encore moins des classes populaires d’origine immigrée.

Soyons toutefois très attentifs à ne pas verser dans la caricature si souvent peinte des «bobos». Sous ce vocable, devenu une injure trop commode, on amalgame des positions sociales et des attitudes idéologiques extrêmement diverses. Les «bourgeois bohèmes», friqués et snobs, dénoncés par la chanson de Renaud de 2006, ne sont pas du tout ceux que j’ai croisés au cours de ce voyage. Il faudrait plutôt parler de «petits bobos», de personnes dotées d’un bon niveau culturel, mais de faibles ressources économiques. Surtout, les défricheurs se caractérisent par la cohérence entre leurs paroles et leurs actes, alors que les «bobos» honnis manifestent une coupable hypocrisie, laissant s’installer une dangereuse distance entre leurs bons sentiments et leurs pratiques sociales (...)

A vrai dire, la cohorte des défricheurs appartient à une certaine élite au sens propre du terme. Elle ne brille pas par sa supériorité en termes d’argent ou de pouvoir, mais peut se revendiquer d’appartenir au groupe des «meilleurs» du point de vue de l’éthique sociale et écologique. Le «mouvement convivialiste» dont parle Patrick Viveret est composé de ceux qui ont compris que la «joie» est un «sentiment beaucoup plus profond que le plaisir». La première, «à la jonction d’un chemin personnel et d’une transformation sociétale», apporte plénitude et apaisement, tandis que le second, exigeant toujours plus d’excitations, est générateur de frustrations sans cesse renouvelées. Encore faut-il reconnaître qu’atteindre une telle sagesse n’est pas si facile. Cela suppose d’avoir décidé d’opérer un travail exigeant sur soi et de l’avoir mené à bien. C’est en ce sens que cette mouvance peut être qualifiée d’élitiste (...)

Demain, deux mondes parallèles?

Le profil particulier des défricheurs rend peu réaliste, à partir d’un certain niveau, la stratégie de l’essaimage. La multiplication des initiatives sociales ou écologiques a certes d’indéniables vertus d’exemplarité. Il est très probable que ce processus se développe dans les années à venir. La minorité agissante pour le bien de la planète et une meilleure sociabilité va vraisemblablement grossir dans des proportions non négligeables.

Son pragmatisme lui offrira des succès qui feront boule de neige. Avec un peu d’optimisme, on peut même imaginer que, dans une ou deux décennies, un quart de la population française vivra selon ces modes de vie.

Mais n’atteindrons-nous pas un seuil à partir duquel cette avant-garde écolo-sociale cessera de croître? Ses caractéristiques sociales et culturelles peuvent, à un certain moment, freiner son élargissement. Les phénomènes d’imitation et d’exemplarité ne peuvent jouer qu’à certaines conditions de proximité, tant sociale que géographique. Or des pans entiers de la société française n’ont aucun point de contact avec les défricheurs.

La question de la masse critique à partir de laquelle c’est la société tout entière qui bascule dans un autre paradigme reste ainsi posée. Il ne faut pas sous-estimer les résistances multiples qui s’opposeront à un changement de ce type. Le capitalisme financiarisé et mondialisé ira certes de crise en crise, mais ceux qui parient sur son écroulement automatique font preuve d’une belle candeur.

L’histoire l’a amplement prouvé, ce système d’exploitation et d’aliénation a mille tours dans son sac. Expert dans l’art de déplacer ses contradictions, il saura se défendre et rebondir de bien des manières. Trop de privilèges et d’intérêts sont en jeu.

Un vrai changement social et écologique passe obligatoirement par un combat politique dont la dimension culturelle est essentielle. Or, sur ce plan, la bataille est à peine engagée. Le modèle consumériste continue de séduire le plus grand nombre. Sa contestation n’est portée que par des forces très marginales. En appeler simplement au changement personnel risque de ne pas être très efficace. Celui-ci présuppose une prise de conscience problématique dans beaucoup de milieux sociaux, des classes favorisées aux classes populaires. Et il y a un monde entre la compréhension intellectuelle de l’opportunité de changer ses comportements et la mise en pratique de ces idées. (...)

Tout cela dessine le scénario de deux mondes parallèles qui coexisteraient dans le futur. Vivant sainement, une minorité très substantielle aurait rompu avec le système productiviste et consumériste. Mais la majorité de la population demeurerait soumise à ses contraintes. La perspective de voir s’installer deux mondes aux valeurs antagonistes est très inquiétante. D’aucuns rétorqueront peut-être qu’elle permettrait au moins à ceux qui optent pour une «vie saine» de choisir une «société» en phase avec leurs valeurs.

Mais une telle dualité laisserait la question écologique entière. Il n’existe qu’une planète et la minorité vertueuse subirait forcément les conséquences de l’activité d’une majorité de pollueurs. Le problème est également de nature sociale: comment se satisfaire d’une situation qui laisserait la majorité de la population aux prises avec l’exploitation, l’aliénation et tous les empoisonnements qui les accompagnent?

Radicalité et pragmatisme

(...) Il faut ici s’interroger sur le sens du mot «transition» si souvent employé dans cette mouvance. (...) Encore faut-il s’entendre sur le type de «transition» qui nous ferait passer d’un capitalisme gouverné par la finance à une écologie sociale. S’agit-il d’un processus régulier, presque naturel, de conversion des individus? (...) L’oubli de la  transformation sociale», avec la dimension politique et collective qui s’y attache, préparerait sans doute d’amères déconvenues.

La «transition citoyenne» n’ira pas sans heurts, sans ruptures, sans batailles ni contradictions. Ses acteurs n’échapperont pas non plus à la vieille dialectique opposant radicalité et pragmatisme. Le choix de la rupture avec les logiques dominantes est poussé au plus loin par les partisans de la décroissance. Il est partagé par les nouveaux dissidents que nous avons rencontrés et qui, par définition, ne peuvent être très nombreux. Ces radicaux sont parfois tentés de verser dans un certain catastrophisme. Ils parient alors sur l’écroulement du système sous les coups de boutoir combinés des crises économique et écologique.

Un calcul éminemment dangereux: l’expérience historique montre plutôt que les catastrophes ont des effets régressifs sur les sociétés humaines. Elles nourrissent des peurs et des égoïsmes qui pavent la voie de régimes autoritaires. Si ces circonstances dramatiques devaient advenir, on imagine plus aisément l’avènement d’une dictature technocratique prétendant agir au nom de l’écologie que l’épanouissement d’un modèle novateur d’écosocialisme.

Le versant pragmatique de la «transition» est menacé d’une tout autre manière, celle de voir le changement désiré finir par être digéré par le capitalisme lui-même. «Les alternatives sont en train d’être récupérées», mettait en garde Pierre Rabhi à Cluny. Cet hommage du vice à la vertu –seule preuve empirique de la supériorité de la seconde sur le premier– peut être salué comme tel. Mais ces récupérations, dont le «capitalisme vert» offre des illustrations chaque jour plus nombreuses, sont surtout génératrices d’illusions. Elles font croire que le salut écologique passera simplement par le progrès technologique, nous épargnant de complexes et rigoureux arbitrages. (...)

Vers un mouvement convivialiste

L’idéal serait, bien sûr, de combiner visée radicale et méthode pragmatique. «Un autre monde existe, il est dans celui-ci»: cette citation de Paul Eluard est particulièrement prisée des défricheurs. «Changeons la vie ici et maintenant», proclamait l’hymne du Parti socialiste de 1977. Le moins qu’on puisse dire est que ce parti n’est plus guère animé par ce genre d’ambition. Cette volonté de changement concret devrait toutefois s’inscrire dans une perspective globale. Articuler transformation personnelle et transformation sociale est une condition majeure d’une «transition» de l’ensemble de la société.

Un jour viendra sans doute où le fourmillement d’initiatives et d’innovations sociales et écologiques se forgera un vecteur politique. Cela prendra du temps à en juger par le rejet de la vie publique autre que locale qui caractérise généralement nos défricheurs. (...)

En attendant, les gauches françaises, en crise profonde, seraient bien inspirées d’être un peu plus attentives à ce qui bouge de ce côté de la société. Même si ses élus locaux épaulent parfois de telles initiatives, le PS reste largement indifférent à ces mouvements. Les écologistes eux-mêmes, on l’a vu, n’ont pas réussi à irriguer leur parti de ces dynamismes et de ces enthousiasmes. Du côté de la gauche radicale, la thématique porteuse de l’écosocialisme est contrebalancée par des réflexes militants à l’ancienne qui font la part trop belle au manichéisme et à la désespérance.

Modérée ou radicale, la gauche française devra enfin rompre avec la vulgate naïvement «progressiste» qu’elle a héritée du marxisme. Prier pour le «retour de la croissance» ou rêver à la société idéale deviendront des attitudes de moins en moins crédibles.

Parfois excessifs, les défricheurs sont loin d’avoir raison en tous points. Les pistes variées qu’ils ouvrent n’en restent pas moins fécondes pour qui cherche à s’orienter dans la jungle du troisième millénaire.

 

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