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Il faut refuser de regarder les images des mises à mort

James Foley, en août 2012, à Alep (Syrie). Nicole Tung.

James Foley, en août 2012, à Alep (Syrie). Nicole Tung.

Ce n'est pas seulement une question de dignité des victimes ou de «jouer le jeu des djihadistes»: c'est qu'elles ne nous laissent psychiquement le choix qu'entre deux positions possibles, victime ou bourreau.

Ecrit à l'occasion de l'assassinat par l'Etat islamique des deux journalistes (James Foley et Steven Sotloff) et du travailleur humanitaire (David Haines), cet article a été mis à jour ce 24 septembre, après l'annonce, par les médias, de l'exécution d'Hervé Gourdel, Français enlevé en Algérie le 21 septembre. L'information n'est pour le moment pas confirmée par les autorités françaises mais serait relayée, à l'instar des cas précédents, par une vidéo.

Ces derniers jours, les images des décapitations des personnes assassinées par l'État islamique ont provoqué de multiples réactions quant à leur diffusion.

Certains estiment qu’il s’agit d’informer le public, d’autres qu’elles permettent d'opérer une prise de conscience quant à la réalité de l’Etat islamique. A l’inverse, de nombreux appels se sont fait entendre pour dénoncer ces diffusions, soit par respect pour la victime, soit parce que cela revenait à jouer le jeu des djihadistes qui ne cherchent qu'à intimider, ou encore, comme l’ont exprimé de nombreux musulmans, parce qu’elles contribuent à souiller l’Islam lui-même.

Pour d’autres raisons encore, nous pensons qu’il faut refuser de regarder ces images.

Si les vidéos ont été retirées des sites, il n’en va pas de même des photos, qui ont fait la une de nombreux médias. Or, déjà, la simple photo du djihadiste qui s’apprête à tuer est traumatisante car elle force à imaginer l’horreur des secondes qui suivent. Au sein de notre psychisme, nous sommes alors amenés à créer ce geste, en pensée.

Mais pire encore, ces images nous poussent à nous identifier à l’un des deux protagonistes: la victime ou son bourreau. Car ici, il n’est que deux places possibles. Pour mieux comprendre, il faut retourner à la photo d’Edward Adams du général vietnamien pointant son revolver sur la tempe d’un Viêt-Cong. Prise par un photographe juste avant le coup de feu, cette image nous met dans une position très différente: celle du témoin, du tiers. La fascination n’est pas seule au rendez-vous, la révolte également; l’envie de crier «Stop!». Et c’est bien ce qui se passa car l’image fut rapidement prise comme symbole d’une «sale guerre» à arrêter.

L'exécution de Nguyen Van Lem (Edward Adams)

Quand nous regardons un film ou une série, même les plus réalistes et crus (Homeland), nous savons qu’il s’agit d’une fiction, nous pouvons à tout moment nous dégager de la scène, nous interroger sur la réalisation, les truquages...

Ici, la prise de vue et la très soigneuse mise en scène sont organisées par ceux qui transgressent. Le témoin, celui qui enregistre la scène, est également le bourreau et, par ce dispositif, il place en situation similaire tant les médias qui diffusent que le public captivé. Nous sommes alors tous pris, malgré nous, dans l’acte criminel, et c’est bien ce que cherche l’assassin. Vouloir rendre tout un chacun complice: c’est le même mécanisme qui est à l’œuvre dans le viol de guerre (garder ou non l’enfant né de la transgression) ou dans l’obligation de mutiler ou tuer un proche.

Qu’elles viennent de djihadistes, gangs ou tueurs isolés (Luka Rocco Magnotta), nous pouvons nous attendre à une multiplication de ces images, d’autant que l’assimilation de la position de tiers à celle du meurtrier est facilitée par les caméras de type GoPro, comme celles utilisés par Mohamed Merah.

Afin de refuser d’être assigné à cette place, nous invitons chacun à détourner le regard de ces mises à mort et les médias à diffuser, comme pour toute annonce mortuaire, des photos du défunt, vivant et paisible, confiant qu’un monde de culture est à même de lutter contre la barbarie.

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