France

Le cimetière va devoir se réinventer pour survivre à la crémation

Julien Damon, mis à jour le 18.09.2014 à 16 h 11

Notre rapport à la mort change. De plus en plus de personnes choisissent désormais l'incinération, pour elles ou pour leurs proches.

Le cimetière Montparnasse, à Paris, en 2013. REUTERS/Charles Platiau

Le cimetière Montparnasse, à Paris, en 2013. REUTERS/Charles Platiau

D’une conception extrêmement minoritaire, voire marginale (souvent associée aux réprouvés ou autres libres-penseurs), la crémation s’est répandue récemment et rapidement.

Autorisée en France depuis 1889, la crémation d'une personne décédée puis le recueil de ses cendres dans une urne est devenue une pratique funéraire sinon banale du moins répandue, encouragée par la levée de l'interdit de l'Eglise catholique en 1963.

Ce n’est cependant qu’à partir de la fin des années 1970 que le mouvement a pris de l’ampleur. En une trentaine d’années, le taux de crémation a été multiplié par plus de 30. De moins de 1% des choix pour le corps des défunts en 1980, la crémation a concerné en 2012 32% des obsèques (45% à Paris). Les pratiques funéraires se sont ainsi rapidement et radicalement transformées.

Aujourd’hui, environ 170.000 crémations sont opérées chaque année, dans près de 160 crématoriums, dont un quart sont des établissements publics.

La progression française de la crémation, en rupture avec une tradition plus que millénaire d’inhumation, accompagne de profondes transformations liées à la mort.

Celle-ci survient désormais majoritairement à l’hôpital (trois quarts des décès) et non plus au domicile. Elle n’est plus affaire sociale de la collectivité, mais affaire d’hommage privé.

Par ailleurs, le corps lui-même n’est plus apprécié de la même manière. De mieux en mieux connu, toujours sublimé pendant la jeunesse, il devient un aspect redouté de la vieillesse. L’image de sa décomposition dans le tombeau est repoussée par la possibilité immédiate de le voir immédiatement disparaître.

Toujours sur un plan symbolique, cette faveur de la crémation peut aussi s’expliquer par le fait d’appartenir à une société urbaine dans laquelle les individus ne résident plus à proximité des villages où sont enterrés leurs ancêtres.

Plus prosaïquement, la crémation serait 30% moins coûteuse que l’inhumation.

Enfin, cette cérémonie ultime, avec ses services et produits associés, semble plus respectueuse de l’environnement.

A l’avenir, si l’on en croit les futurs concernés (autrement dit les personnes vivantes), interrogés en plusieurs vagues par l’Ifop, la crémation pourrait même devenir majoritaire[1].

En s’appuyant sur ce qu’envisagent actuellement les vivants, on estime que la part de la crémation dans les obsèques pourrait dépasser la barre symbolique des 50% en 2020, parachevant ainsi une mutation totale.

Selon une enquête Ipsos réalisée, à l’automne 2010, pour les services funéraires de la ville de Paris, les Français optent maintenant en majorité pour la crémation lorsqu’ils pensent à l’organisation de leurs obsèques. Ils sont exactement 52% à choisir cette technique funéraire (cette proportion est plus élevée chez les personnes les plus jeunes), contre 48% qui restent attachés à l’inhumation (cette proportion étant cette fois-ci plus élevée parmi les personnes plus âgées).

S’ils devaient organiser les obsèques d’une personne très proche, les Français ne feraient pas tout à fait les mêmes choix. Moins de la moitié (47%) opteraient alors pour la crémation.

D’importantes différences existent entre croyants et non-croyants en la matière. Les premiers, qui représentent 58% de l’échantillon, optent à 59% pour l’inhumation lorsqu’ils se prononcent sur l’organisation de leurs propres obsèques. A l’inverse, la crémation est très nettement majoritaire (67%) chez les personnes athées et non croyantes, qui constituent 41% de l’échantillon.

Cette évolution rapide a des répercutions notables sur le marché des pompes funèbres. Elle en aura sur l’avenir de la place des cimetières dans les villes et les campagnes.

Les cimetières communaux ou intercommunaux constituent des équipements de service public indispensables à toute commune. Ils renferment aussi pour beaucoup un patrimoine reflétant l’histoire culturelle et sociale de la ville ou du village. Equipement typique (car localement enraciné) et obligé (car sa création et son entretien sont une dépense obligatoire), le cimetière connaît de profondes évolutions.

Ce «lieu de repos» (selon son étymologie), physiquement clos, accueille tous les défunts, sans distinction. On y trouve souvent les souvenirs des conflits guerriers. On y trouve de plus en plus des carrés confessionnels. On y valorise maintenant un patrimoine végétal conférant aux cimetières une place singulière dans des stratégies visant à soutenir la biodiversité.

D’un point de vue prospectif, experts et opérateurs veulent les repenser afin de les intégrer davantage dans les politiques d’aménagement urbain, tout en adaptant leur gestion et en améliorant la qualité des services offerts en réponse aux demandes nouvelles[2].

Ainsi le cimetière, en tant que service et en tant qu’emprise foncière, est aujourd’hui confronté à des changements majeurs auxquels il doit s’adapter. Au risque, serait-on tenté de dire, de disparaître lui aussi…

1 — Voir ce point d’analyse dans le travail du démographe Hervé Le Bras et du sondeur Jérôme Fourquet sur la place du catholicisme en France, pour la fondation Jean Jaurès. Retourner à l'article

2 — Voir, à ce sujet précis, l’étude accompagnant le colloque «Cimetières de la région parisienne: portrait, évolution et place dans la métropole urbaine», organisé par l’Apur le 19 octobre 2010. Retourner à l'article

 

Julien Damon
Julien Damon (19 articles)
Professeur associé à Sciences Po
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