France

Combien d'élus Front national dans le prochain Sénat? 1, 2, 3 ou... aucun?

Olivier Biffaud, mis à jour le 18.09.2014 à 13 h 08

Le parti de Marine Le Pen a fait une percée lors des municipales. Mais le scrutin pour accéder à la Chambre haute est complexe.

Le Sénat (pendant le débat sur le mariage pour tous, en avril 2013). REUTERS/Charles Platiau

Le Sénat (pendant le débat sur le mariage pour tous, en avril 2013). REUTERS/Charles Platiau

Elle espère «créer la surprise». Marine Le Pen mise beaucoup sur les élections sénatoriales du 28 septembre. La présidente du Front national estime qu'elles «sont capitales pour lancer un signal d’espérance très fort face au danger» de la politique du gouvernement. La patronne de l'extrême droite n'a pas lésiné sur le vocabulaire pour dramatiser un peu ce scrutin lors du discours qu'elle a prononcé, le 7 septembre à Fréjus (Var), pour clore l'université d'été des jeunes du FN. A vrai dire, son appel grandiloquent s'adressait moins à l'opinion, qui s'intéresse modérément –à tort!– au Sénat, qu'aux «grands électeurs» qui sont concernés par cette consultation.

Le Pen fille a du reste parlé directement «aux conseillers municipaux, ruraux, maires de petites communes, conseillers généraux et régionaux», en déclarant:

«Vous qui êtes dégoûtés par l'UMPS n'hésitez pas, n'hésitez plus, votez pour les idées patriotes.»

Selon la curieuse expression d'un cadre du parti, ce corps électoral restreint –les sénatoriales sont un scrutin au second degré qui se déroule, en quelque sorte, par délégation– constitue «les vrais électeurs». Sans doute faut-il comprendre que la France rurale y est beaucoup plus représentée que dans les élections au suffrage universel.

En effet, parmi les 87.534 «grands électeurs» qui vont désigner 179 sénatrices et sénateurs (176 sièges actuellement pourvus, 2 sièges vacants et un scrutin partiel en Mayenne, département non renouvelable), plus de 95% sont des conseillers municipaux et des délégués désignés par les conseils municipaux. Autant dire, pour résumer, que la France des campagnes est sur-représentée par rapport à la France citadine. Il vrai que l'article 24 de la Constitution dispose que le Sénat, chambre haute du Parlement, «assure la représentation des collectivités territoriales de la République». Et les collectivités territoriales sont notamment les communes, les départements et les régions.

1.500 conseillers municipaux sur… 500.000

Or, si les élections municipales des 23 et 30 mars se sont soldées par une catastrophe historique pour le PS, elles ont aussi consacrées une implantation locale du Front national. L'extrême droite a ainsi conquis 12 villes dont les plus emblématiques sont Hénin-Beaumont dans le Pas-de-Calais avec Steve Briois, secrétaire général du FN (au premier tour), Béziers dans l'Hérault (Robert Ménard avec le soutien du FN), Fréjus dans le Var avec David Rachline, ainsi que Le Luc et Cogolin, Beaucaire dans le Gard avec Julien Sanchez, Villers-Cotterêts dans l'Aisne avec Franck Briffaut, Hayange en Moselle avec Fabien Engelmann. Le FN avait aussi pris le 7e secteur de Marseille (Bouches-du-Rhône). 

Au soir du tour ultime des élections, le ministère de l'Intérieur estimait que l'extrême droite dirigeait une quinzaine de villes de plus de 9.000 habitants. Présent dans 315 villes au second tour, le Front national avait participé à 229 triangulaires, améliorant très largement son meilleur score obtenu en 1995. Résultat des courses, il était passé d'une représentation marginale dans les assemblées locales à plus de 1.500 conseillers municipaux dans les villes de plus de 1.000 habitants, selon Nicolas Bay, secrétaire général adjoint du parti.

C'est donc ce nouvel ancrage politique local –inédit dans l'histoire quatre fois décennales du FN–  qui incite Marine Le Pen à pousser son avantage, en espérant «créer une surprise». Surprise dont il faut toutefois relativiser l'ampleur par avance.

D'une part, ce contingent d'élus frontistes représente une minorité (0,3%) des plus de 500.000 conseillers municipaux dont, il faut le noter a contrario, une écrasante majorité n'a pas d'étiquette politique. D'autre part, les victoires de l'extrême droite sont assez localisées géographiquement dans le sud-est et le nord de la France, même si sa percée est beaucoup plus répartie sur l'ensemble du territoire national.

Ces deux premiers facteurs limitent mécaniquement le «signal d'espérance très fort» que Le Pen fille appelle de ses voeux.

Un troisième vient s'ajouter qui tient à la nature même de ces élections au suffrage indirect qui bénéficient, fréquemment, aux élus locaux –maires et/ou conseillers généraux– dont l’implantation est ancienne. Celle des nouveaux élus du FN est de facture récente.

L’«irrationalité» d’une consultation atypique

Enfin, un quatrième facteur vient entraver la marche sur le Sénat que la présidente du Front national voudrait voir ou imagine triomphale: c'est le mode de scrutin lui-même.

Indirect dans tous les départements, il est uninominal et majoritaire à deux tours dans 34 circonscriptions représentant 59 sièges (1 ou 2 sénateurs par département) et il est proportionnel par liste dans 29 circonscriptions couvrant 119 sièges (à partir de 3 sénateurs par département et jusqu'à 8 dans les Bouches-du-Rhône).

On peut affirmer, sans trop de risques de se tromper, que les sièges décernés au scrutin majoritaire sont globalement inaccessibles pour l'extrême droite à l'occasion de ce renouvellement. Il reste donc ceux attribués à la proportionnelle –mode de scrutin privilégié par le FN– dans les départements dotés du plus grand nombre de sièges.

La combinaison de ces 4 paramètres ne saurait en faire oublier un cinquième qui relève de l'«irrationalité» des élections sénatoriales. Autant les résultats de cette consultation –le renouvellement des 348 sénateurs dont le mandat est passé de 9 ans à 6 ans se fait maintenant par moitié tous les 3 ans–, sont assez prévisibles dans les grandes lignes, compte tenu des facteurs avancés auparavant, autant ils sont parfaitement imprévisibles dans le détail, en raison d'une partie des mêmes critères. Il est, en effet, difficile de prévoir les mouvements de balanciers de la plus grande partie de cet électorat non-étiqueté. Sans compter que chaque configuration locale peut parfois conduire à un résultat inattendu… en raison d’alliances ou d’amitiés insoupçonnables.

Au final, si la gauche est pratiquement assurée de perdre la majorité fragile qu'elle détient au palais du Luxembourg depuis 2011, bien malin celui qui peut dire si elle va rendre 3 sièges... ou 25 à la droite. Avec une marge d'erreur infiniment beaucoup plus réduite, il en va de même pour le Front national.

De l'avis même d'un cadre du parti qui suit les questions électorales avec attention, la chance la plus grande d'obtenir un siège se situe dans le Var avec David Rachline, le nouveau maire de Fréjus. Le département a 4 sénateurs élus à la proportionnelle de liste dont 3 appartiennent à l'UMP et un au Rassemblement démocratique et social européen. Ce dernier peut-il faire les frais du recul de la gauche et de la percée de l'extrême droite municipale dans le département? C'est ce que veut croire l'état-major du FN. Mais ici, comme dans d'autres départements difficiles pour la gauche, l'issue du scrutin dépendra aussi du nombre de listes déposées à droite. Plus ce nombre sera important et plus la dispersion des voix sans étiquette sera favorisée...

Pas d’accord à l’extrême droite dans le Vaucluse

Le deuxième espoir du FN se situe dans les Bouches-du-Rhône, avec Stéphane Ravier, maire du 7e secteur de Marseille. Le département envoie 8 sénateurs à la Chambre haute: 5 de gauche actuellement, dont le sulfureux Jean-Noël Guérini, trois fois mis en examen, qui a préféré quitter le Parti socialiste avant d'en être exclu, et 3 de droite dont Jean-Claude Gaudin, maire (UMP) de la ville. Les deux hommes ont l'air de s'entendre comme larrons en foire pour «faire la peau du PS». La direction socialiste s'attend à une catastrophe dans le département. Au mieux, il sauverait un siège, celui de la tête de liste, Samia Ghali dont l'ascension doit beaucoup à Guérini, au pire, le PS disparaîtrait de la scène.

Si l'UMP peut tabler sur 5 siège et Guérini en espérer au moins un, l'inconnue reste la destination du huitième et dernier. Et ça pourrait se jouer dans un mouchoir, mais au Front national, on préfère évoquer une «très forte progression» que prétendre au gain net d'un siège.

Au vu de ses résultats municipaux, le parti lepéniste plaçait un troisième espoir dans le Vaucluse. Il pensait unir l'extrême droite en se rapprochant des Bompard, mari et femme, respectivement maire d'Orange et de Bollène, anciens du FN et fondateurs de la Ligue du sud. Mais c'était sans compter sans les ambitions du couple dont le mouvement se présentera sous sa propre bannière aux sénatoriales, après avoir considéré que l'attitude de la direction du Front national était «méprisante» à son égard, comme l'indique Jacques Bompard sur le site Internet de la Ligue du Sud. 

Dans un scrutin proportionnel où 3 sièges seulement sont à attribuer –2 sont détenus par l'UMP, un par le PS–, cela réduit considérablement les chances du FN d'en obtenir un. Cela les réduit même peut-être à néant.

Parmi les autres départements gros pourvoyeurs de sénateurs à la proportionnelle –le Rhône (7), la Gironde et la Seine-Maritime (6), les Alpes-Maritimes, la Haute-Garonne et le Bas-Rhin (5), l'Hérault et le Bas-Rhin (4), par exemple–, les résultats municipaux de l'extrême droite, en mars, ne semblent pas suffisants pour lui permettre d'espérer une divine «surprise» électorale.

Au total, le résultat de la consultation du 28 septembre traduira incontestablement le «boom électoral» frontiste des municipales en termes de voix par rapport aux scrutins sénatoriaux de 2004, 2008 et 2011, mais au moment de tirer le bilan en nombre de sièges, celui-ci pourrait osciller entre... 0 et 3. Avec une forte probabilité pour un élu unique, selon plusieurs observateurs des mouvements au palais du Luxembourg.

Cela serait déjà une première dans cet hémicycle où aucun sénateur Front national n'a jamais siégé.

Olivier Biffaud
Olivier Biffaud (28 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte