MondeFrance

Gérard Araud, le nouvel ambassadeur de France aux Etats-Unis, verra-t-il son légendaire franc-parler dompté par Washington?

Colum Lynch, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 17.09.2014 à 10 h 44

Si ce diplomate devient plus «mesuré», ce sera certes une perte pour ses followers sur Twitter et pour les observateurs de la vie publique. Mais, surtout, cela montrerait que la France, si elle sait se faire entendre à l'ONU, n'est qu'un pays parmi tant d'autres dans la capitale américaine.

Gérard Araud, alors ambassadeur de France aux Nations unies, en mars 2014 au siège de l'ONU.  REUTERS/Mike Segar

Gérard Araud, alors ambassadeur de France aux Nations unies, en mars 2014 au siège de l'ONU. REUTERS/Mike Segar

Gérard Araud, le nouvel ambassadeur de France aux Etats-Unis vient d'arriver ce mois-ci à Washington, précédé par une réputation de franc-parler d'habitude périlleuse pour un diplomate de carrière.

Récent converti à Twitter, Araud s'est déjà frotté à des militants des droits de l'homme au sujet de la politique française au Sahara occidental, est venu au secours de la loi très controversée interdisant la burqa en France, a dénoncé l'agression de la Russie en Ukraine et s'est moqué des faucons de Washington ayant promu la guerre en Irak.

Une e-réputation de diplomate téméraire et entier

Cet été, alors que la Coupe du monde enflammait les foules américaines, Araud n'avait pas non plus raté l'occasion d'un petit sarcasme en direction de ses nouveaux hôtes.

«Allez l’Allemagne!», avait-il tweeté. «Montrez-leur ce qu'est le VRAI football. Désolé les amis américains.»

Ces derniers mois, en tant que représentant permanent de la France auprès des Nations unies, Araud s'est forgé une e-réputation de diplomate comptant parmi les plus entiers et les plus téméraires de sa profession, s'impliquant dans toutes sortes de causes et crises internationales, de Gaza aux droits des homosexuels, en passant par la Syrie et l'Ukraine.

Ce qui lui aura valu environ 5.000 followers sur Twitter, une paille par rapport à son ancienne homologue américaine aux Nations unies, Samantha Power (106.000 followers), mais qui ont fait de son profil l'une des destinations les plus populaires dans le petit monde de l'ONU.

Araud, qui tweete avec un compte personnel, @GerardAraud, sait pertinemment qu'il dépasse parfois les limites de la bienséance diplomatique, mais affirme que ses passes d'armes avec ses détracteurs 2.0 servent un noble objectif et il n'est, de fait, jamais avare d'une remarque cinglante. «Faites marcher votre cerveau, pas vos tripes!», avait-il ainsi conseillé à un de ses followers qui laissait entendre que la France était un peu hypocrite à bombarder des islamistes au Mali, tout en reprochant à Israël pour son incursion militaire à Gaza. «Je n'ai jamais reproché à Israël d'avoir fait usage de son droit à se défendre. Jamais», avait-il ajouté.

Dans notre monde connecté, où Twitter et Facebook peuvent jouer un rôle aussi important que les gouvernements pour influencer l'opinion publique, Araud estime que, pour promouvoir les intérêts de leurs pays, les diplomates ne peuvent plus s'en remettre uniquement au calme et à la discrétion qui ont pu caractériser la diplomatie de temps plus anciens. «Vous êtes obligés de vivre dans la vraie vie et de parler aux vraies gens avec de vrais mots», nous a-t-il déclaré en interview.

Mais à l'heure où Araud défait ses valises à Washington, sa guerre contre les platitudes démocratiques semble lui donner quelques scrupules.

Washington n'est pas New York

A la veille de sa prise de fonctions, Araud avertissait ses followers qu'il risquait désormais d'adopter une posture plus mesurée, si ce n'est parfaitement ennuyeuse, du fait de son nouveau poste consistant à promouvoir la marque France aux Américains, à divertir l'élite de Washington et à consolider les relations franco-américaines. Ce qui est d'une importance particulière aujourd'hui, vu que la France pèse de tout son poids sur les instances américaines pour que les Etats-Unis s'impliquent davantage dans l'offensive militaire lancée contre la percée des fanatiques de l’Etat Islamique en Irak.

Comme Araud le sait parfaitement, les règles diplomatiques de la vie à Washington, comme dans d'autres capitales internationales, sont radicalement différentes de celles à l’œuvre à Turtle Bay, où les représentants des grosses puissances mondiales ne sont pas du tout tenus de faire risette à leurs hôtes locaux.

Dans la capitale américaine, par contre, une remarque déplacée ou une déclaration un peu trop franche peut devenir virale, déclencher une crise diplomatique majeure et ruiner une carrière auparavant des plus distinguées.

Prenez l'esclandre provoqué par Matthew Barzun, l'ambassadeur américain au Royaume-Uni, quand il avait exprimé son mépris pour la cuisine nationale britannique. Interrogé par le magazine Tatler sur ses plats préférés, Barzun avait ironisé par un:

«Je vais vous dire ce que je ne proposerais plus jamais à mes invités –de l'agneau et des pommes de terre, j'ai dû en manger environ 180 fois depuis que je suis arrivé ici.»

Il y a eu aussi Michael McFaul, ancien ambassadeur américain en Russie, dont chaque mot, chaque tweet, était surveillé par le ministre russe des Affaires étrangères, qui allait ensuite s'en servir publiquement contre lui, et ce à de nombreuses reprises.

Et les Français, bien sûr, ne sont pas en reste –vous vous souvenez des «freedom fries»?– et ont bien souffert en 2003 quand le président Jacques Chirac s'était opposé à l'offensive menée par les Américains en Irak.

J'espère que Washington ne va pas le domestiquer

Mark Lyall Grant, l’ambassadeur britannique aux Nations unies

Contrastant avec le pacifisme de Chirac, les présidents Nicolas Sarkozy et François Hollande ont souvent fait montre de positions bien plus belliqueuses que leurs partenaires de l'administration Obama, notamment concernant les crises en Libye et en Syrie.

Sur la Libye, par exemple, Sarkozy aura harcelé une Maison Blanche au départ hésitante pour qu'elle prenne part à une campagne militaire visant à destituer Mouammar Kadhafi. Et l'actuel ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a récemment exprimé sa frustration de voir le président Obama temporiser ses raids aériens décidés contre le président syrien Bachar el-Assad, sous prétexte qu'une telle offensive inciterait le leader syrien à faire usage d'armes chimiques contre sa population civile. Pour sa part, Araud, qui est pourtant l'un des diplomates les plus va-t-en-guerre de Paris, pourrait ressentir le besoin de modérer de telles critiques, notamment en public, de peur de froisser ses nouveaux hôtes.

Un signe de l'influence de la France

«Je pense que vous avez assisté à l'aube et au crépuscule de ma carrière sur Twitter», vient de déclarer Araud lors d'une interview de l'actuelle mission française aux Nations unies, au moment de lui tirer sa révérence, après cinq ans passés à incarner le visage officiel de la diplomatie française dans cette organisation internationale.

«A Washington, je serai condamné à dire combien j'adore les Etats-Unis et combien ils [les Américains] doivent faire un tour en Bourgogne.»

Pour les collègues d'Araud, il serait regrettable de voir le Français se museler de lui-même. «J'espère que Washington ne va pas le domestiquer», commente ainsi Mark Lyall Grant, l’ambassadeur britannique aux Nations unies, qui comptabilise pour sa part plus de 7.800 followers sur Twitter.

«Gérard Araud est un diplomate d'un grand style et, la chose est inhabituelle quand vous vous retrouvez à un poste aussi élevé, il est capable d'exprimer ses opinions d'une manière franche et directe, que ce soit en anglais ou en français.»

Qu'Araud ait décidé de tenir sa langue pourrait traduire une peur que ni la Maison Blanche, ni les principaux législateurs américains aient la peau suffisamment dure pour supporter des critiques, surtout quand elles viennent d'une personne à l'accent étranger.

Mais cela pourrait aussi révéler que la France, l'un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU et titulaire d'un droit de veto, possède une influence bien moins considérable à Washington, où elle n'est qu'un pays parmi d'autres essayant de tirer la politique américaine à leur avantage et de faire signer aux Etats-Unis des contrats commerciaux.

«En tant que membre permanent du Conseil de Sécurité, les gens devaient traiter avec lui qu'importe ce qu'il pouvait dire», explique ainsi Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch et fréquent adversaire d'Araud sur Twitter. A Washington, ajoute-t-il, la France est davantage un «humble serviteur du Département d’Etat. A Washington, ils peuvent le snober comme jamais ils ne l'auraient snobé à New York, parce qu'il avait un statut d'égal. A mon avis, c'est ce qu'il craint».

Roth décrit Araud comme une voix «rafraîchissante», avec de «véritables opinions, qui ne sont pas cachées derrière une langue de bois diplomatique».

Les tweets d'Araud sont en effet tout à fait éclectiques, improvisés, drôles et d'une franchise désarmante, ce qui contraste radicalement avec les discussions neutres et policées peuplant en général les comptes de diplomates.

Il n'hésite pas à retweeter les aphorismes cinglants de @Nietzsche, dédié au renégat de la philosophie allemande, Friedrich Nietzsche...

... et à poster des photos de sites touristiques français.

Et il est aussi parfaitement disposé à participer à des débats houleux –un terrain sur lequel n'aiment pas s'aventurer les diplomates.

Cet été, alors que les extrémistes de l'auto-proclamé Etat islamique conquéraient des villes irakiennes stratégiques, c'est sur Twitter qu'Araud allait résumer la débâcle géopolitique –et tourner en ridicule les décisions de l'administration George W. Bush concernant le Moyen Orient. «L'invasion de l'Irak en 2003 a été un désastre total dont les Irakiens et la communauté internationale payent encore le prix», avait-il écrit.

Plus tard, dans une demie-ironie, il avait envisagé la possibilité que la France –membre, selon la formule du New York Post à la veille de la guerre en Irak, de «l'axe des fourbes»– ait finalement eu raison sur la folie de cette invasion. «Un rêve: recevoir les excuses de tous les anti-Français de 2003... Et ils étaient nombreux et violents, à nous donner des leçons et à... se tromper royalement», avait-il tweeté.

Araud, 61 ans, est né et a grandi à Marseille, la ville du sud de la France dont l'éminente particularité est d'avoir été à la fois bombardée et libérée par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale. Son opinion sur l'Amérique, il la doit autant à la Guerre froide qu'à la musique et au cinéma. En particulier, Araud se dit amoureux de la vie à New York, décrite dans un tweet comme «ardente, passionnante, belle (oui), jamais endormie, diverse et tolérant tous les modes de vies».

«Quand vous y songez, la relation entre les Etats-Unis et la France ressemble un peu à des montagnes russes», avait-il admis, en mentionnant comme creux la guerre d'Irak et comme sommets la coopération diplomatique franco-américaine sur le dossier du nucléaire iranien ou le retrait des forces syriennes du Liban en 2004.

«Nous sommes les plus vieux alliés des Etats-Unis; nous sommes le seul membre du G7 à n'avoir jamais été en guerre contre les Etats-Unis.»

Pour autant, son cœur penche bien vers l'Europe. Araud est ainsi un farouche tintinophile et possède une maquette de la décapotable jaune dans laquelle le reporter belge et son meilleur ami, le Capitaine Haddock, roulent vers leur prochaine aventure. Au mur, il a encadré un album de Tintin en hindi, cadeau de l'ancien ambassadeur indien aux Nations unies.

Un redoutable débatteur, qui s'attire parfois des ennuis

Entre 1987 et 1991, Araud fut le spécialiste du Moyen-Orient au sein de l'ambassade française à Washington, une période qui a coïncidé avec la Guerre du Golfe. Il est ensuite parti en Israël en tant qu'ambassadeur de France, puis est devenu le directeur général du ministère des Affaires étrangères, un poste qui allait le placer au centre des négociations concernant le programme d'armement nucléaire iranien.

Araud n'aura pas été tendre avec l'Iran, en déclarant par exemple en 2012 à des journalistes que le pays n'avait jamais manifesté de réel engagement en faveur d'un accord nucléaire et que les dix ans de négociations avaient en grande partie été menés «en vain».

Lors de la dernière série de pourparler, Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, allait fréquemment défendre une position bien plus sévère que celle de la Maison Blanche, notamment sur la nécessité pour l'Iran de limiter son enrichissement d'uranium. En novembre dernier, Fabius avait ainsi bloqué un accord temporaire sur le programme nucléaire iranien, arguant qu'il n'imposait pas de contraintes suffisantes sur les activités iraniennes d'enrichissement.

Mais aujourd'hui, Araud peut compter sur un avantage de taille: le chantier de rénovation de l'ambassade de France, La Maison Française, va se terminer en janvier. Et Araud hérite d'un budget dédié aux divertissements quatre à cinq fois supérieur à ce qu'il avait le droit de dépenser à New York. Pour autant, Araud dit qu'il n'est pas prêt à couper complètement les ponts avec New York, où il aura vécu «les cinq années les plus riches de [s]a vie». Avec son compagnon, un artiste qui n'a pas la moindre intention de déménager à Washington, Araud a acheté un appartement à Manhattan, où il prévoit de venir fuir de temps en temps Washington. Comme un souvenir matériel d'un poste aux Nations unies où la passion d'Araud pour les joutes diplomatiques, en ligne et hors ligne, aura connu son zénith.

En mars, après le veto de la Russie à une résolution soutenue par les Occidentaux et dénonçant son annexion de la Crimée, Araud s'est joint à ses homologues américains et européens pour voir dans la manœuvre de la Russie le retour à des heures bien sombres de l'Histoire. Mais si ses collègues ont pu accuser la Russie de se comporter en petit tyran régional, Araud a préféré emprunter une autre trajectoire: il s'en est pris à la fierté russe, en qualifiant son homologue russe, Vitaly Tchourkine, et le reste des dirigeants russes, de géo-stratèges de troisième zone.

«La violation du droit international est si évident à cette heure-ci qu'on pourrait presque avoir pitié de la diplomatie russe», avait-il déclaré lors du Conseil de Sécurité de l'ONU.

«Les médias occidentaux voient la chose comme la victoire du joueur russe qui vient de mettre échec et mat à la communauté internationale. Pour ma part, même si je suis assez nul aux échecs, j'ai plutôt l'impression d'être face à un joueur parfaitement immature qui ne peut s'empêcher de se jeter sur la tour et finit par perdre la partie. La Russie gagnera la Crimée et perdra sa crédibilité.»

Si la propension d'Araud pour les piques diplomatiques lancées à de puissants adversaires en a fait un redoutable débatteur, elle n'a pas non plus manqué de lui attirer quelques petits ennuis.

Son habileté sur la Libye, le Mali...

Ainsi, en février, la star de cinéma espagnole Javier Bardem –et militant des droits de l'homme dans le Sahara occidental– affirmait qu'Araud avait un jour justifié le soutien inconditionnel de la France à l'occupation marocaine de la région en des termes décidément bien peu diplomatiques:

«Le Maroc est une maîtresse avec qui vous couchez toutes les nuits, que vous n'aimez pas spécialement, mais que vous devez bien défendre.»

Selon Bardem, la petite phrase d'Araud aurait été prononcée lors de la projection d'un documentaire. Araud a réfuté ces allégations, mais la formulation lui ressemble tellement qu'il a dû en appeler à d'autres officiels français présents ce soir-là pour qu'ils confirment son démenti. Quoi qu'il en soit, l'épisode allait déclencher des manifestations devant l'ambassade de France à Rabat et durcir les relations diplomatiques de la France avec le gouvernement marocain.

A New York, Araud a dû faire face à un défi encore plus redoutable: préserver le statut de la France en tant que puissance mondiale, à une période où son président atteignait des records d'impopularité et où le pays n'avait pas de reins financiers assez solides pour soutenir ses ambitions internationales.

L'été dernier, Araud a ainsi reçu comme tâche humiliante de vendre l'immeuble de résidence de l'ambassadeur français à l'ONU, situé à Park Avenue –il en obtiendra 70 millions de dollars– pour renflouer les frais de fonctionnement du Quai d'Orsay.

Pour autant, sur la scène internationale, la France n'a pas été aussi miséreuse. Depuis son arrivée à New York en 2009, en plein cœur de la crise économique, Araud aura été le promoteur d'une intense séquence d'activisme français et aidera la France à obtenir le soutien de l'ONU pour des interventions militaires en Côte d'Ivoire, en Libye, au Mali et en République Centrafricaine.

Au Conseil de sécurité, sa défense d'une zone d'exclusion aérienne en Libye avait ainsi tellement exaspéré Susan Rice, à l'époque ambassadeur des Etats-Unis à l'ONU, qu'elle avait même légèrement perdu son sang-froid. «Vous n'allez pas nous entraîner dans votre guerre merdique!», lui avait-elle lancé dans un accès d'énervement. Ce à quoi Araud lui avait poliment répondu:

«Nous ne sommes pas une filiale des Etats-Unis.»

Pour Araud, il en va d'une question d'honneur et de nécessité que la France «ne soit pas prise pour acquise, elle doit être courtisée», explique un diplomate qui a eu à travailler avec Rice et Araud pour préparer l'intervention de l'Otan en Libye. «Je pense qu'il a joué finement avec Susan. Araud lui a fait un peu pété les plombs, mais au final, elle a compris que la France devait faire partie de l'équipe.»

Et au final, malgré leurs réserves initiales, ce sont les Etats-Unis qui ont soutenu l'idée d'une campagne militarisée en Libye. Une fois la Maison Blanche à bord, Rice a pu obtenir une ambitieuse résolution de l'ONU qui allait permettre des raids militaires d'envergure contre les troupes de Kadhafi, précipitant sa chute et son exécution par les milices libyennes.

Au départ, l'opération a été considérée comme une réussite à Paris et à Washington. Mais cette première euphorie des capitales occidentales a depuis été largement tempérée par l'incapacité de la Libye à fonctionner en Etat unifié et la récente aggravation de sa situation en guerre civile totale. Parallèlement, le chaos libyen aura été renforcé par la prolifération d'armes et l'essor des extrémistes islamistes dans toute la région, notamment au Mali.

Sur la Syrie, épaulée par la Grande-Bretagne, la France en a appelé très tôt au durcissement vis-à-vis d'Assad et de son protecteur russe, le président Vladimir Poutine. A l'automne 2011, avant que la Russie ne sorte le premier de ses quatre veto sur le dossier syrien au Conseil de sécurité de l'ONU, Araud et Lyall Grant, l'ambassadeur britannique ont sué sang et eau pour surmonter la résistance des Etats-Unis quant à des sanctions d'envergure. Rice craignait que de telles pressions s'ouvrent sur une confrontation ouverte avec la Russie, qui allait probablement faire barrage avec son veto, et ensuite faire d'Assad une victoire politique en révélant les profondes divisions au sein Conseil. L'hypothèse de Rice s'est révélée exacte –la Russie a opposé son veto– mais les Etats-Unis se sont finalement rangés à l'idée des sanctions.

Si vous voulez savoir où sera la politique américaine demain,  regardez où en sont aujourd'hui la France et la Grande-Bretagne

 

Rebelote en avril 2013. La France et la Grande-Bretagne furent les premiers à signifier aux Nations unies que la Syrie avait très probablement fait usage d'armes chimiques contre sa propre population. Et les Etats-Unis en arrivèrent ensuite à la même conclusion. Quand Obama dévoila ses intentions de mener des raids aériens contre le gouvernement d'Assad, en représailles de l'usage présumé d'armes chimiques, Hollande fut le premier à souscrire à l'opération. «Il nous arrive de nous chamailler, mais au final, nous voulons montrer que nous sommes là» avec les Américains, avait déclaré Araud. Et au final du final, Obama abandonna ses projets de raids aériens du fait de l'opposition du Congrès et d'une proposition soutenue par la Russie visant à contraindre la Syrie à démanteler son programme d'armement chimique. Une manœuvre qui laissera Hollande bien mal à l'aise.

Araud, avec l'aide de son ancien homologue britannique aux Nations unies Lyall Grant, aura fait tout son possible pour façonner les prises de position américaines en formulant très tôt ses intentions lors de différentes crises internationales majeures, puis en incitant les Américains à en prendre la suite. Selon certains observateurs, si vous voulez savoir où sera la politique américaine demain, vous seriez avisé de regarder où en sont aujourd'hui la France et la Grande-Bretagne.

Pour le moment, selon des diplomates, l'influence de la France se fonde largement sur la capacité de ses diplomates à forger la politique du Conseil de sécurité de l'ONU. Ils ont prouvé combien ils étaient capables de rédiger des résolutions qui allaient ensuite donner le la de la politique internationale sur des questions de sécurité majeures.

Le Conseil de sécurité de l'ONU est «au centre de leur ambition d'endosser un rôle international, et ils doivent le justifier chaque jour», déclare Peter Wittig, ambassadeur allemand aux Etats-Unis.

«Celui qui mène les discussions, celui qui présente le texte, celui qui affirme sa position le plus tôt est celui qui a le plus de chances d'édicter la règle du jeu», ajoute Wittig, qui a côtoyé Araud à New York en tant qu'ancien envoyé de l'Allemagne aux Nations unies. La France, dit-il, «n'est pas le plus gros pays du monde, ils ont donc à manifester leur capacité de leadership via leur volonté politique et leurs compétences intellectuelles –ce qu'ils font parfaitement bien. Vous les voyez [les Français] prendre très tôt position, et inciter les autres à les suivre».

Sur ce point, la France peut compter sur un sérieux avantage par rapport aux Etats-Unis. La présidence française possède un plus grand pouvoir sur la politique sécuritaire nationale et n'a pas besoin d'un accord du parlement pour mener des opérations risquées à l'étranger.

«En un sens, nous sommes plus agiles, déclare Araud. Dans le système américain, vous devez franchir tous les obstacles d'un processus inter-agences. Le pouvoir a plusieurs centres, avec le Congrès, etc. En France et au Royaume-Uni, le processus de décision est bien plus court, ce qui signifie que nous arrivons à nos conclusions et nous formulons nos politiques bien avant les Etats-Unis. Quand la France et la Grande-Bretagne prennent une décision, elle entre dans le processus de décision des Etats-Unis. Ils ne peuvent ignorer ce que leurs alliés ont décidé.»

Si un martien avait visité l'ONU et observé Araud imposer ses vues, il aurait pu en conclure que la France était la dernière superpuissance au monde.

Richard Gowan, spécialiste de l'ONU

Mais le revers de la médaille, c'est que la France ne peut pas obtenir grand-chose au Conseil de sécurité sans le soutien des Etats-Unis.

En décembre 2013, quand des violences inter-ethniques avaient commencé à ensanglanter la République Centrafricaine, une ancienne colonie française, et que l'ONU s'était émue de la possibilité d'un génocide, Araud avait cherché à surmonter les hésitations d'Obama et de son administration quant au lancement d'une nouvelle et coûteuse mission de maintien de la paix. Il avait trouvé une oreille attentive en la personne de Samantha Power, alors nouvelle ambassadrice des Etats-Unis pour les Nations unies, qui allait réussir à dépasser les résistances du Congrès et à lui faire approuver une nouvelle mission de maintien de la paix coûtant la bagatelle de 300 millions de dollars pour ses seuls dix premiers mois. «Samantha Power a fait un boulot extraordinairement remarquable», a-t-il déclaré. «Sans elle, je ne sais pas si Washington aurait pris conscience du problème.» Power n'a pas répondu à notre demande d'interview pour cet article.

Mais la chose est loin d'être passée inaperçue.

«Ces dernières années, si un martien avait visité l'ONU et observé Araud imposer ses vues sur le Mali ou la République Centrafricaine, il aurait pu en conclure que la France était la dernière hyperpuissance du monde», déclare Richard Gowan, spécialiste de l'ONU travaillant au Centre de coopération internationale de l'Université de New York.

«Mais la question qui se pose toujours, c'est combien de temps la France va réussir à conserver un tel niveau d'influence aux Nations unies, vu que son ascendant réel en Europe et dans le reste du monde ne cesse de décliner. Araud n'a peut-être fait que retarder le déclin de la France à l'ONU, mais il l'aura fait avec panache.»

Colum Lynch
Colum Lynch (7 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte