Dis, Viktor Orbán, c'est quoi au juste l'«illibéralisme»?

Viktor Orbán, le 27 mai 2014 pour un sommet informel des chefs d'Etat à Bruxelles. REUTERS/Laurent Dubrule

Viktor Orbán, le 27 mai 2014 pour un sommet informel des chefs d'Etat à Bruxelles. REUTERS/Laurent Dubrule

En quoi consiste la doctrine du Premier ministre hongrois? Décryptage en dix commandements.

Le 26 juillet, devant un parterre de sympathisants réunis à Băile Tuşnad (Transylvanie magyarophone) pour la 25e université d’été libre de Bálványos, le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a affirmé dans son discours vouloir construire un Etat «illibéral», fondé sur le travail et la communauté. Un texte consacrant l’orbánisme en action. Démonstration en dix commandements.

1.Les médias tu dévitaliseras

Leur job est encadré par une loi «liberticide» (en date du 1er janvier 2011), instaurant un Conseil des médias piloté par des fidèles de Viktor Orbán.

Klubrádió, unique station d’opposition, a dû se battre deux ans à la barre pour survivre après avoir vu sa fréquence supprimée sur décision de ce CSA en carton. Les quotidiens et les magazines tirent la langue. Radio-télévision publique (MTVA) et agence de presse nationale (MTI) ont été réunies en une seule entité menée à la baguette par le gouvernement.

Mieux, RTL Klub, première chaîne du pays, financera 65% de la «super-taxe» (soit 9,7 millions d’euros) adoptée en juin au Parlement alors qu’elle ne pèse que 15% des recettes publicitaires. Motif: les médias privés doivent contribuer à l’effort budgétaire. Sauf TV2, gérée par le groupe pro-Fidesz (le parti du Premier ministre) Infomedia, qui ne paiera rien. Le service politique du pure-player Origo, propriété de l’opérateur Deutsche Telekom, a été vidé de sa substance après des pressions consécutives à un article sur les dépenses somptuaires de János Lázár, directeur de cabinet du Premier ministre. La liberté de la presse? Laminée.

2.La gauche tu détruiras

Rien de tel qu’une énième défaite pour plomber un parti. Le MSzP, héritier des communistes, est au plus mal. Deux législatives de suite loupées avec l’anti-charismatique Attila Mesterházy (2010, 2014). Des «alliés» hésitants (Ferenc Gyurcsány, Gábor Fodor). Un patron ectoplasmique: József Tóbias. Comble de malchance, Gordon Bajnai, ex-chef du gouvernement (2009-2010) et patron de la formation de centre-gauche Ensemble 2014, quitte Budapest pour une société d’investissement à Paris. En résumé, un pachyderme grabataire et poissard à mille lieues du bulldozer idéologique orbánien.

Ágoston Sámuel Mraz, analyste au Nézőpont Intézet, proche du pouvoir, assène:

«L’opposition doit se renouveler en profondeur avant d’espérer pouvoir devenir une alternative crédible à la Fidesz. Le SZDSZ, parti dit progressiste qui défendait des réformes ultra-libérales, a été impliqué dans de nombreux scandales au cours de la dernière décennie. Le problème de la gauche n’est pas seulement son incapacité à s’unir, c’est aussi et surtout le refus de comprendre que son époque est révolue.»

3.La démocratie de papa tu dézingueras

Entendu à Băile Tuşnad:

«Une démocratie ne doit pas être nécessairement libérale. […] Les sociétés construites selon les principes de la démocratie libérale seront incapables de maintenir leur compétitivité dans les décennies à venir et régresseront à moins de se transformer par elles-mêmes.»

Donc, la France, l’Allemagne et les Etats-Unis doivent renier leurs fondements pour subsister. Rien que ça. Si Daniel Cohn-Bendit était encore à Strasbourg, il aurait piqué un (autre) coup de sang légendaire.

Balayant ses idéaux d’étudiant, Viktor Orbán a entraîné la Hongrie dans une spirale autoritaire. L’Etat de droit ? Connaît pas. Embêtant pour un juriste. Qui, d’ailleurs, s’est appliqué à chapeauter un remodelage en profondeur des circonscriptions, favorisant abusivement ses troupes peu avant les législatives d’avril. Ou à faire passer, fin-juillet, une loi abrogeant la proportionnalité définissant la composition des mairies d’arrondissement de Budapest. Au mépris des citoyens. Les conseillers ne comptent plus. Les têtes de liste, seules soumises au vote, deviennent majoritaires de facto. Vous avez dit mesquin?

4.Les ONG tu décrédibiliseras

Pour Viktor Orbán, les ONG sont «composées d’activistes politiques dont le but est d’imposer les intérêts étrangers en Hongrie». D’où un office de contrôle, le Kehi, chargé d’examiner –ou plutôt de traquer– ces groupes soi-disant dangereux pour les empêcher de nuire. Transparency International Hongrie et 57 autres ont dû remettre dossiers et noms des bénéficiaires. Dans le viseur: la Norvège, accusée d’agir en sous-main via son Fonds pour la société civile. Oslo, dit le Kehi, ourdirait un «complot Viking menant aux libéraux de gauche, au parti écolo et au lobby homosexuel». Cocasse.

Péter Kreko, directeur du Political Capital Institute, analyse:

«Orbán suit clairement le modèle russe, et ce pour trois raisons.

1• Discréditer les ONG en les labellisant “agents étrangers”

2• Essayer de leur couper les vivres, en récupérant les 13,5 millions d’euros alloués en cinq ans par la Norvège

3• Construire un pseudo secteur associatif docile, financé par le gouvernement.

Unique espoir des ONG: attirer l’attention et capitaliser sur leur position de victime afin de renverser la vapeur.»

5.Poutine, Erdoğan et la Chine tu encenseras

Il a signé, le 14 janvier, un pacte nucléaire avec Poutine concernant la centrale de Paks. Dénoncé une éventuelle aggravation des sanctions contre Moscou dans le cadre du conflit en Ukraine. Rencontré Recep Tayyip Erdoğan à Ankara (en décembre 2013) pour célébrer le 90e anniversaire de l’accord d’amitié turco-hongrois. Affirmé dans son discours transylvanien que la Russie, la Turquie et la Chine s’en tiraient largement mieux que les pays occidentaux, tout en militant pour une Hongrie «rompant avec les dogmes et les idéologies de l’Ouest» Aucun doute: Orbán a la mentalité Brics dans la peau.

Csaba Tóth, politologue au sein du think-tank Republikon:

«Viktor Orbán regarde ces régimes, y voit des chefs d’Etat à poigne, s’affranchissant du train-train politique des démocraties classiques, et il en apprécie le style de gouvernance. Bien qu’il ait affirmé, à plusieurs reprises, qu’ils ne pouvaient pas constituer un modèle en tant que tel pour Budapest. En outre, il veut faire de la Hongrie le “meilleur ami de l’Est au sein de l’Union européenne”. Une stratégie pour le moins délicate.»

6.L’Union européenne tu déstabiliseras

Lorsque Budapest intègre l’UE, en mai 2004, après dix ans de négociations, le chef de la Fidesz n’est pas de la fête. Revenu aux affaires en 2010, Orbán, considéré au mitan des années 1990 comme un fédéraliste bon teint par ses pairs, a surpris son monde en défiant sans cesse les préceptes communautaires. Banque centrale magyare mise au pas, étatisation des fonds de pension privés, taxes de crise dans les télécoms ou l’énergie décourageant les investisseurs étrangers, TIG obligatoires pour les chômeurs sous peine de perdre leurs aides sociales. Le «problème hongrois» paralyse le Vieux Continent.

Fâché avec le FMI, brouillé avec la Commission de Barroso, clivant au Parlement, Viktor Orbán souhaite bâtir un Etat aux fondations «nationales» au sein de l’Union européenne. Et voit comme une «extraterritorialité» le travail des agents supervisant le financement du développement socio-économique de la Hongrie.

Pro-européen? Souverainiste? Son cœur balance. La preuve: Budapest accepte sans broncher les généreux dons du grand méchant Ouest. Sympa, le «diktat de Bruxelles».

7.La grandeur nationale tu glorifieras

Viktor voit la vie en rouge-blanc-vert. S’inscrit volontiers dans la lignée de Lajos Kossuth, figure intellectuelle de la lutte contre les Habsbourg en 1848. Ou d’Imre Nagy, Premier ministre martyr exécuté par les communistes en 1958. Et même du général de Gaulle, symbole de l’homme providentiel. Le retour du traité de Trianon (1920) dans le débat public, c’est lui. Le droit de vote pour les trois millions de Hongrois d’outre-frontières, c’est encore lui. Les bureaux de tabac nationaux, toujours lui. Une nouvelle Constitution avec Dieu en vedette. Une rhétorique de citadelle assiégée. 

Pierre Waline, blogueur et spécialiste de la Hongrie, explique:

«Certains Magyars sont complexés et traumatisés par Trianon. Nostalgiques d’une Grande Hongrie à laquelle ils ne cessent de rêver. Pour eux, c’est avant tout un Etat fort qui leur rendra leur fierté. Raison pour laquelle les valeurs de la démocratie passent au second plan. De ce point de vue, Orbán est leur homme idéal, au sens viril du terme. Dès lors, le parallèle avec Poutine, chantre de l’âge d’or, de la gloire d’antan, me semble évident.»

8.Le foot tu instrumentaliseras

Felcsút, à 45 minutes de la capitale, est devenu LA plaque tournante du ballon rond en Hongrie. Stade de 5.000 places pour 1.500 âmes, académie Ferenc Puskás formant les jeunes pousses façon Clairefontaine, club pro où jouait Gáspár (fils de): le village d’enfance de Viktor est résolument foot. Et quand il ne supporte pas le Videoton FC Székesfehévár, sa ville natale, Orbán saigne les comptes publics pour sa passion. D’ici à 2018, trente-trois enceintes seront édifiées ou retapées dans le pays. Budget: 140 à 160 milliards de forints (442 à 505 millions d’euros). Ici, l’austérité ne s’applique pas.

Viktor Orban devant la statue du footballeur Ferenc Puskas pendant l'inauguration du nouveau stade de Felcsut, le 21 avril 2014. REUTERS/Laszlo Balogh

Il y a bien la Groupama Aréna (20.000 places), nouveau jardin du Ferencváros TC, inaugurée en grande pompe le 10 août pour un match de gala contre le Chelsea de Mourinho. Mais ça ne prend pas. Orbán peut se démener, histoire d’entretenir la flamme autour du sport-roi, les «Magic Magyars» de Kocsis et consorts sont loin. Zéro compétition officielle depuis le Mondial 1986 au Mexique. Le niveau? Désastreux.

Lots de consolation: le water-polo ou le kayak. Au moins, là, les titres pleuvent.

9.Ton style tu imposeras

On l’aperçoit parfois en short et souvent en jean-chemise. Tantôt sur le gazon, tantôt papa poule, regardant la finale de la Coupe du monde avec Gáspár, ou mariant sa fille Ráhél. Une image presque «normale». Calviniste[1], marié, cinq enfants. Une famille unie, pieuse. Parfaite.

Côté politique, Viktor montre les dents. Pas touche au parti. Pas touche à la Hongrie millénaire. Pas touche aux valeurs chrétiennes. Orbán, ou l’autorité chevillée au corps. Patriarche jusqu’à la moelle.

Júlia Lakatos, du Centre for Fair Political Analysis, souligne:

«Le discours de Băile Tuşnad était délibérément provocateur. L’idée: entamer une conversation sur le futur des politiques néolibérales, amplement débattu dans les pays occidentaux depuis 2008. Rejeter l’action de ses prédécesseurs, c’est son droit. Mais le contexte international dans lequel la Hongrie doit exister politiquement, financièrement, diplomatiquement, continuera à se dérouler, ne lui en déplaise, selon le modèle mainstream.»

1O.Les élections tu écraseras

Dans l’esprit du Premier ministre, les revers de 2002 et 2006 ne sont que de vulgaires accidents de parcours. Après ça, le titulaire déchu du poste (il a été Premier ministre de 1998 à 2002) s’est juré de ne plus jamais perdre un scrutin. Une fois les clés de la Hongrie récupérées, Orbán ne les a plus lâchées. Victoire facile en 2010 (52,73% contre 19,3%). Idem en 2014 (44,87% vs. 25,57%). Entre-temps, il a verrouillé les hostilités via une loi électorale taillée sur mesure: un tour, proportionnelle de liste. Viktor tout-puissant, donc?

Bálint Ablonczy, journaliste à l’hebdomadaire de centre-droit Heti Válasz, tempère:

«Son pouvoir n’est pas illimité. La majorité des 2/3 au Parlement ne tient qu’à un député. Les lobbies territoriaux ou économiques se sont multipliés au sein de la Fidesz. Le ministre du Développement économique est attaqué par des médias conservateurs et la politique culturelle suscite la grogne dans son propre camp.»

«Illibéral» ou pas, Viktor Orbán devrait relire Sun Tzu: «Toute guerre est fondée sur la tromperie.»

1 — Merci à un lecteur de nous avoir fait remarqué que Viktor Orbán est bien calviniste et non pas catholique, comme nous l'avions indiqué dans une première version. Retourner à l'article

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