Internet et cinéma: it's complicated

Illustration: Laurent Sciamma

Illustration: Laurent Sciamma

Analyse des relations tourmentées entre ces deux médias, par la revue Nichons-nous dans l'Internet.

Cet article est initialement paru dans le deuxième numéro de la revue Nichons nous dans l'Internet, qui vise à «imprimer Internet avant que ça ne s'arrête».

Des colonnes d’équations fluo qui virevoltent, des montages cut suivis de plongées sur des circuits informatiques post-Tron. La caméra s’abaisse alors sur les yeux d’un génie devant son clavier, qui répète à haute voix ce qu’il tape. L’écran se reflète dans ses yeux, mais idéalement dans ses lunettes. Devant son ordinateur P6, «trois fois plus puissant qu’un Pentium», il brave les firewalls, s'engouffre avec son modem 28,8 bps dans le back-office du FBI ou de Lycos. Vite, il faut sauvegarder ce virus sur une disquette avant que les méchants ne débarquent.

Soyons honnête: les débuts d’Internet au cinéma sont aussi géniaux qu’ils font pitié aujourd’hui.

C’est fou tout ce qu’on peut mettre sur une disquette 3’5 —«trois pouces et demie»— dans un film hollywoodien. C’est aussi facile de se gausser des films de la génération AOL parce qu’ils sont datés. Même l’accessoire de jeu «révolutionnaire» le plus inepte des années 1980, le Power Glove, a eu son film, The Wizard (1989). Et dire que personne ne prend au sérieux Tom Cruise qui cyber-remue les bras dans Minority Report (2002). 

Ce qui est intéressant, c’est de se souvenir du moment où la rencontre entre la technologie Internet et la culture ciné s’est faite. Hollywood est d’habitude le meilleur pédagogue qui soit. L’intelligence artificielle a eu son F.A.Q. avec 2001, l’odyssée de l’espace (1968). War Games (1983) a consacré le jeu vidéo comme danger nucléaire, avec un ordinateur qui finit par jouer au morpion contre lui-même.[1] Les droïdes ont eu leurs Laurel et Hardy dans Star Wars (1977). Puis la menace s’est faite oppressante dans Terminator (1984).

Hack de génie

Un jour, la machine va finir par nous écraser. Mais en 1995, le grand public n’avait pas encore une idée précise de ce qu’était Internet. Cette année-là, pensant me moucher, mon prof d’éco, monsieur Peraldi, m’avait même lancé: «Mais ça apporte quoi, Internet ? On peut déjà acheter ses billets de train sur Minitel.» Hé bien, s’il avait eu la chance de voir The Net, alias Traque sur Internet (1995), il saurait. Devenue star grâce à Speed (1994), Sandra Bullock y campe une spécialiste de cybersécurité dont l’existence va se faire effacer. C’était trois ans avant les jours heureux de You’ve got mail (1998). L’Internet pré-Paypal était une arme dangereuse.

Vêtue d’un jean taille haute et d’un pull, elle vit cloîtrée chez elle, flinguant les nazis dans Wolfenstein 3D et se nourrit grâce à Pizza.net. Sans rire. Un soir, devant le site Internet de Mozart’s Ghost, elle a le malheur de rentrer sur une page d’intro secrète du FBI. Tout ça parce qu’elle a utilisé cette technique ancestrale de tout génie du cinéma: elle a cliqué sur le symbole π avec Control+Shift. Sa vie se transforme alors en chaos. Vite, enregistrons tout ça sur une disquette! Vous allez voir, c’est un schéma récurrent.

À la suite de l’accident d’avion mortel de son ami en représailles de son hack d’anthologie, Bullock part en vacances au Mexique. Parce que c’est ce que font les vrais amis (voir Les Petits Mouchoirs). Ne se doutant pas de l’importance de sa disquette, elle se fait séduire par un beau gosse louche. Trop «bégé» pour être vrai, il est là pour la flinguer après avoir récupéré la disquette. Elle découvre, horrifiée, qu’il sait tout d’elle, ses goûts, son homme idéal, tout. Il a lurké ses discussions dans les chatrooms. Aujourd’hui, la tâche serait plus facile, le boulot des Renseignements généraux est préempté par Facebook et Instagram.

Après la phase cliché d’un réveil dans un hôpital mexicain, la pauvre Bullock va se faire voler son identité. Elle est désormais Ruth Marx, recherchée pour de nombreux crimes. Et comme personne ne la connaît à part le psy avec qui elle a couché («It’s complicated»), personne ne peut attester de son identité. Heureusement, grâce à un mail et un «numéro d’Internet», elle va remonter la trace de la conspiration jusqu’à une histoire de logiciel de sécurité. Par chance elle va penser à développer un contre-hack fabuleux contre le Control+Shift: la touche ESCAPE.

La plupart de ces histoires semblent toujours écrites par les mêmes gus incapables d’ajouter des fichiers joints dans leurs mails. Pour toutes ces raisons, The Net est une œuvre séminale d’Internet au cinéma.

Un palais high-tech où s'enferment les génies

L’Internet d’avant l’ère Google est un antre de rébellion, un palais virtuel high-tech où s’enferment les génies. Le mot est lâché: «Cyberspace». S’il ne faut voir qu’un seul de ces brûlots, c’est Hackers (1995). «I don’t have an identity until I have a handle», lancera le pitre de cette bande d’étudiants. C’est pour cela qu’ils ont des noms de codes comme Zero Cool ou Acid Burn et qu’ils sont dans un lycée pour génie, les X-Men du piratage. Ils ont tous déjà eu des problèmes avec la police, avec interdiction de s’approcher d’un ordinateur. De vrais accros. Et l’un d’eux va forcément récupérer un bout de virus caché dans le répertoire «Corbeille» d’un serveur d’une grande corporation. Dans la hâte, il le copie sur une disquette qui devient la source de toutes les convoitises.[2]

Dans Hackers, on a la meilleure balise temporelle qui soit: Angelina Jolie a 20 ans pile, en combi vinyle bleu. C’est, sans aucun doute possible, ce que cette époque nous aura laissé de meilleur. 

Pour les plus jeunes, voici un rappel de l’époque où Jacques Chirac devenait enfin président: on y pirate des téléphones publics avec des dictaphones. La playlist oscille entre Stereo MC et Prodigy (premier album). On apprend que les mots de passe les plus fréquents sont «love», «sex», «secret» et «god». Le hacker némésis porte un catogan et se promène, clope au bec, en skateboard dans son QG équipé de multiples moniteurs, signe extérieur de richesse à l’époque. 

Le must: le héros, Johnny Lee Miller tout jeune et décoloré, refait la scène «You’re talkin’ to me» en dégainant deux disquettes 3’5. C’est sans doute la séquence la plus ridicule d’un film qui ne compte que des scènes ridicules. Hackers sacralise le rebelle face à la société, le cancre génial avec les cheveux en bataille. Quand ils se feront arrêter, les hackers hurleront: «Hack the planet!» Dans les années 1990, on savait avoir des idéaux.

Obsession de fliquer Internet

Entre les gauchistes de Hackers et la droite parano de The Net, il y a déjà l’obsession de fliquer Internet. «Today, most cruel and ruthless criminals use the net», annonce la ministre dans Netforce (1999). Pour le chef d’Internet, il n’y a déjà plus de morale dans ce futur proche pitché par Tom Clancy. «The technology stripped us down of our morality», aime-t-il à rappeler en se souvenant du bon vieux temps où l’on collait des timbres sur une enveloppe.

Le cultissime Ghost in the Shell (1995) est sans doute le seul à réussir le syncrétisme de toutes ces inquiétudes de fin de siècle. Le piratage, les avatars, l’identité, l’âme de la machine, la sauvegarde de notre conscience, tout y passe. La même année, Johnny Mnemonic met à jour son cerveau en s'enfonçant des fils dans le cou et le fait passer de 80 à 160 Go. On rigole mais en 2014, il est toujours impossible d’upgrader son iPad sans en acheter un autre. 

Hormis les documentaires, le cinéma français ne s’est jamais vraiment penché sur la question d’Internet, préférant se gaver de nanars cosmiques «jeux vidéo» comme [email protected] (2001) ou Samouraïs (2002). En ne jouant que sur son titre, LOL (2008) a essayé de capter le zeitgeist de cette génération MSN. Jamais fenêtre de chat n’aura paru aussi ringarde.

Mal maîtrisé, Internet devient, pour les scénaristes français, le twist du pauvre. Dans L’Empire des loups (2005), Benoît Magimel patauge dans son enquête. Ça, c’était jusqu’à ce qu’il se mette devant Yahoo et démantèle toute une secte mafieuse de ninjas turcs planquée dans les grottes de Cappadoce. Juste en allant sur la page officielle des bandits, camouflés en exportateurs de fruits et légumes.

Être un nerd ET canon

Sorti en 2001, Swordfish a.k.a. Opération Espadon (2001) marque un tournant dans le hack-nanard. Désormais, le génie de l’informatique au cinéma ne sera plus un boutonneux, ni un anar piercé qui pirate tous les sites.gov. «Entre ici, Hugh Jackman et tes muscles saillants dans ton t-shirt sale et moulant.» L’idée, dixit Jackman lui-même, c’est qu’on peut être un nerd informatique tout en étant canon. Pour mieux le connaître, Travolta lui soumet un hack à réussir en une minute. Double handicap: sous la contrainte d’un flingue et d’une fellation par une belle prostituée. Depuis, il semble que ce type d’entretiens d’embauche se pratique jusqu’à Levallois.[3]

On pourrait croire que The Social Network (2010) a balayé toutes ces années de ringardises. Ce qu’on oublie souvent, c’est qu’il s’agit, comme souvent chez Fincher, avant tout d’un film sur l’échec plus que sur le HTML.

Vous vous souvenez avoir été énervé par la petite fille devant l’ordinateur central de Jurassic Park (1993): «It’s a Unix system. I know this.» C’est ce prototype de hacker, malin comme un John Connor qui pirate les distributeurs avec son Atari de poche, qui ont fini par disparaître parce que moins de gens y croient. Un jour, on se réveille et on se rend compte que le livre-ordinateur multi-connecté de la nièce de l’inspecteur Gadget n’existe pas. Aujourd’hui, chercher les débuts d’Internet dans le cinéma, c’est un peu comme essayer de trouver le film le plus 90’s de tous les temps. Tout tient sur une disquette.

1 — Le film War Games, dans lequel un adolescent déclenche une attaque nucléaire depuis sa chambre, a inspiré, en 1984, la loi «Computer Fraud and Abuse Act», complètement démodée et toujours en vigueur aux Etats-Unis. Retourner à l'article

2 — Une disquette, je vous l’avais dit Retourner à l'article

3 — Siège du renseignement français Retourner à l'article

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