France

«L’affaire Thévenoud», ou la démoralisation de la vie publique

Laurent Bouvet, mis à jour le 15.09.2014 à 9 h 14

Avec Thomas Thévenoud, c'est un membre de la «génération morale» du PS, prompte à jouer les chevaliers blancs, qui est tombé. Plutôt que de le conspuer, ses camarades de parti et de gouvernement devraient y voir le signe qu'après le vide politique, un vide moral s'ouvre désormais sous leurs pieds.

Thomas Thévenoud, le 27 août 2014, à l'Élysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

Thomas Thévenoud, le 27 août 2014, à l'Élysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

Quand on dénombre les responsables politiques qui se sont rendus coupables de malversations et de délits –et qui ont été condamnés pour cela– ces dernières années, on constate que le résultat est infime au regard du nombre d’élus qui, chaque jour, font leur travail et, pour une part importante, bien plus encore que leur travail en se dépensant sans compter au service de leurs concitoyens et de l’intérêt général. Clémenceau disait déjà, à la fin des années 1920: «Il ne faut pas taper sur la République et la démocratie parce que vous voyez qu'elles sont incarnées par quelques fumistes»!

Ce n’est pourtant pas la légalité des agissements de tel ou tel qui pose aujourd’hui problème. On voit même d’ailleurs certains élus condamnés être réélus, suivant le principe de la «prime à la casserole». Non, aujourd’hui, ce qui est en jeu va plus loin, il s’agit de la légitimité même de l’ensemble de la «classe politique», sinon des élites de manière plus générale encore. Une légitimité qui tient pour beaucoup au comportement et la «moralité» publique de celles et ceux qui la composent. 

La défiance généralisée vis-à-vis des institutions, et particulièrement envers les élus et les partis, trouve son origine dans les écarts et entorses régulières de comportement et à la morale publique. Et ce bien au-delà de la question, classique, de la distance nécessaire qui s’établit entre représentant et représenté dans la démocratie moderne.

Le délitement du contrat social

«L’affaire Thévenoud» est ainsi venue nous rappeler, une fois de plus, combien même en dehors de tout activité ou acte illégaux –le député de Saône-et-Loire ayant visiblement régularisé sa situation fiscale comme le prévoit la réglementation en cas de retard ou de non déclaration–, les écarts, arrangements, passe-droits, impunités et autres facilités des élus et de leurs entourages sont devenus insupportables aux yeux de la population. Pis encore, qu’ils nourrissent le discours anti-système du populisme contemporain, en particulier sous sa forme lepéniste.

La crise économique profonde que traverse le pays, les difficultés sociales et la précarité qui en résultent pour un nombre croissant de nos concitoyens ont rendu plus inacceptable encore toute déviation par rapport à la règle commune. Celle-ci pouvant être simplement définie comme celle à laquelle on ne peut échapper lorsque l’on est un citoyen, un contribuable, un salarié, un allocataire, un patron, un retraité, un étudiant, etc., «ordinaire».

Ainsi, lorsque ce sont les responsables publics et, plus particulièrement, les élus, ceux-là même qui sont chargés d’élaborer, d’appliquer ou de faire respecter la règle commune, le caractère insupportable de toute déviation par rapport à celle-ci, son contournement ou son oubli, se double d’un sentiment de délitement général, de déchirement du contrat social. C’est pourquoi les justifications qui renvoient à une pure légalité –«Je n’ai rien fait d’illégal»– ne sont plus suffisantes aux yeux des citoyens.

Dans une période de forte tension sociale, se soustraire aux contraintes ou aux obligations qui pèsent sur tout un chacun, uniquement parce qu’on en a le pouvoir ou la possibilité en raison de sa position publique –et donc a fortiori d’un mandat confié par les électeurs–, devient une faute morale et politique à la fois. Ces derniers jours en ont apporté une démonstration inédite par son intensité pour un pouvoir issu, en France, de la gauche.

La morale comme substitut à la politique

Le cas du député Thomas Thévenoud illustre parfaitement ce rapport immédiat à la démoralisation de la vie publique –dans les deux sens du terme. Il y a fort à parier en effet qu’une telle affaire n’aurait pas pris de telles proportions il y a quelques années encore. La désinvolture incroyable dont a fait preuve cet élu de la République vis-à-vis de ses obligations fiscales, très vraisemblablement aveuglé qu'il était par sa propre réussite et le sentiment d’impunité qu’elle peut entraîner, n’aurait sans doute pas été sanctionnée aussi sévèrement par l’opinion il y a quelques années.

Seulement voilà, outre les difficultés politiques actuelles du pouvoir et la tension fiscale qui règne en ce mois de septembre, entre l’arrivée des avis d’imposition et le versement du tiers provisionnel, Thomas Thévenoud présentait jusqu’ici un profil nouveau sinon exemplaire: un jeune député dynamique qui s’est essentiellement fait remarquer par ses plaidoyers très virulents sur la morale publique et les impôts, notamment au moment-clef pour le pouvoir actuel de l’affaire Cahuzac.

Il ne s’agit en effet ni de la droite affairiste qui occupe régulièrement la rubrique judiciaro-politique (Balkany, Dassault, Copé, Bygmalion…) ni d'un représentant des générations d’élus socialistes touchés par les scandales de l’ère Mitterrand et de la corruption locale, mais bien d’un membre de cette «génération morale» du PS, prompte à jouer les chevaliers blancs, née politiquement après la défaite de 2002 et qui a troqué toute réflexion politique pour une simple lecture du monde et de la société en termes moraux, ancrée du côté du Bien et du Progrès quand ce n’est pas tout simplement de la Vérité. Une génération endogène sinon endogame, élevée dans le parti et nourrie par lui, soit par le haut, directement après son passage par les grandes écoles de la République, soit, plus largement, par le bas, du militantisme de jeunesse à la collaboration locale avec des élus avant, pour quelques-uns de ses membres, d’accéder à l’élection elle-même.

La responsabilité collective du PS

La chute du jeune élu de Saône-et-Loire –et, signe d’époque, de sa femme, elle aussi militante et collaboratrice d’élu!– n’en est donc, logiquement, que plus dure et plus visible. Encouragée et applaudie très bruyamment par nombre de ses camarades de parti et de gouvernement qui tentent ainsi de cacher le vide politique béant qu’ils ont tant contribué à creuser, en même temps, désormais, que le vide moral qui s’est ouvert sous leurs pieds, comprenant dès lors qu’ils ne leur reste plus rien.

Tous ces camarades-procureurs de Thomas Thévenoud devraient pourtant saisir cette occasion, puisqu’ils n’ont pas su le faire au moment de l’affaire Cahuzac, pour s’interroger sur la manière dont leur parti s’est «renouvelé» ces dernières années, depuis 2002 au moins. Cela leur permettrait, notamment, de mieux comprendre pourquoi le Front national les menace désormais aussi directement malgré le combat quarantenaire qu’ils mènent contre lui au nom de cette posture morale qui leur est si chère. 

Ils réaliseraient que l’avancée du parti lepéniste est moins due, désormais, à la permanence de son projet xénophobe ou même à son nouveau programme économique, mais bel et bien à sa capacité à capter le mécontentement anti-système et anti-élites quand ce n’est pas anti-politique.

Ils pourraient commencer une telle réflexion en méditant, par exemple, ce que George Orwell écrivait dans Le Quai de Wigan, en 1937: 

«Si le mouvement [il parlait précisément du socialisme] attirait en masse des hommes dotés de meilleurs cerveaux et d’un sens plus élaboré de la décence ordinaire, les personnages douteux […] cesseraient d’y tenir le haut du pavé.»

Laurent Bouvet
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