Monde / France

Sociologiquement, Brooklyn n’est pas très «Brooklyn»

Temps de lecture : 3 min

N'écrivez plus «c'est très Brooklyn», mais «c'est très la partie minoritaire blanche, éduquée, jeune qui réside à Brooklyn depuis peu».

Barista Wait / Jonathan Grado via Flickr CC License By
Barista Wait / Jonathan Grado via Flickr CC License By

Il faut arrêter d’évoquer l’arrondissement new-yorkais de Brooklyn uniquement dans le cadre de reportages de magazines haut de gamme sur les quartiers et les modes qui attirent les urbains jeunes et diplômés se consacrant à la confection artisanale de conserves et portant des vêtements vintage.

Plusieurs articles de critique des médias entendent ces dernières semaines recadrer ce que la Columbia Journalism Review qualifie d’une «des pires habitudes médiatiques: traiter l’ensemble de Brooklyn comme s’il n’était composé que de quelques-uns de ses quartiers, et toute la population largement diverse des 2,5 millions d’habitants comme s’ils n’étaient qu’un groupe particulier et prospère de nouveaux arrivants dans l’arrondissement».

Ecrire «Brooklyn» comme seul raccourci pour «le Brooklyn gentrifié» ou «le Brooklyn hipster» (blanc-jeune-diplômé d’une fac artistique ou de sciences humaines) est réducteur et injuste. Même tendance à la réduction, s’agace la revue, quand la presse s’enflamme pour les prix en hausse de l’immobilier dans l’arrondissement de Brooklyn, alors qu’ils ne parlent que de ses parties nord et ouest au détriment du reste.

Une attitude qu’on pourrait aller jusqu’à qualifier de «classiste» (de classe) et de «raciste», écrit l’auteur. Jana Kasperkevic, reporter basée aux Etats-Unis du Guardian ayant grandi à Brooklyn, a fait le même constat quelques semaines plus tôt dans les colonnes de son journal dans un très bel article intitulé «Un conte des deux Brooklyn». Brooklyn «mérite d’être plus qu’un simple adjectif pour décrire les dernières tendances dans la génération Y».

«Il n’y a pas que Williamsburg et Park Slope à Brooklyn», rappelle-t-elle en référence aux quartiers abondamment cités par la presse branchée pour rendre compte des transformations sociologiques et esthétiques de l’arrondissement, la fameuse gentrification. Et «il y a plus à raconter sur cet arrondissement que la génération Y et son goût pour le café et son amour des vélos».

Certes, la ville a évolué. Il y a désormais deux quartiers de Brooklyn parmi les 10 plus riches de New York, contre aucun en 2000. Mais cette tendance en masque trop souvent une autre, délaissée par les médias avides de shooting de condos et de coffee shop: cinq des dix quartiers les plus pauvres de la ville sont aussi à Brooklyn, et cela n’a en revanche guère évolué en quinze ans.

Ces auteurs mettent en évidence l'aspect dual de ce territoire, qui réunit des populations soit très aisées soit très modestes. «Il y a des quartiers où l’argent est trop précieux pour être dépensé dans des yaourts spéciaux et des légumes bio dans la Co-Op de Park Slope», écrit Jana Kasperkevic. A Brooklyn, le taux de chômage est de deux points plus élevé que la moyenne américaine. Le taux de pauvreté y est de 23,3%, contre 15,4% dans les arrondissements de Manhattan et 21,9% et du Queens. Un peu plus d’un quart des familles y ont recours aux «food stamps», l’aide alimentaire aux plus démunis. Un foyer sur deux est constitué d’une mère seule avec enfants dans le quartier de East New York. Moins de 30% des habitants ont un diplôme d’études supérieures et près de 40% sont nés à l’étranger.

Or cette population n’est pas l’exception dans Brooklyn, écrit encore la journaliste du Guardian. Elle est la norme. La population jeune et branchée omniprésente dans les reportages sur les tendances urbaines est précisément celle qui est marginale statistiquement, corrige-t-elle.

Les Parisiens eux-mêmes sont obsédés par le devenir brooklynien de leur ville: de la brique apparente au design industriel en passant par la gastronomie branchée, tout n’y serait plus qu’imitation ou transposition de l’état d’esprit de l’arrondissement new-yorkais (ou plutôt de sa réduction médiatique), comme l’a justement noté Lisa Anselmo, New-Yorkaise d'origine installée à Paris qui a lancé avec une amie la pétition contre les fameux cadenas d’amours qui envahissent les ponts de la capitale française (vous pouvez lire notre entretien avec elle ici).

Prendre la partie pour le tout est aussi le danger auquel nous nous exposons quand nous réduisons Paris à sa vie brooklynienne: dans certains arrondissements, le taux de pauvreté peut atteindre les 20% comme l’a révélé début 2014 une étude publiée dans La Gazette des communes.

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Mais Paris est trop petit et trop peu peuplé pour être comparé à New York dans son ensemble, et il faut franchir le périphérique pour trouver des taux de pauvreté proches de ceux de l'arrondissement new-yorkais. Comme à Pantin, commune de Seine-Saint-Denis étant d’ailleurs de plus en plus à comparée dans les médias à... Brooklyn.

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