J'ai un problème avec l'orthographe et vous ne m'aidez pas à le régler

Le Prince Charles à Londres, en décembre 1997/ Reuters.

Le Prince Charles à Londres, en décembre 1997/ Reuters.

Certes, il y a une baisse du niveau d'orthographe en France, et c'est gênant. Mais faut-il vraiment culpabiliser ceux qui écrivent avec des fautes?

La semaine dernière, j’ai été alertée au sujet d’un rapport de l’Education nationale bourré de fautes d’orthographe. Des fautes inadmissibles comme des «s» oubliés, des mots mal orthographiés (pillier au lieu de pilier), des tas de coquilles. Mais qu’est-ce qui se passe au ministère? Pardon: que se passe-t-il? Même les gardiens du temple, les «éducateurs nationaux» ne connaissent plus les règles de base! Sur Twitter, des enseignants étaient littéralement scandalisés.

Mais je n’ai pas fait tourner cette information.

D’abord parce que je n’ai pas eu le temps de regarder le rapport de près –il ne s’agit pas d’un texte important. Et ce n’est pas la première, ni la dernière fois, que l’on trouve des fautes dans un rapport.

Et puis, je n’ai pas retwetté cette info parce que je suis gênée par le sujet: j’ai moi-même des problèmes d’orthographe.

Lorsqu’ils veulent la défendre, les amoureux de la belle orthographe ont tôt fait de vous expliquer combien ceux qui font des fautes manquent de respect à la langue, aux lecteurs, au monde. Les oublieux, les distraits, maladroits, seraient des malotrus. 

Difficile donc, de faire son coming out sur la question. De dire: je suis journaliste, je travaille sur l’éducation, j’écris des articles dans la presse et même un livre et je me sens moi-même en délicatesse avec l’orthographe. Je fais régulièrement des fautes dans mes tweets (je les efface), dans mes statuts Facebook (je les corrige), et bien sûr dans mes articles. 

Cécile Chalancon édite les miens chez Slate.fr, elle peut en témoigner, mais je ne suis pas la seule:

«Parmi les journalistes qui font le plus de fautes, il y a les journalistes radio. Un chroniqueur par exemple nous envoyait ses chroniques telles qu'il les avait écrites pour la radio. Très souvent, il fallait lire à haute voix pour comprendre ce qu'il avait voulu écrire.»

Mais la personne qui a envoyé un papier où elle parlait des «anales du bac», c’est moi!

Quand on prononce le mot orthographe, je me sens à chaque fois mortifiée et honteuse et encore aujourd’hui j’écris vraiment du bout du clavier sur la question. 

Si je remarque les fautes chez les autres, c’est loin d’être toujours le cas quand j’écris et quand je me relis. J’ai plein d’explications: je suis concentrée (si si) sur le sens, je ne vois pas bien sur l’écran, j’ai un problème de convergence visuelle (véridique). Et, comme la plupart des gens, je n’ai pas une excellente maîtrise du clavier.

Faire des fautes c’est comme porter des chaussures de ville avec un survêtement

Je sais que Flaubert et Proust faisaient eux aussi des fautes, que je ne suis pas la seule... Mais la vérité, c’est que je suis terrorisée. Je pose régulièrement la question aux gens qui me relisent et me corrigent: ça va pour les fautes? Et je leur demande de m'excuser. Peut-être parce que je fais encore partie d’une génération attachée à la correction de la langue.

L’orthographe est une politesse française, comme le formule bien le journaliste Luc Cédelle sur son blog consacré à l’éducation:

«Loin d’être un ayatollah en ce domaine, je conteste tout lien entre intelligence et maîtrise de l’orthographe. Mais la langue a ses exigences, qu’il faut respecter. Par ailleurs, toute faute commise par un enseignant est infiniment choquante et ne doit pas (ne doit plus) être tolérée. On est toujours le réac de quelqu’un, n’est-ce pas? Alors, aucun laxisme ici: si vous avez des doutes, vérifiez d’abord, faites-vous corriger, débrouillez-vous.»

Faire des fautes, c’est un peu comme porter des chaussures de ville avec un survêtement. C'est tellement laid que ça fait mal aux yeux. Mais est-ce vraiment plus grave que ça?

Ce rapport de l’inspection, nous explique @Néoprofs, qui avait lancé l’alerte sur Twitter, montre que le document a été mal écrit, et qu'il n'a même pas été relu.

Est-il révélateur d’une baisse de niveau? D’un manque de temps et de personnel pour corriger? D’une nonchalance généralisée vis-à-vis du français?

Beaucoup d’enseignants, du collège à l’université, ainsi que les professionnels de la correction aussi, déplorent une réelle baisse de niveau.

Cécile Chalancon, chef d’édition de Slate explique:

«Les plus jeunes ont davantage de problèmes d'orthographe. Du style ER à la place de É, À et A. Ou de formulation d'expressions incorrectes (j'habite sur Paris, suite à, des expressions utilisées à l'envers comme “faire long feu”). Je l'ai constaté en relisant de jeunes journalistes ou des étudiants (en droit, dans mon autre vie, eux c'était bien pire). Il y a aussi le problème des anglicismes, pas tant pour les mots que pour les tournures de phrases, importées je pense des séries que l'on regarde en V.O. et de la presse américaine et que l'on lit sûrement davantage. Les "vieux" journalistes de presse écrite maîtrisent globalement très bien la langue.»

Un autre salarié de la presse nous confie sous couvert d’anonymat:

«Ici, la règle du participe passé s’est perdue dans les limbes pour les gens qui sont nés après les années 1980. Ce n’est même plus l’orthographe qui pose problème, on est dans le barbarisme, les fautes de syntaxe, et les phrases finissent par ne plus avoir de sens.

Mais quand je le leur dis, je reste stupéfait par leur réaction. Ou plutôt par leur manque de réaction. De jeunes journalistes qui ne mesuraient pas à quel point ça "craignait de faire des fautes".»

Une baisse réelle de niveau

Tous les travaux publiés sur la question montrent que oui, il faut s’inquiéter pour les générations qui suivent, le niveau des élèves d’aujourd’hui est de plus en plus faible. Une étude de la Depp pour le ministère de l’Education parue au printemps dernier montre que les CE2 de 2013 font plus de fautes que ceux de 1999 qui en faisaient déjà davantage que ceux qui les précédaient dix ans auparavant.

Les travaux les plus édifiants sur la question sont un tout petit peu plus anciens: Orthographe, à qui la faute des chercheuses Danièle Manesse et Danièle Cogis.

Relisons ce qu’en disait le Café pédagogique en 2007, à la sortie de leur livre:

«L'écart entre les résultats des élèves de 1987 et ceux de 2005 est en moyenne de deux niveaux scolaires. Les élèves de cinquième de 2005 font le même nombre de fautes que les élèves de CM2 il y a vingt ans. Les élèves de troisième de 2005, le même nombre d'erreurs que les élèves de cinquième de 1987. En 1987, 50% des élèves avaient moins de 6 fautes. Ils ne sont plus que 22% en 2005. L'écart entre les plus forts et les plus faibles s'est lui aussi creusé. Le nombre de fautes augmente particulièrement pour l'orthographe grammaticale.»

Et, neuf ans plus tard, selon Danièle Manesse:

«La situation s’est encore dégradée. La baisse continue du temps véritablement consacré à l’apprentissage formel de la langue est en cause. Les programmes scolaires le précisent pourtant: les élèves sont censés travailler la langue sur tous les supports, tout au long de la journée, mais en vérité le relais n’est pas vraiment pris.»

Et la question est vraiment globale.

L’orthographe d’aujourd’hui est surtout le symptôme, le symptôme mesurable, du rapport à la langue, à la lecture. Les causes de la baisse sont multifactorielles, mais le rapport à la langue écrite s’est indéniablement modifié.

Et ce n’est pas un truc de vieux réactionnaires que de dire que la maîtrise d’une écriture correcte, avec peu de fautes et une langue structurée, est un objectif raisonnable et souhaitable à atteindre par tous les élèves. D’ailleurs, Danièle Manesse est loin d’être conservatrice, elle plaide plutôt pour que la France mène une vraie réflexion sur une réforme raisonnée de l’orthographe. 

La vraie mauvaise nouvelle, c’est encore l’universitaire qui nous la donne, elle qui a formé de futurs professeurs jusqu’à l’année dernière:

«Les enseignants qui arrivent aujourd’hui devant les élèves sont les premiers des générations qui n’ont pas bénéficié d’un enseignement formel systématique de la langue. Si c’est le cas en lettres, je n’ose imaginer dans les autres disciplines.»

Personnellement, ce que je n’ose imaginer, c’est ce qui serait arrivé si j’avais eu des enseignants peu rigoureux sur l’orthographe et la grammaire et si je n’avais pas passé mon enfance et mon adolescence à dévorer des bouquins. Je fais des fautes, mais pas les fautes les plus graves, et heureusement, on les corrige!

Si les problèmes d’orthographe provoquent des difficultés de compréhension, une plus grande difficulté pour les jeunes à formuler leur pensée, une moins bonne communication, alors il faut se pencher sérieusement sur la baisse de niveau.

Mais s'insurger, comme avec ce rapport de l’inspection, juste pour le plaisir de critiquer les gens qui font des fautes, ne sert à rien. Quand les gens s’indignent ainsi, j’ai l’impression qu’ils se drapent dans leur vertu et ne crois pas qu’il faille moraliser le problème. Plutôt le régler de manière pragmatique, tant qu’on en a encore quelque chose à faire. Pour ne pas se retrouver dans un monde où tout le monde porterait des joggings verbaux avec des Birkenstocks.

N.B.: Je profite d’ailleurs de cet article pour remercier très chaleureusement les correcteurs et ceux qui travaillent à l’édition des articles de presse. On ne dit jamais leur nom, pourtant, sans eux nous lirions des papiers constellés de fautes.

Note de l'édition: J'espère qu'il n'y a pas de fautes dans cet article. Les textes traitant de l'orthographe et de la langue en général sont souvent ceux où l'on laisse passer une fôte énaurme et/ou où l'on rajoute des belles coquilles (comme j'ai pu le faire à Slate pour une tribune sur l'illettrisme).

Par ailleurs, j'imagine que cet article déclenchera, comme de nombreux autres, des commentaires sur la marche typographique appliquée à Slate et l'absence d'espace fine entre les mots et les ponctuations hautes (mais ce n'est pas le sujet de l'article de Louise Tourret). Donc, par avance, je vous résume ce que j'avais déjà expliqué il y a maintenant deux ans. Nous ne mettons pas d'espace avant les deux-points, les points d'interrogation, d'exclamation, les guillemets. Je ne considère pas cela comme une faute de français –j'ai peut-être tort. Il s'agit de privilégier le confort de lecture et le sens: mieux vaut selon moi une espace fine en moins qu'un point d'interrogation qui se balade tout seul en début de ligne. C.C.

 

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