France

Le Sarkozy nouveau est déjà arrivé

Gaël Brustier, mis à jour le 19.09.2014 à 7 h 36

Sur quelle ligne fera-t-il son retour? En jouant sur les «différences» contre l'«égalitarisme», il semble retenir une partie du raisonnement de Patrick Buisson en en rejetant l'identitarisme tapageur et en prenant comme un acquis le mouvement de contestation droitière de La Manif pour tous.

Autocollants et stylos «Nicolas reviens», au campus des jeunes UMP à Nice, le 6 septembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Autocollants et stylos «Nicolas reviens», au campus des jeunes UMP à Nice, le 6 septembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Nicolas Sarkozy est de retour. Au-delà des petites phrases, de la mise en scène sur papier glacé qui a occupé les derniers mois, de la question des «affaires», cet inévitable retour est aussi le coup d’envoi d'une recomposition idéologique de la droite, soumise à la pression électorale du Front national, à un conflit interne sur ce que signifie aujourd’hui, dans la crise, «être de droite», et à la pression d’un conservatisme nouveau, que La Manif pour tous a révélé.  

Le retour de Nicolas Sarkozy ne surprendra que peu de monde. Il est néanmoins instructif. 

A l’origine, l’UMP a été créée pour rassembler plusieurs familles politiques: gaullistes, libéraux et centristes. Dès le départ, certains centristes ont refusé de fusionner avec le RPR et maintenu vivante l’UDF derrière François Bayrou. En 2004, Nicolas Sarkozy s’est imposé à la tête d’un parti qui était destiné à soutenir l’action du président Chirac.

Rassemblant toutes les droites, Nicolas Sarkozy a ensuite poussé vers la sortie Jacques Chirac, marginalisé ses concurrents et capté une partie l’électorat lepéniste. Il a ainsi bénéficié du soutien de ces «sarko-lepénistes» dès le premier tour de l’élection de 2007 et contribué à accroître la porosité entre les électorats  de la droite parlementaire et de l’extrême droite. Cela s’est fait au prix du «libéralisme» qu’il revendiquait du temps de son appartenance au RPR.

«Attaquer l'égalitarisme par les différences»

Son utilisation de l’«identité nationale» ne fut pas pour rien dans cette conquête électorale qui, néanmoins, eut un coût. En effet, la porosité entre l’électorat de droite et d’extrême droite s’accrut. Le discours de Grenoble, en 2010, marqua encore une accentuation de la posture sarkozyenne et de ses conséquences.

La porosité entre les électorats de la droite conservatrice et de la droite nationale-populiste s’est accentuée au fil des dernières années. Si la fusion reste relative, elle concerne néanmoins un nombre important de zones géographiques, dont le sud-est du pays. Elle est en tout cas marquée par une radicalisation des deux électorats.

Patrick Buisson avait théorisé que, dans le régime de la Ve République et à l’heure de la mondialisation, l’important était l’«attractivité» électorale et le combat sur les «valeurs».

Sur le premier point, il a sans doute raison. La question des alliances nationales entre UMP et FN semble réglée (même si, sur un plan plus local, des cas de fusions à la base sont constatés). Sur le second, sa propension à calquer le discours identitaire sur celui du FN a rendu ce dernier plus légitime aux yeux d’une partie de la droite modérée. Qui plus est, en ce soixante-dixième anniversaire de la Libération, comment ne pas voir que le rappel aux souvenirs de l'époque n’a plus le même effet sur l’électorat que lorsqu’il y a vingt ans, époque où des individus issus de la collaboration comme Roland Gaucher ou Paul Malaguti (entre autres) peuplaient le Front national?

En s’exprimant cet été dans Valeurs Actuelles, ce ne sont pas tant les considérations de Nicolas Sarkozy sur le rapport entre «politique et devoir» qu’il s’agissait de voir que celles relatives à la liberté, l’égalité et la «différence»:

«Les socialistes voient toute différence comme une injustice. Moi, je vois toute différence comme une richesse. Jusqu'à présent, la droite attaquait l'égalité par la liberté. C'était une erreur d'analyse. Car c'est toujours perçu comme la liberté du fort sur le faible. Il faut au contraire attaquer l'égalitarisme par les différences.»

Cette phrase est, de fait, la plus importante de son interview. Elle pose le problème de l’UMP comme il doit être posé: celui de sa ligne politique, dont découle sa stratégie électorale et ses capacités de résistance au FN et d’attractivité pour un électorat allant du centre-droit à l’extrême droite. L’UMP est-elle en mesure de se doter d’une ligne politique qui lui permette d’éviter des déperditions de voix plus grandes encore en direction du FN?

Conservatisme nouveau

Cette ligne politique qui retient de Buisson l’idée de l’attractivité électorale pour en rejeter un identitarisme tapageur tel que pratiqué dans l’entre-deux-tours de 2012 prend comme un acquis le mouvement de contestation droitière de La Manif pour tous. Les intellectuels conservateurs proches de LMPT insistent sur la différence, son respect et renouent ainsi avec une forme de pensée conservatrice qui les éloigne de l’adhésion au néolibéralisme. Voilà une évolution fondamentale et nouvelle de la droite.

La plasticité idéologique

de Sarkozy n'a rien

à envier à celle

de Chirac

 

La ligne de clivage qui parcourt l’UMP est d’ailleurs assez sensiblement générationnelle. Déjà responsables politiques dans les années 1980, Alain Juppé, François Fillon et Jean-Pierre Raffarin semblent par exemple adhérer aux recettes antiques des programmes de l’UDF ou du RPR de cette époque. Plus de libéralisme, ouverture européenne et «modération» dominent la vision programmatique des anciens Premiers ministres.

A contrario, un Laurent Wauquiez, qui était à l’école primaire quand les trois premiers étaient déjà parlementaires, adhère à une forme de conservatisme de la nouvelle génération, promouvant le retour à la puissance du régalien et une forme d’hostilité à la conception que le néolibéralisme se fait de l’homme. Il y a là un projet plus cohérent et plus puissant que celui des trois anciens chefs de gouvernement, parce qu’entrant en résonance avec l’expérience de la société.

Fidèle à une plasticité idéologique qui n’a rien à envier à  celle de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy semble pressentir que la contestation de la politique actuelle de François Hollande et Manuel Valls ne passera pas par une mise en avant de thématiques libérales économiquement et faisant de la rigueur comptable un étalon mesurant une éventuelle nouvelle action gouvernementale. A l’instar de Laurent Wauquiez, qui le soutient désormais, le conservatisme nouveau porte le Sarkozy nouveau.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (107 articles)
Chercheur en science politique
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