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Contre l'Etat islamique, Hollande a eu raison trop tôt

Daniel Vernet, mis à jour le 11.09.2014 à 17 h 57

En 2013, le président français avait préconisé et préparé la participation de la France à une intervention aérienne contre Damas. Cela aurait peut-être évité que se crée un vide entre le pouvoir de Bachar el-Assad et l’opposition syrienne modérée –vide dans lequel les extrémistes se sont engouffrés. Obama avait alors refusé d'agir, il y est acculé aujourd'hui.

Barack Obama et Francois Hollande à Colleville-sur-Mer, le 6 juin 2014. REUTERS/Kevin Lamarque

Barack Obama et Francois Hollande à Colleville-sur-Mer, le 6 juin 2014. REUTERS/Kevin Lamarque

Si la situation internationale n’était pas si grave et si François Hollande avait le loisir d’être d’humeur badine, il pourrait tirer une certaine satisfaction du changement de cap opéré par Barack Obama. En déclarant une lutte sans merci à l’Etat islamique et en annonçant des frappes aériennes sur les positions djihadistes en Irak mais aussi en Syrie, le président américain donne en quelque sorte raison a posteriori à son collègue français. 

Le président de la République avait en effet préconisé et préparé, en août 2013, la participation de la France à une intervention aérienne contre les forces du régime de Damas après que celui-ci avait utilisé des armes chimiques contre sa propre population. Bien qu’ayant fixé une «ligne rouge» qui venait d’être dépassée, Barack Obama avait alors hésité et s’en était remis à la décision du Congrès pour, en fait, ne pas agir. Elu en 2008 pour terminer deux guerres américaines, en Irak et en Afghanistan, il ne voulait pas se lancer dans une troisième.

En 2013, l’ennemi et les cibles n’étaient pas a priori les mêmes qu’aujourd’hui. Mais beaucoup de responsables politiques et d’observateurs considèrent qu’en n’intervenant pas en Syrie il y a un an, les Etats-Unis ont laissé se créer un vide entre le pouvoir de Bachar el-Assad et l’opposition syrienne modérée représentée sur le terrain par l’Armée syrienne libre (ASL). Les extrémistes islamistes se sont engouffrés dans ce vide, ont marqué des points contre l’ASL et ont débordé sur l’Irak voisin. 

«Si, il y a deux ans, il y avait eu une action pour installer une transition, nous n’aurions pas eu l’Etat islamique, a déclaré récemment François Hollande. Si, il y a un an, il y avait eu une réaction des grandes puissances à la hauteur de l’utilisation [par Bachar Al-Assad] des armes chimiques, nous n’aurions pas été face à ce choix terrible entre un dictateur et un groupe terroriste.»

Le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian vient encore de souligner «la tragique démonstration du coût sécuritaire et humanitaire de l’inaction».

Aux Etats-Unis, aussi, la même critique, plus ou moins voilée, est adressée à Barack Obama. Pas seulement par les responsables républicains les plus va-t-en-guerre, mais aussi par Hillary Clinton: «L’incapacité à contribuer à la construction d’une force militaire crédible chez les gens qui étaient les organisateurs des protestations contre Assad –il y avait des islamistes, des laïques, des gens entre les deux—, cette incapacité a créé un grand vide que les djihadistes ont maintenant rempli», a affirmé l’ancienne secrétaire d’Etat, qui n’a jamais caché sa volonté de venir en aide à l’opposition syrienne modérée quand elle était au gouvernement.

La France pionnière

Mais l’heure n’est plus aux regrets. La France a été un des premiers pays à annoncer sa participation à la coalition anti-Da’ech (l’acronyme arabe de l’Etat islamique) lors du sommet de l’Otan qui s’est tenu au Pays de Galles, la première semaine de septembre. Elle est même prête à participer aux frappes aériennes en Irak, contrairement à d’autres pays européens qui veulent bien être dans la coalition mais sans se battre. Tel l’Allemagne.

Certains commentateurs soulignent la différence d’avec 2003 quand Paris –de concert avec Berlin et Moscou– a refusé de soutenir la guerre de George W. Bush contre l’Irak de Saddam Hussein. Toutefois la comparaison est trompeuse. La référence n’est pas 2003 mais 1990, la première guerre d’Irak. George H. Bush, le père, a alors forgé une coalition internationale contre Saddam Hussein qui venait d’envahir le Koweït. François Mitterrand n’a pas hésité longtemps à se joindre aux Etats-Unis. «Il y va du rang de la France», avait dit le chef de l’Etat.

François Hollande peut invoquer d’autres raisons. Par exemple le danger que l’EI représente à terme pour l’Europe et la France si les djihadistes européens qui combattent dans ses rangs rentrent au pays pour y commettre des attentats. Autre différence fondamentale avec l’aventure américaine de 2003, la coalition d’aujourd’hui ne vise pas à renverser un régime, aussi peu recommandable qu’ait été celui de Saddam, mais intervient avec l’accord sinon à la demande d’un gouvernement irakien légitime. En se rendant à Bagdad, le vendredi 12 septembre, François Hollande va s’en assurer.

Une conférence internationale sur l’aide à l’Irak aura lieu à Paris le lundi 15 septembre, avant même les réunions que le président américain veut organiser à la fin du mois en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Si la diplomatie française veut jouer un rôle autre que celui de simple gentille organisatrice, la France doit participer à l’effort militaire et aux frappes aériennes. C’est le «ticket d’entrée», comme dit un diplomate.

Porte-avions ou Rafale

La forme reste à définir. François Hollande peut envoyer le porte-avions Charles de Gaulle croiser dans le Golfe arabo-persique. Il peut utiliser les Rafale, porteurs de missiles de croisière Scalp, basés aux Emirats arabes unis (sous réserve de l’autorisation de ces derniers). Les forces françaises seraient placées sous commandement américain. Mais comme chaque fois qu’elle participe à une coalition de ce type, la France insistera pour garder sa liberté d’action et pour décider du choix des cibles. C’est du moins ce qu’on affiche officiellement. Même si les prétentions françaises ne sont pas toujours prises en compte, elles donnent souvent lieu à des frictions. Cela avait été le cas en 1999 lors des bombardements de l’Otan sur le Kosovo et la Serbie. Jacques Chirac s’était distingué en refusant d’approuver certaines frappes sur des cibles à Belgrade.

La participation française peut rester symbolique, elle n’en affirmera pas moins à la fois la solidarité avec les Etats-Unis et la place que Paris veut conserver sur la scène internationale. La France livre des armes aux Kurdes qui se battent contre Da’ech. François Hollande a récemment reconnu qu’elle avait aussi livré des armes aux opposants syriens modérés.

Faudra-t-il aller plus loin? Envoyer par exemple des troupes au sol, au-delà des forces spéciales qui se trouvent déjà en Irak? Barack Obama semble l’exclure et les autorités françaises ne l’envisagent pas, bien que le ministre de la Défense se refuse à fermer aucune porte. Quoi qu’il en soit, après les interventions au Mali et en Centrafrique, et maintenant en Irak, François Hollande devra expliquer le sens de ces engagements aux Français, surtout si ceux-ci ont d’autres préoccupations plus immédiates.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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