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Luzenac et la ligue: la curée du village

Yannick Cochennec, mis à jour le 11.09.2014 à 17 h 10

Le petit Poucet ariégeois n'a pas eu le droit de jouer avec les grands de la Ligue 2. Tant pis pour le romantisme, le football est une histoire d'argent.

Luzenac recevait le 12 juillet 2014 le voisin toulousain en amical à Mazères. AFP PHOTO / Rémy Gabalda

Luzenac recevait le 12 juillet 2014 le voisin toulousain en amical à Mazères. AFP PHOTO / Rémy Gabalda

Alors que le club de football de Luzenac, dans l’Ariège, s’éteint presque définitivement dans une bataille où il se sera brûlé les ailes pour avoir rêvé de voler trop haut, Frédéric Thiriez, l’homme à la moustache impeccablement peignée qui tient les rênes du football français d’une main de fer, doit verser intérieurement quelques larmes de crocodile avec la peau duquel on fait probablement ses attachés-cases.

En bon avocat, Thiriez sait plaider des causes, à commencer par la sienne et celle de ceux qu’il représente, et avoir le mot dur face à ceux qui se dressent devant lui.

Dans cette affaire, il aura fait preuve de cette froideur et de ce cynisme qui régissent désormais le sport de haut niveau, mais après tout, d’autres financiers ou d’autres dirigeants responsables auraient probablement réagi et agi de la même manière à sa place.

Au cœur de la puissante mais fragile mécanique du football professionnel, il est impératif, semble-t-il, de chasser le moindre petit grain de sable y compris le plus minuscule venu d’un village de l’Ariège de 551 habitants qui avait gagné dûment sa place en Ligue 2. Et tant pis pour le romantisme qui n’est plus de saison en ces temps arides puisque dans ce cas présent, la victoire sportive se transforme en une défaite économique et un retour à la case départ pour un club valeureux.

En 2016, la France organise l'Euro. Quel rapport?

On le sait: la ligue professionnelle a d’abord refusé l’accès à l’«élite» au club de Luzenac en raison de ses moyens financiers jugés insuffisants avant de lui reprocher son stade prétendument inacceptable en termes de normes de sécurité puis de repousser l’offre du Stade Toulousain qui offrait de l’héberger dans son enceinte le temps de travaux.

Le Qatar aurait-il proposé à la ligue d’épauler les Ariégeois qu’il n’est même pas certain que leur cause aurait avancé d’un millimètre. A l’évidence, il n’était pas question de lui faire une place en Ligue 2 alors que l’US Orléans, club également promu en Ligue 2 et un temps menacé de maintien en National parce que son stade n’était pas jugé conforme, s’est, lui, plié aux injonctions de la LFP pour une bagatelle de six millions d’euros de rénovations.

Lors de ce match nul, archi nul, les dirigeants de Luzenac, représentés notamment par Fabien Barthez, l’ancien portier de l’équipe de France, ne semblent pas avoir été non plus exempts de tout reproche. Apparemment, leur dossier souffrait d’un certain manque de précisions importantes. Ils auraient été un peu légers et imprévoyants en la circonstance. Mais ils avaient toutes les raisons d’être furieux et de se sentir au moins injustement traités tandis que le RC Lens se voyait confirmé en Ligue 1 en dépit d’une situation financière plus que douteuse et de dirigeants dont la fiabilité prête hélas à sourire.

A ce stade, il n’est toujours pas certain que Lens pourra finir la saison, mais pour la ligue, il faut essayer par tous les moyens de donner sa chance à un club beaucoup plus important que Luzenac au regard de l’histoire du football français.

Le Stade Bollaert-Delelis, antre magique de notre football national, est rénové à grands frais dans la perspective de l’Euro 2016 et il n’est pas question que cette arène ne serve à rien ou presque à l’avenir dans l’hypothèse où le RC Lens devrait mettre la clé sous la porte. Comme il serait catastrophique économiquement que les clubs de Lyon, Bordeaux, Lille et Nice, qui ont construit ou sont en train de faire construire des stades tout neufs dans la perspective de ce championnat d’Europe de football, puissent un jour se retrouver précipités en Ligue 2 avec les innombrables conséquences financières inhérentes à ce type de dégradation sportive. 

Un processus dramatiquement long

Le sujet n’est plus de savoir si les ligues fermées doivent exister car elles ont déjà une existence virtuelle parfaitement intégrée par Frédéric Thiriez qui conduit un char difficilement maniable dans l’économie actuelle du football européen. La création de Coupe de la Ligue en a constitué la première architecture.

Dans une interview à l’AFP, Thierry Braillard, le secrétaire d’Etat aux Sports venu visiter le club de Luzenac et ses dirigeants en colère, s’en est pris à «l’hypocrisie» de la ligue:

«Soit la LFP veut une ligue fermée, ce qui serait aller au bout de la logique, soit elle défend l’intérêt sportif et ne peut alors reprocher à des clubs amateurs de se comporter en amateurs.»

Propos frappés au coin du bon sens, mais de circonstance émanant de quelqu’un longtemps associé à Jean-Michel Aulas et à l’Olympique Lyonnais et qui sait pertinemment qu’il y a désormais une frontière très claire à établir entre les clubs en capacité d’avoir une équipe professionnelle et tous les autres, la Coupe de France continuant de faire le lien entre ces deux mondes.

Dans l’affaire Luzenac, le processus (judicaire) de décision a été dramatiquement long et cette attente a été catastrophique pour le club qui n’était plus réintégrable en National après le début de ce championnat. Une réunion est d’ailleurs prévue au ministère sur ce sujet ces jours-ci pour ne plus se retrouver face à une situation aussi ubuesque transformée en feuilleton de l’été.

Dans un rapport rendu en janvier dernier et intitulé «Vers un modèle durable du football professionnel français», Jean Glavany, député des Hautes-Pyrénées, écrivait pourtant déjà:

«Il est en revanche nécessaire de simplifier la chaîne du contentieux. Des situations économiques critiques récentes ont montré combien la durée des procédures d’appel, de médiation et de contentieux pouvait avoir des conséquences peu propices à la pérennité des structures, aux intérêts des joueurs et aux ressources des collectivités locales

La ministre des Sports de l’époque s’appelait alors Valérie Fourneyron et comptait s’inspirer de ce document pour enrichir sa loi sur la modernisation du sport qu’elle aurait dû présenter en juin. Problème: en avril, Valérie Fourneyron a quitté ses fonctions et il y a eu depuis deux ministres des Sports, Najat Vallaud-Belkacem (qui a torpillé la loi en préparation) et Patrick Kanner, sans oublier le secrétaire d’Etat, Thierry Braillard, qui avait d’ailleurs participé au travail collectif présidé par Jean Glavany. Un rapport (de plus) qui mettait le doigt sur un problème finalement non traité et que paye aujourd’hui Luzenac, victime, en quelque sorte, des aléas et de l’immobilisme de la politique française.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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