Science & santé

Que nous disent vraiment les singes qui parlent?

Jane C. Hu , traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 27.09.2014 à 20 h 28

Le monde étrange et troublant de Koko la gorille et de Kanzi le bonobo.

Un gorille en Ouganda. REUTERS/Molly Riley [Ni Reuters ni l'AFP n'ont, à notre connaissance, de photos de Koko ou de Kanzi]

Un gorille en Ouganda. REUTERS/Molly Riley [Ni Reuters ni l'AFP n'ont, à notre connaissance, de photos de Koko ou de Kanzi]

A la mi-août, des milliers d'individus à travers le monde pleuraient la disparition de Robin Williams, acteur et comédien adoré du grand public. Mais selon la Gorilla Foundation de Woodside, en Californie, nous n'avons pas été les seuls primates à avoir été attristés par sa mort. 

Dans un communiqué de presse, la fondation annonçait ainsi que Koko –femelle gorille au centre de recherches sur la capacité au langage des singes et une célébrité à part entière– était devenue «silencieuse et songeuse» en apprenant la mort de Williams, pour sombrer ensuite encore davantage dans la «mélancolie». Dans le communiqué de presse, Williams était décrit comme l'un des «meilleurs amis» de Koko, après avoir passé tout un après-midi avec elle en 2001. La fondation associait d'ailleurs son texte à une vidéo, tournée ce jour-là, et montrant Koko et Williams rire et se chatouiller l'un l'autre. A un moment, on voit Koko soulever le t-shirt de Williams et toucher son torse. Dans une autre scène, Koko chipe les lunettes de Williams et les met sur son nez, avant de se promener avec dans sa cabane.

 

Des images qui, là encore, ont su toucher le public. Au lendemain de la mort de Williams, la vidéo rassemblait déjà 3 millions de vues. Bon nombre de spectateurs étaient ébahis et émus d'apprendre qu'un gorille avait pu tisser un lien avec l'acteur en un seul après-midi et que, treize ans plus tard, non seulement l'animal se souvenait de lui et comprenait le caractère définitif de sa mort, mais en portait le deuil. La fondation se félicitait de cette relation, considérée comme un triomphe sur les «frontières inter-espèces» et l'histoire fut relayée par BuzzFeed, le New York Post ou même Slate.com.

Mais cette histoire est aussi l'un des meilleurs exemples d'une interprétation sélective, une critique que les recherches sur le langage des singes ont dû affronter dès leurs premiers balbutiements.

Un animal est-il vraiment triste de la mort de quelqu'un?

Est-ce Koko portait réellement le deuil de Robin Williams? Quelle proportion de nous-mêmes projetons-nous en elle et lisons-nous dans son comportement? 

Les animaux perçoivent les émotions des humains qui les entourent et l'anecdote pourrait simplement révéler que Koko a réagi à la tristesse qu'elle devinait chez ses soigneurs. Mais le fait que le jury scientifique en soit toujours à délibérer pour déterminer si, oui ou non, les gorilles sont capables d'émotions sophistiquées ne se retrouve jamais en une, et admettre l’ambiguïté inhérente à l'interprétation de mots signés par un gorille ne génère pas des millions de dollars de donations. D'où l'histoire de Koko qui pleure la mort de Robin Williams. Un conte émouvant et simple qui réchauffe les cœurs, mais laisse les scientifiques et les sceptiques face à une question déjà assez ancienne: comment peut-on déduire si facilement les émotions d'un gorille?

Koko est peut-être le produit le plus célèbre d'un ambitieux champ de recherche qui, dès le départ, a voulu savoir si singes et humains pouvaient communiquer entre eux. Une discipline faite de dizaines et de dizaines d'articles où l'on croise des scientifiques élevant des singes aux côtés d'humains et essayant d'apprendre aux premiers le langage des seconds. Des chercheurs passionnés vivant dans leur propre foyer avec des singes comme Koko ou transformant leurs laboratoires en lieux de vie où humains et singes jouent ensemble et tentent, parfois bien maladroitement, de se comprendre les uns les autres. Des chercheurs qui ont les singes à cœur et pour qui les singes sont au cœur de leur existence.

Mais ce sont aussi des recherches qui n'ont pas tenu leurs promesses. Aucune nouvelle étude n'a été lancée depuis des années et celles qui ont toujours cours périclitent les unes après les autres. 

En visitant leurs coulisses, on se surprend à découvrir la tragédie d'un monde fait de procès, de démissions collectives et de relations dysfonctionnelles entre humains et singes. Pendant des dizaines d'années, les employés de ces célèbres laboratoires ont souvent préféré garder le silence, craignant des représailles de leur hiérarchie ou des poursuites judiciaires pour n'avoir pas respecté des accords de confidentialité. Mais aujourd'hui, certains sont prêts à parler, et leurs histoires ouvrent une troublante fenêtre sur l'univers des singes parlants.

Les diverses expériences

Les premiers essais de communication avec d'autres primates ont été lancés dans les années 1930. Les scientifiques savaient alors que les chimpanzés étaient nos plus proches cousins et se demandaient s'ils n'étaient pas, eux aussi, capables de langage. 

En théorie, la question semblait relever d'influences strictement culturelles –peut-être qu'en élevant des singes comme des humains, ils allaient acquérir notre langage. Dans ce sens, un psychologue de l'Université de l'Indiana, Winthrop Kellogg, décida d'adopter un chimpanzé de 7 mois et demi, baptisée Gua et de l'élever avec son propre fils, Donald, âgé de 10 mois à l'arrivée de la petite femelle dans le foyer. Dans le Time, l'expérience fut qualifiée de «curieux phénomène de foire» et d'aucuns réprouvèrent le choix de Kellogg de séparer un bébé chimpanzé de sa mère et d’élever un bébé humain aux côtés d'un singe. A son premier anniversaire, Gua savait répondre à des ordres verbaux, mais au grand désarroi de ses humains, elle n'avait pas appris à parler. L'expérience fut abandonnée au bout de 9 mois.   

Le larynx humain, vue postérieure | Wikimedia Commons

Lors des décennies suivantes, des scientifiques découvrirent les différences anatomiques empêchant les singes de parler comme des humains. Les humains ont une langue plus flexible et notre larynx, l'organe qui vibre pour créer les sons que nous reconnaissons comme un langage, est plus bas dans notre gorge. Autant d'adaptations qui nous permettent de créer tout l'éventail de sons constituant les différentes langues humains.

Par un coup de génie, des chercheurs décidèrent donc d'apprendre à des singes un mode de communication alternatif et non-vocal: le langage des signes. 

Washoe, une femelle chimpanzé, en fut le premier sujet de recherche. Washoe était née en Afrique de l'Ouest, avant d'être capturée et amenée aux Etats-Unis. Des psychologues de l'Université d’Etat du Nevada, Allen et Beatrix Gardner, l'adoptèrent dans les années 1960. A l'instar de Gua, Washoe fut élevée comme un enfant humain: elle avait sa propre brosse à dents, ses livres et ses vêtements et les Gardner l'emmenaient avec eux lors de leurs sorties familiales en voiture. Au cours de sa vie, Washoe allait réussir à apprendre plus de 250 signes, en composant même parfois des mots nouveaux. Selon une anecdote célèbre, elle aurait ainsi signé «oiseau eau» après avoir aperçu un cygne. Pour les sceptiques, difficile pourtant d'y voir la preuve formelle d'une création lexicale spontanée; peut-être que Washoe avait simplement signé ce qu'elle avait vu: un oiseau et de l'eau.

La décennie suivante fut celle d'une explosion de recherches sur le langage de singes élevés comme des humains, générant à un cycle similaire d'annonces tonitruantes et de critiques blasées. Des scientifiques donnèrent des prénoms d'humains à des chimpanzés: Sarah, Lucy, Sherman, Austin. Un autre fut baptisé Nim Chimpsky, jeu de mots rendant hommage à Noam Chomsky, linguiste célèbre pour sa théorie du langage comme caractéristique innée et spécifique aux humains.

Des scientifiques se tournèrent aussi vers d'autres espèces: Chantek, un orang-outan; Matata, un bonobo; Koko, un gorille. Koko, en particulier, devint rapidement la chouchou des médias. Au départ prêtée à l'âge d'un an à Francine «Penny» Patterson, doctorante de Stanford, Koko resta auprès d'elle après la fin de sa thèse. Patterson créa ensuite la Gorilla Foundation en 1976 afin d'héberger Koko et un autre gorille, Michael.

Koko et Kanzi, les stars

Parmi les nombreux singes savants étudiés au cours du temps, deux sortent du lot en matière de présence médiatique: Koko le gorille et Kanzi le bonobo. Deux singes à avoir été fréquemment célébrés dans la presse pour leur intelligence et leurs capacités de communication.

Le CV de Koko est d'ailleurs bien plus impressionnant que celui de bon nombre d'humains: elle est la star d'un livre, Koko’s Kitten, écrit par Patterson et Ron Cohn, le co-directeur de la Gorilla Foundation, qui revient en photo sur l'amitié entre Koko et un chaton sans queue que la guenon avait nommé All Ball. Le livre, si on en croit le site web de la Gorilla Foundation, est un «classique de la littérature pour enfants» et fut chroniqué par l'émission Reading Rainbow dans les années 1980. Koko a des peluches à son effigie et fut l'invitée d'honneur de deux chats sur AOL, l'un en 1998 et l'autre en 2000. Koko a aussi reçu la visite de plusieurs célébrités, comme Leonardo DiCaprio et Mister Rogers (un animateur de télé américain, NDE). William Shatner a déclaré que la guenon lui avait attrapé les testicules. Betty White fait partie du conseil d'administration de la fondation. Robin Williams l'a chatouillée en 2001. Et le jour où Patterson et son équipe lui ont annoncé la mort de l'acteur, Koko aurait passé toute la soirée «la tête baissée et les lèvres tremblantes».

Un autre chouchou des médias est Kanzi, un bonobo dont la brillance intellectuelle fut découverte par hasard. 

Kanzi est né en 1980 au Yerkes Primate Center. Fils biologique d'une guenon, Lorel, il fut officieusement adopté par une autre femelle dominante, Matata. A l'époque, Matata suivait un programme visant à lui apprendre à communiquer en pointant du doigt des symboles sur un clavier, des lexigrammes correspondant à des mots anglais. Au grand désarroi des chercheurs, Matata ne manifestait qu'un intérêt minime pour ses études, mais un jour, en 1982, Kanzi commença spontanément à utiliser les lexigrammes pour s'exprimer. 

A partir de là, c'est vers lui que l'attention des scientifiques se tourna. Sue Savage-Rumbaugh, qui travaillait alors à Yerkes et avait déjà eu affaire à des chimpanzés et des bonobos, prit les commandes de la formation de Kanzi. Très vite, il se construisit un vocabulaire lexigrammatique fort de plus de 400 symboles. Et il aurait aussi réussi à inventer de nouveaux mots en combinant des symboles, à se référer à des événements passés et présents et à comprendre le point de vue d'autres personnes –autant de capacités habituellement attribuées aux seuls humains. 

Ces singes sont capables de communiquer avec des humains et, en soi, c'est une preuve de la cognition primate. Mais au cours des dernières décennies, les débats ont fait rage pour savoir si les grands singes étaient réellement capables d'utiliser le langage de la même façon que les humains. Une différence de taille semble relever des motivations à communiquer. Spontanément, les humains parlent des choses qui les entourent: on fait la conversation avec sa caissière sur le temps qu'il fait; un bébé va montrer un chien à ses parents dans la rue; des lecteurs vont écrire ce qu'ils pensent sous les articles de Slate.

Mais contrairement à nous, faire la causette ne semble pas intéresser les singes. Selon la psychologue Susan Goldin-Meadow, seuls 4% des signes utilisés par Kanzi sont des commentaires, ce qui signifie que les 96 autres sont purement fonctionnels et servent, par exemple, à demander un jouet ou de la nourriture. 

Koko a été l'objet d'un scepticisme comparable dans les années 1980, quand Herb Terrace, l'ancien père adoptif de Nim Chimpsky, publia une critique acerbe des recherches sur le langage des grands singes. Un texte à l'origine d'un échange de courriers passifs-agressifs avec Patterson, via le rédacteur en chef de la New York Review of Books. Entre autres objections, Terrace affirmait que les signes de Koko n'avaient rien de spontané, mais étaient toujours des réponses à des questions de Patterson. Patterson défendit momentanément ses recherches, avant de quitter le débat en disant que son temps allait être «bien mieux employé à discuter avec des gorilles».

D'autres détracteurs affirment que les capacités de singes comme Koko ou Kanzi sont surestimées par les humains qui les aiment et s’occupent d'eux.

On surestime les capacités d'un animal dont on est proche

Tout propriétaire d'un animal domestique se reconnaîtra dans une telle tentation: impossible de ne pas attribuer une quelconque intelligence à des créatures que nous connaissons si bien (voire des émotions complexes, comme le deuil d'un comique et acteur célèbre, par exemple). 

Il y a peu, j'ai écrit sur une étude laissant entendre que les chiens sont capables de ressentir de la jalousie et les premiers commentaires reçus de propriétaires de chiens ont été «quiconque possède un chien le savait déjà». Difficile en effet de résister à lire dans les actions d'un animal, animal qui, à son tour, sait aussi lire dans les nôtres. Les animaux domestiques font très attention aux indices traduisant ce que nous voulons d'eux pour recevoir, en échange, des caresses ou des friandises. Un cas classique est celui du cheval Hans le malin que l'on croyait capable de comprendre l'heure et les multiplications, mais qui, en réalité, ne faisait qu'interpréter les expressions faciales inconscientes et les mouvements de son maître pour répondre correctement.

Les études menées sur le long-terme sur des singes élevés par des humains sont conçues pour qu'un animal et son «parent» tisse des liens permettant au tandem d'être à l'aise pour communiquer ensemble. Une proximité qui fait que le «parent» est souvent le seul à savoir «traduire» les dires du singe, et difficile d'isoler la part d'interprétation dans de telles traductions. Par conséquent, la communauté scientifique est souvent très perplexe face aux affirmations de ces chercheurs-éleveurs. Et certains scientifiques sont même carrément sceptiques. Dans une conférence donnée en 2010, Robert Sapolsky, primatologue à Stanford, avait ainsi argué que Patterson n'avait publié «aucune donnée», que des «films émouvants», sans «le moindre élément susceptible d'être formellement analysé».

Si on en croit la liste de publications dressée sur le site de la Gorilla Foundation, ce n'est pas tout à fait exact. 

Ces dix dernières années, ils ont publié trois articles –le dernier datant de 2010–, mais un seul concerne les capacités cognitives des gorilles. Selon l'article, les données sont observationnelles et proviennent de «vidéos non publiées et à usage interne» tournées par Patterson et un autre employé de la Gorilla Foundation, des «listes non publiées des signes lexicaux utilisés par Koko» et d'un article de Patterson datant de 1978 et décrivant les premiers signes de Koko. 

A l'heure actuelle, aucune donnée ou vidéo issues de la Gorilla Foundation n'est accessible à des scientifiques extérieurs, ce qui rend leur évaluation plus que difficile –la Gorilla Foundation affirme qu'elle est en train de numériser ses données et a récemment annoncé son projet de les rendre accessibles aux chercheurs. En lieu et place d'un tel matériau, on se fondera sur la retranscription d'un chat de Koko sur AOL en 1998, au cours duquel Koko signait quelque chose et Patterson le traduisait pour le public. Un extrait qui donne un aperçu intéressant de la manière dont Patterson interprète les signes de Koko.

Question: Comment s'appellent tes chatons? (et tes chiens?)

LiveKOKO: Pied

Patterson: Pied n'est pas le nom de ton chaton   

Question: Koko, comment s'appelle ton chat?   

LiveKOKO: Non   

Patterson: Elle a juste fait des vocalisations. Là on a... comme une petite toux.

[Modérateur du chat]: Oui, j'ai entendu!  

Patterson: Maintenant, elle secoue la tête pour dire non.

Question: Est-ce que tu aimes discuter avec d'autres gens?

Koko: Tétons bien

Patterson: Les tétons [nipples] riment avec gens [people], elle n'a pas signé «gens», elle a voulu faire quelque-chose d'approchant...

La question des tétons, nous le verrons plus tard, revient souvent avec Koko. 

Dans sa conférence, Sapolsky affirme que Patterson corrige spontanément les signes de Koko: 

«Elle demande “Koko, comment appelles-tu cette chose?”, et [Koko] va faire un signe complètement faux et Patterson va dire “Oh, arrête de te moquer de moi”, puis Koko va encore se tromper à la question suivante et Patterson va dire “quelle gorille coquine”.»

 

Les critiques des études sur le langage simiesque finiront par avoir raison des chercheurs et les projets péricliter à mesure que les humains impliqués n'eurent plus le courage de défendre leur travail, tous occupés qu'ils étaient à être des parents de singes à plein temps et à courir après des subventions se faisant de plus en plus rares. 

Mais une fois les recherches terminées, les singes étaient toujours là. En fonction de l'espèce et du sexe de l'animal, l'espérance de vie moyenne d'un singe oscille entre 30 ans et 50 ans dans son milieu naturel, et la longévité est encore plus conséquente en captivité. 

Comme des enfants stars oubliés

Après une première vie passée dans leurs laboratoires-maisons, ces singes, comme des enfants stars célèbres trop vite, ont souvent terminé leurs jours dans des environnements bien moins reluisants. Les singes ont été envoyés vers divers zoos et autres collections privées et les plus chanceux ont pris le chemin de réserves. Les établissements accueillant des singes doivent recevoir l'aval du Département américain de l'agriculture (USDA) s'ils veulent montrer les animaux au public (dans le cas des zoos) ou les utiliser comme sujets de recherche. Mais ces établissements sont principalement financés par des donations privées et les agences gouvernementales n'exercent qu'un contrôle minime sur leurs activités quotidiennes.

Les singes élevés par des hommes se sont souvent très mal adaptés à la «vraie vie» de la captivité, où leurs compagnons étaient d'autres singes, pas des chercheurs énamourés. Lucy a ainsi eu toutes les peines du monde à «redevenir» un chimpanzé normal. Chantek fut séparé pendant 11 ans de sa soigneuse, Lyn Miles, et vécu dans une cage de Yerkes, déprimé et obèse. Nim Chimpsky fut envoyé dans un centre médical, où il dut vivre dans une cage avec d'autres singes cobayes, avant de terminer ses jours dans une réserve où ses gardiens ont pu le décrire comme solitaire et colérique –il tuera un jour «un caniche dans un excès de rage». Et, comme beaucoup d'enfants stars, bon nombre moururent prématurément dans des circonstances tragiques. Gua, abandonnée après la fin des recherches à son sujet, fut renvoyée dans un laboratoire, où elle succomba à une pneumonie à l'âge de 3 ans. Nim est mort d'une crise cardiaque à 26 ans; le compagnon de Koko, Michael, fut aussi victime de problèmes cardiovasculaires à l'âge de 27 ans.

Sur les dizaines de projets sur le langage des grands singes, seuls deux sont encore debout: la Gorilla Foundation, qui héberge Koko, 43 ans à ce jour, avec un gorille mâle, Ndume; et le Great Ape Trust, où se trouvent Kanzi, 33 ans, et plusieurs autres bonobos. Koko comme Kanzi ont vu leur popularité se faner ces dix dernières années. Quand Koko est reparue dans la presse à la mort de Robin Williams, beaucoup de commentateurs se sont étonnés qu'elle ait été toujours en vie.

Mais malgré les critiques, beaucoup de gens ont sauté de joie à l'idée de participer à la vie de ces célèbres primates. C'est le cas de Beth Dalbey, ancienne responsable de la communication du Great Ape Trust. Elle explique avoir au départ été séduite par l'intelligence de Panbanisha (la fille de Matata, la mère adoptive de Kanzi) et qu'elle n'aurait échangé son expérience contre rien au monde. Un ancien soigneur de la Gorilla Foundation, John Safkow, dit avoir laissé sa vie en plan au moment de son embauche. «J'ai abandonné plus de vingt ans de carrière quand j'ai eu cette opportunité, déclare-t-il, j'avais l'impression qu'on me donnait le boulot le plus cool de la terre.»

Que fait vraiment la Gorilla Foundation?

En réalité, la coolitude n'a pas vraiment été au rendez-vous. Selon d'anciens employés de la Gorilla Foundation –signataires de contrats de confidentialité et qui, dans certains cas, ont préféré rester anonymes par peur des représailles– les singes étaient mal traités et les employés victimes de formes de harcèlement des plus étranges (avertissement: mon mari a brièvement travaillé à la Gorilla Foundation en tant que bénévole à temps partiel. Il n'a pas été interviewé ni consulté pour cet article, ni ne m'a conseillé de rencontrer ou ne m'a mise en contact avec ceux qui allaient devenir mes sources). Quand j'ai envoyé un premier mail à Dawn Forsythe, qui tient le blog Chimp Trainer’s Daughter, pour lui demander un entretien, elle m'a averti que certaines sources pourraient hésiter à me parler. «Le monde humain des singes est parfois très moche», m'a-t-elle déclaré.

En 2012, sur une période de quelques mois, neuf soigneurs et chercheurs de la Gorilla Foundation –sur un personnel comprenant au maximum une douzaine de personnes– ont démissionné ou ont menacé de le faire. Les employés ont aussi rédigé une lettre collective dénonçant les agissements de la fondation à son conseil d'administration (les démissions successives et ces doléances sont restées jusqu'à présent internes et n'ont pas attiré l'attention des médias). «C'était un document de quatre pages détaillant nos revendications de soigneurs et déplorant des éléments que nous trouvions non-éthiques ou immoraux», explique Safkow. «Pour l'anecdote, tous les membres du conseil d'administration ont été renouvelés depuis notre départ –seule Betty White est toujours en place.»

J'ai contacté la Gorilla Foundation pour un entretien et on m'a demandé d'envoyer toutes mes questions par email. En réponse à celle sur la lettre collective, la Gorilla Foundation a affirmé que le courrier envoyé au conseil d'administration était signé par un chercheur, pas un soigneur, qui «n'avait pas la moindre expérience ni connaissance directe de rien du tout». Qu'importe le réel émetteur du courrier, il a bien été composé à partir des dires des neufs employés démissionnaires. La Gorilla Foundation m'a aussi affirmé avoir embauché un avocat spécialiste des droits des animaux pour passer les allégations en revue, qualifiées d'«absolument non fondées» par le juriste. En outre, la Gorilla Foundation m'a expliqué que ces allégations «avaient causé des torts substantiels à notre organisation, ce qui a eu des conséquences négatives en termes de stress sur les gorilles Koko et Ndume».

Koko a-t-elle un problème de poids?

Au sein de la Gorilla Foundation, plusieurs employés ont démissionné en faisant part de leurs préoccupations sur la santé des singes. Selon d'anciens soigneurs, Koko serait en surpoids. 

«Tous les soigneurs vous parleront du poids de Koko», m'explique Sarah, une soigneuse qui a démissionné voici deux ans (Sarah est un pseudonyme, elle ne veut pas que son vrai prénom soit publié du fait du contrat de confidentialité signé au moment de son embauche à la Gorilla Foundation). 

«On essayait toujours de lui faire faire de l'exercice, mais elle ne voulait jamais aller dehors –tout ce qu'elle voulait faire, c'était rester dans sa cabane, à regarder la télévision ou à dormir.» 

La Gorilla Foundation affirme que Koko n'est pas en surpoids et qu'à 135 kg, elle est simplement «comme sa mère, une gorille à forte corpulence» et dans la limite de poids des gorilles en captivité (dans leur milieu naturel, les guenons pèsent entre 75 kg et 100 kg).

Selon les employés, le poids de Koko résulte d'un régime alimentaire malsain. A l'état sauvage, les gorilles mangent ce qu'ils trouvent et se nourrissent de feuilles, de fleurs, de fruits, de racines et d'insectes. En captivité, les gorilles n'ont pas à aller glaner leur nourriture, mais les zoos essayent en général de les soumettre à un régime proche de celui de leurs congénères sauvages.

Sarah a été embauchée en 2011 en tant que «spécialiste de la préparation alimentaire» afin de s'occuper des repas de Koko. Compte tenu de ses connaissances sur le régime alimentaire des gorilles et de sa formation d'anthropologue, elle fut surprise qu'on lui demande de préparer des plats gastronomiques. Peu après son arrivée à la Gorilla Foundation, Sarah avait dû cuisiner un repas de Thanksgiving pour Koko, des plats partagés avec des humains, ce qui a préoccupé la soigneuse. La Gorilla Foundation explique «célébrer les festivités nationales en préparant des repas spéciaux composés des mêmes aliments proposés aux soigneurs».

«Koko était très difficile», déclare Sarah, qui l'explique par le fait que la guenon avait le droit de manger de délicieux mets adaptés aux humains, composés notamment d'aliments industriels.

«Elle mangeait toujours la viande en premier quand on lui donnait des légumes bruts –c'est-à-dire non salés ou assaisonnés.» 

Sarah ajoute aussi que les aliments prévus sur la liste alimentaire de la Gorilla Foundation étaient raisonnables et que les soigneurs tentaient de se limiter à des aliments sains et de toujours peser les portions proposées, pour s'assurer de ne pas lui donner de la nourriture en excès. Mais qu'ensuite, Patterson arrivait et lui donnait des friandises. «Elle avait toujours du chocolat ou des bouts de viande, une nourriture sur laquelle nous n'avions aucun contrôle, car elle la lui donnait directement», explique Sarah. Du côté de la Gorilla Foundation, on affirme que «le régime alimentaire de Koko comporte une grande diversité d'aliments et de boissons» qui ne «se bornent pas à couvrir ses besoins nutritionnels, mais enrichissent aussi sa vie».

En plus du régime alimentaire, les soins vétérinaires apportés aux gorilles étaient aussi un sujet de préoccupation. «Il n'y avait aucun personnel scientifique ou vétérinaire pour changer les choses», déclare Safkow. 

«On avait l'impression que Koko comme Ndume ne recevaient pas de soins médicaux adéquats.» 

Sarah précise qu'un vétérinaire venait de temps en temps sur le site pour contrôler les gorilles, mais que son «rôle plus ou moins officiel était simplement de faire acte de présence et de signer la paperasse dont avait besoin la Gorilla Foundation». Selon la Gorilla Foundation, l'organisation possède son propre vétérinaire, épaulé par plusieurs spécialistes externes et que des visites de contrôle se font plusieurs fois dans l'année.

Bonbons, bière sans alcool, chocolat...

Safkow, Sarah et d'autres employés ont tous corroboré le fait que les gorilles recevaient des doses massives de compléments alimentaires et autres vitamines –selon Safkow, Koko gobe entre 70 et 100 pilules par jour (la Gorilla Foundation affirme que l'animal prend actuellement entre «5 et 15 compléments nutritionnels» dans le cadre d'un régime que «plusieurs médecins et naturopathes recommandent à des fins de prévention»).

Sarah confirme qu'une partie de son travail consistait à acheter ces compléments grâce aux réductions que lui offrait son travail à mi-temps dans une épicerie bio. «On devait ruser pour lui faire avaler ces pilules en la gâtant avec plein de trucs interdits», explique Safkow. La liste comportait de la dinde fumée, de la soupe de pois («très salée», souligne Safkow), de la bière sans alcool et des bonbons. «On passait au chocolat quand on avait tout épuisé», ajoute-t-il. Des affirmations réfutées par la Gorilla Foundation, qui précise quand même que le chocolat est bon pour la santé des gorilles –selon les dires d'un spécialiste pour qui le chocolat à 85% de cacao protège des maladies cardiaques et pour qui les compléments donnés aux singes sont «naturels» et «riches en antioxydants, qui sont de puissants agents de santé et de longévité». Les recherches sur les antioxydants menées sur les humains ne prouvent pas ce genre de choses, et ces molécules pourraient même faire davantage de mal que de bien. Dans tous les cas, rien ne dit que ces études puissent s'appliquer aux gorilles.

Selon plusieurs anciens employés, ces pilules ont été recommandées par Gabie Reiter, une femme qui se définit elle-même comme une «naturopathe certifiée, très intuitive sur le plan médical» et que Patterson aurait consultée par téléphone. Le site de Reiter fait la promotion, entre autres services, d'un alignement des chakras et d'une évacuation des polluants et des toxines grâce à de «puissantes séances» téléphoniques

«[Patterson] téléphonait à [Reiter] quasiment tous les jours et Penny faisait appel à elle pour satisfaire les besoins médicaux et émotionnels des gorilles», déclare Safkow, qui ajoute aussi que Reiter «était susceptible de modifier leur ordonnance homéopathique sans que le moindre diagnostic scientifique ou vétérinaire recommande un tel traitement». Le commentaire d'une photo de Koko prise en 2005 et publiée sur son site précise que la guenon peut prendre de l'homéopathie si elle en fait la demande.

J'ai contacté Reiter pour l'interroger sur son travail au sein de la Gorilla Foundation. Au départ, elle m'a répondu par un texto qui laissait entendre qu'elle connaissait bien l'organisation: 

«Je vais parler à Penny Patterson et à Ron Cohn et je reviens vers vous.» 

Un jour plus tard, elle m'envoyait un email disant: 

«Après avoir consulté Penny Patterson, je vous informe que je ne serai pas en mesure de répondre à votre interview.» 

La Gorilla Foundation déclare pour sa part que Reiter «se sert d'une combinaison d'expériences et de test kinésiologiques» pour sélectionner des compléments homéopathiques et «naturels» et mettre au point leurs dosages. Une supplémentation qui, selon la fondation, est parfaitement validée par son vétérinaire.

«Koko veut un bébé.» Vraiment?

Des employés ont pu aussi se soucier du traitement réservé à Ndume, un gorille argenté mâle acheté par la Gorilla Foundation pour se reproduire avec Koko (Michael, mort en 2000, devait au départ être son compagnon, mais les deux gorilles ont fini par développer un lien davantage fraternel que marital). 

Pendant plus de vingt ans, le but officiel de la Gorilla Foundation a été de faire faire un bébé à Koko pour qu'elle puisse lui apprendre le langage des signes. «Pendant des années, Koko nous a dit qu'elle voulait un bébé», m'a écrit la Gorilla Foundation dans un email. Et plusieurs photos ont ainsi montré Koko en train de jouer avec des poupées et de «s'exercer à la maternité»

 

La Gorilla Foundation affirme aussi que Koko a «choisi» Ndume en le voyant sur une vidéo. Il était à l'époque en prêt longue-durée au zoo de Cincinnati Zoo depuis 1991. Vingt-trois ans plus tard, les deux gorilles n'ont jamais copulé et d'anciens employés disent qu'ils passent tout leur temps séparés. Koko et Ndume «ne peuvent se voir qu'à travers deux rangées de barreaux», déclare Safkow. Selon la Gorilla Foundation, les deux gorilles «ont un lien émotionnel très fort», «communiquent constamment» à travers un grillage et «tiennent profondément l'un à l'autre». Sur le site de la fondation, on peut aussi lire que si Koko est frustrée de n'avoir pas de bébé, elle «n'abandonne pas son rêve».

 

Selon Safkow, Patterson manifeste une très forte préférence pour Koko –après tout, la guenon est son projet depuis tant d'années– et passe des heures à parler et à rire avec Koko pendant que Ndume pleure dans son coin. «Patterson ne passe jamais de temps avec Ndume, si ce n'est pour lui donner rapidement des friandises par la fenêtre», ajoute-t-il. «Pour moi, c'est lui la véritable victime.» Sarah abonde dans son sens, en disant que le mâle est «isolé et oublié». Des allégations que réfute la Gorilla Foundation.

En 2012, plusieurs anciens employés s'étaient plaints auprès de Forsythe, blogueuse spécialiste des questions simiesques, que Ndume n'avait pas reçu de soins adéquats depuis des années, et Forsythe avait alors envoyé un email à l'Animal and Plant Health Inspection Services, une branche de l'USDA, pour leur demander de confirmer ou non ces allégations. Un mois plus tard, l'USDA estimait que certains aspects sanitaires concernant Ndume avaient en effet été négligés. En particulier, le gorille n'avait pas passé de test tuberculinique depuis plus de vingt ans (l'USDA recommande que les gorilles soient testés tous les ans).

Montre-lui tes tétons

En outre, selon les soigneurs de la Gorilla Foundation, les dirigeants de l'organisation outrepassaient leurs prérogatives en matière de contrôle des équipes soignantes. Safkow mentionne ainsi un système de vidéosurveillance par lequel Patterson pouvait surveiller les allées et venues de la fondation depuis son domicile. «Elle voulait qu'on porte des oreillettes pour qu'elle puisse nous appeler directement», ajoute Safkow. 

«Donc quand on était avec Koko, elle nous surveillait et nous appelait pour gérer toutes nos interactions avec la guenon. C'était du délire.» 

Selon la Gorilla Foundation, un tel dispositif sert à «garantir la sécurité des gorilles, leurs soins, leur santé et le bon déroulement des recherches».

Un micromanagement qui consistait aussi à inciter les employés à faire tout un tas de trucs susceptibles de les mettre mal à l'aise, toujours au nom du bonheur des gorilles. 

Au milieu des années 2000, la Gorilla Foundation fut ainsi attaquée par deux anciennes employées pour harcèlement sexuel. Nancy Alperin et Kendra Keller avaient affirmé que Patterson avait fait pression sur elles pour qu'elles montrent leurs seins à Koko. Selon Patterson, c'était uniquement pour plaire à Koko. Lors du procès, il fut rapporté que Patterson aurait un jour dit: 

«Koko, tu vois mes tétons tout le temps, tu dois en avoir marre. Tu as besoin de nouveaux tétons, je vais donc me tourner pour que Kendra te montre les siens.» 

A l'époque, la fondation avait violemment réfuté de telles allégations et le procès d'Alperin et de Keller s'était finalement réglé par un accord financier.

Safkow, qui a travaillé à la Gorilla Foundation plusieurs années après le dénouement du procès Alperin et Keller, affirme que Koko manifestait toujours un intérêt étrange pour les seins. 

«On devait montrer nos tétons à Koko, c'était acté, commente-t-il. Koko obtenait ce que Koko voulait. Il nous est même arrivé de garder nos tétons en otage pour qu'elle prenne ses pilules.»

Cet aspect de Koko n'est pas montré aux personnes extérieures à la fondation. 

«Les choses sont différentes quand c'est un gros donateur qui passe dans les parages. La guenon veut voir ses seins, montre ses seins et pousse un grognement –mais Penny va dire “tétons [nipples] rime avec gens [people], elle veut simplement dire qu'elle veut voir plus de gens”» (Une explication similaire apparaît dans le chat AOL de 1998).

Safkow se rappelle aussi d'une fois où il a été forcé à montrer son torse à Koko en présence d'autres employés de la Gorilla Foundation. 

«Ce jour-là, Penny avait prétendu que Koko était déprimée. On avait passé l'après-midi à se déguiser pour Koko et à faire les andouilles pour lui remonter le moral. Koko s'est approchée du grillage qui nous séparait et a demandé à voir mes tétons. C'était gênant, parce qu'il y avait d'autres gens et je lui ai donc répondu “plus tard”. C'est alors que Penny a posé la main sur mon épaule en me disant “tu es sérieux? Je demande juste parce que Koko a vraiment besoin d'un maximum de soutien aujourd'hui”.» 

La Gorilla Foundation affirme que Koko peut exprimer ce genre de demandes, mais que les soignants ne sont pas obligés de les accepter. «C'est visiblement une curiosité naturelle pour Koko et nous ne sommes pas là pour censurer sa communication, nous l'observons et nous l'enregistrons», m'a écrit la fondation dans un email.

Au Great Ape Trust, qui héberge Kanzi et plusieurs autres bonobos, des employés ont mené des actions similaires. En septembre 2012, 12 soignants et chercheurs ont écrit un courrier au conseil d'administration pour exprimer leur préoccupation quant aux décisions et aux orientations prises par Sue Savage-Rumbaugh, la chercheuse responsable de la formation de Kanzi. «Le Great Ape Trust/Bonobo Hope Sanctuary n'est pas un lieu adapté pour sept bonobos», ont-ils ainsi écrit, en affirmant avoir «observé et été directement informés de singes blessés, de conditions de travail dangereuses et de grossesses non autorisées chez les guenons» (la lettre fut ensuite envoyée au blog de Forsythe et est consultable ici).

Des problèmes au Great Ape Trust

Le conseil d'administration du Great Ape Trust mena une enquête pour répondre aux allégations des employés, en coopération avec l'USDA, qui certifie la conformité des établissements accueillant des primates. Savage-Rumbaugh dut prendre un congé administratif de son poste de chercheuse principale et de directrice exécutive des recherches sur les bonobos. 

Malgré son titre à l'allure officielle, et selon ses propres avocats, Savage-Rumbaugh n'était même pas formellement employée par le centre au moment de son congé administratif et ne l'était plus depuis 2008 (dans une interview menée en 2012, dans un passage où elle dit que les bonobos font de l'art représentatif, Savage-Rumbaugh précise qu'on lui avait demandé d'accepter un poste de chercheuse «honoraire»). Selon le Des Moines Register, pendant l'enquête du conseil d'administration et de l'USDA, la sœur et la nièce de Savage-Rumbaugh faisaient partie des soignants et des bénévoles en charge des bonobos. Savage-Rumbaugh retrouva son poste en novembre 2012, quelques jours après le décès de Panbanisha, morte d'une pneumonie.

Après le retour de Savage-Rumbaugh au Great Ape Trust, les critiques ont continué à se faire entendre. Début 2013, le centre organisa des journées portes-ouvertes et le public eut la possibilité de s'approcher des bonobos. D'anciens employés virent d'un mauvais œil le fait que Teco, tout jeune fils de Kanzi, pût participer aux rencontres avec le public, tant cela représentait pour le bébé singe un risque sanitaire. Dalbey, qui a travaillé avec l'organisation jusqu'en 2011, explique que cela n'aurait pas été permis de son temps. 

«Il vous fallait une raison précise pour être dans le bâtiments et les normes de l'établissement étaient très strictes, dit elle. Là, personne ne savait si les gens avaient fait leur test tuberculiniques ou leur vaccin contre la grippe.» 

Al Setka, ancien directeur de la communication, est du même avis. 

«Nous étions une organisation différente, dit-il. Nous n'autorisions pas des visites du grand public; nous étions un établissement de recherche scientifique et d'éducation.»

Selon ses avocats, Savage-Rumbaugh n'a plus le droit d'accéder aux bonobos depuis le printemps 2013. Le Great Ape Trust s'appelle désormais la Ape Cognition and Conservation Initiative (ACCI) et ses nouveaux directeurs scientifiques voient le changement de nom comme un nouveau départ. «Cela nous permet de repartir à zéro», explique Jared Taglialatela, nommé l'an dernier au poste de directeur des recherches. L'ancienne organisation «n'est pas ce que nous sommes, ni ce que nous espérons devenir».

De la science ou du divertissement?

Pourtant, il y a peu, l'organisation a de nouveau été sous le feu des critiques après avoir annoncé que Kanzi –qui, selon certains témoignages, est en surpoids– allait participer au jury d'un concours de desserts lors de l'Iowa State Fair. Taglialatela explique qu'il n'a pas «vraiment sauté de joie à l'idée» de voir Kanzi participer à une foire, mais que le conseil d'administration a vu l'initiative comme un «bon moyen de sensibiliser les consciences» sur la protection des bonobos. En août, au moment de l'événement, d'aucuns ont affirmé que Kanzi avait reçu les desserts directement des organisateurs de la foire, mais Taglialatela réfute cette version des faits.

«Tous les aliments de Kanzi sont préparés sur notre site, avec notre équipe.»

Ces questions diététiques mises à part, des membres de la communauté primatologique restent préoccupés par l'exploitation des singes à des fins de divertissement humain. Taglialatela affirme que l'ACCI a fait tout ce qu'il fallait pour que l'événement soit le plus pédagogique possible. «Nous avons fait notre maximum pour focaliser l'événement sur des questions relatives à la protection des animaux et à la science», ajoute-t-il.

Quand j'ai demandé à d'anciens employés de la Gorilla Foundation et de l'ACCI (ex-Great Ape Trust) ce qu'ils estimaient être le meilleur sort pour les grands singes toujours enrôlés à l'heure actuelle dans des projets de recherche sur le langage et la cognition, ils ont manifesté un mélange de désespoir et d'optimisme. Tous les anciens employés avec qui j'ai pu m'entretenir ont d'abord mis en avant leur amour pour les singes, et leur désir de les voir poursuivre leur vie en bonne santé.

De ce que Taglialatela m'a expliqué des nouveaux objectifs de l'ACCI, il semble que l'organisation s'efforce à devenir ce qu'elle était, selon Dalbey et Setka: un groupe dédié à la recherche, à l'éducation et à la protection animale. Taglialatela affirme que la «première mission» de l'ACCI reste la «découverte scientifique» et qu'il espère bien obtenir des financements privés et publics pour soutenir ses recherches. Jusqu'à présent, il dit que les résultats n'ont «pas été au rendez-vous en termes de publications», mais il espère que cela changera dans un avenir proche.

Dalbey et Setka espèrent quant à eux que la nouvelle organisation s'occupe au mieux des bonobos, tout en exprimant leurs craintes quant à des méthodes de recherche invasives, comme l'anesthésie des animaux avant de les soumettre à des scanners cérébraux, ce que Taglialatela a pu faire lors de précédentes études menées sur des chimpanzés. Taglialatela déclare que ce domaine en est encore à ses balbutiements, et que l'avenir est donc encore incertain sur ces questions.

L'ACCI doit aussi faire face à des embrouillaminis judiciaires avec Savage-Rumbaugh et son association, Bonobo Hope. Selon un précédent accord, le Great Ape Trust et Bonobo Hope se partagent la propriété des bonobos, mais une récente décision judiciaire statue que l'ACCI est liée à des responsabilités comparables.

Quel avenir pour ces singes?

A l'heure actuelle, rien ne garantit que Savage-Rumbaugh puisse avoir de nouveau accès aux bonobos. Taglialatela se dit déçu de voir des questions judiciaires détourner l'attention et ajoute qu'il est «malheureux que le Dr. Savage-Rumbaugh et les membres de [Bonobo Hope] semblent davantage concernés par leurs droits d'accès et leurs intérêts personnels que par le bien-être des bonobos».

D'anciens chercheurs de la Gorilla Foundation sont tous d'accord sur la meilleure chose à faire pour Ndume. Pour bon nombre de personnes avec qui je me suis entretenue, Ndume devrait retourner au zoo de Cincinnati, qui en est le propriétaire légal. «Ndume a besoin de quitter cet endroit, de retourner au zoo de Cincinnati ou ailleurs, de socialiser avec ses congénères et de mener une vie normale», affirme Sarah.

La blogueuse Forsythe a lancé une pétition demandant au zoo de Cincinnati de récupérer Ndume, que plus de 3.700 personnes ont signée. Selon Forsythe, le zoo aurait envoyé plusieurs messages privés aux personnes qui ont posté des commentaires cocnernant Ndume sur sa page Facebook, en leur disant que Ndume était heureux et se voyait proposer des activités très enrichissantes à la Gorilla Foundation. Pour Forsythe, ce combat est une cause perdue et elle a fini par fermer la pétition. Le zoo de Cincinnati n'a publié aucun commentaire officiel sur Ndume et n'a pas répondu à mes demandes d'éclaircissements.

L'histoire de Koko est encore plus complexe, et même si d'anciens employés peuvent durement critiquer les méthodes de Patterson, ils admettent aussi que leur lien est très fort et que les séparer serait catastrophique. «Koko a besoin de Penny –elle ne pourra pas survivre sans elle, c'est impossible», déclare ainsi Safkow. «Koko est à mi-chemin entre un gorille et un humain, et il n'y a aucun espoir pour elle en dehors de la Gorilla Foundation.» Mais pour Sarah, il faut aussi s'assurer de la bonne santé des gorilles. «Koko a absolument besoin de soins médicaux et d'un vétérinaire compétent pour lui faire reprendre un régime alimentaire normal», dit-elle.

D'autres anciens employés sont énervés et frustrés de toujours voir la Gorilla Foundation solliciter du mécénat pour des projets qui n'ont pas connu le moindre progrès depuis plusieurs dizaines d'années. Si on en croit la déclaration fiscale 2013 de la Gorilla Foundation, elle aurait collecté quasiment 8 millions de dollars de donations ces cinq dernières années. D'autres anciens employés disent aussi que les mécènes sont bernés sur la destination réelle de leurs dons.

Selon Safkow, la fondation devrait être honnête sur la faisabilité de ses objectifs. En plus du bébé de Koko, la Gorilla Foundation a collecté des fonds pour que les gorilles passent leur retraite à Hawaï. La fondation a loué un terrain et engagé un géomètre. Mais selon les données fiscales de l'organisation, le projet hawaïen n'a visiblement pas avancé d'un iota depuis 2003.

«Dites simplement aux gens “on a besoin de cet argent pour s'occuper d'une guenon âgée”, déclare Safkow. Elle n'aura pas de bébé, elle ne coulera pas ses vieux jours à Hawaï, mais il faut de l'argent pour qu'on s'occupe d'elle – elle est unique en son genre.»

Pour d'autres, il est dommageable que la Gorilla Foundation liste la protection des animaux en danger dans ses premiers objectifs. En 2001, l'organisation a contribué à la construction d'un parc de gorilles au Cameroun, nommé en hommage à Michael. Mais selon un militant de la protection des grands singes (qui préfère rester anonyme) et trois anciens employés, quasiment rien n'a été fait depuis. Selon le site du groupe, la Gorilla Foundation aurait simplement envoyé des dizaines de milliers d'exemplaires du livre de Patterson et Cohn, Koko’s Kitten, à des écoliers camerounais, dans le cadre de «l'éducation à l'empathie», pour reprendre leur expression.

D'anciens employés ont aussi l'impression d'avoir été dupés par la manière dont la recherche sur les gorilles a pu leur être présentée lors de leur embauche. Alex (un pseudonyme) estime qu'on a voulu lui «faire avaler un fantasme, lui faire croire que la fondation faisait un boulot extraordinaire et qu'il allait en être un contributeur d'envergure». Il pense aussi que «quiconque a donné de son temps et de son argent à la fondation mériterait de recevoir un communiqué officiel d'excuses».

Un fantasme...

Quand je lui ai fait part de mes questions, la Gorilla Foundation a répondu en estimant que toutes ces allégations «semblaient provenir d'anciens employés mécontents». On pourrait se demander pourquoi la fondation a généré autant de mécontentement parmi ses anciens employés.

J'ai envoyé un message au seul soignant encore en poste dont j'ai pu trouver les coordonnées, sans jamais recevoir de réponse –rappelez-vous des accords de confidentialité que les employés doivent signer. C'est peut-être une coïncidence, mais une semaine après avoir envoyé mon premier message à la Gorilla Foundation, elle publiait sur son site un nouveau communiqué de presse faisant état de plusieurs projets ambitieux –davantage de livres pour les petits Camerounais, l'ouverture de ses données aux scientifiques extérieurs, une application mobile pour apprendre la langue des signes avec Koko. Et la fondation réitérait son dévouement aux «soins et à la protection de Koko et de Ndume». Peut-être que les méthodes de la fondation auront fini par changer après les démissions en masse de 2012 –et bon nombre de gens avec qui je me suis entretenue espèrent bien que l'organisation ait déjà pris ou prenne bientôt des mesures pour répondre à leurs griefs.

Koko et Kanzi sont toujours adorés. Leurs capacités cognitives et langagières sont toujours enseignées dans les premiers mois des cursus en sciences sociales. Leurs noms sont célèbres et vous les retrouvez fréquemment dans les médias. «Les aspects négatifs n'intéressent tout simplement pas les gens», déclare Safkow, en parlant du mystère qui entoure Koko.

«Vous avez envie de croire au conte de fées. Il le faut, c'est magique.»

Mais comme avec tous les contes de fées, croire à celui sur les singes parlants demande en partie de faire semblant d'y croire.

Nous avons beau vouloir dur comme fer nous projeter en eux, ils restent des singes –même s'il s'agit de singes très intelligents pour leur espèce. Ils méritent notre respect et, a minima, des soins adéquats.

Nos premiers projets pour ces grands singes –étudier leur capacité au langage– ont plus ou moins été achevés et impossible de savoir ce que nous pouvons encore apprendre de singes comme Koko et Kanzi, à l'heure où ils approchent d'un âge canonique.

Grâce à ces projets, nous avons appris que des singes non-humains étaient capables d'associer des symboles ou des signes avec des objets du monde extérieur et qu'ils pouvaient se servir de cette connaissance pour communiquer avec des humains. Nous avons appris combien le langage humain relevait d'une spécificité radicale. Et nous avons aussi appris comment, nous humains, nous pouvons nous montrer bornés, inquiétants et excentriques.

Jane C. Hu
Jane C. Hu (3 articles)
Journaliste et docteure en psychologie
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