Monde

La Commission Juncker est celle de tous les contre-emplois

Gilles Bridier, mis à jour le 11.09.2014 à 7 h 45

Si les commissaires ne sont pas censés représenter leur pays, on peut s'étonner de certains choix en décalage avec la politique globale de l’Union européenne. Et ce n'est pas seulement valable pour le portefeuille attribué à Pierre Moscovici...

Jean-Claude Juncker lors de l'annonce de la composition de la Commission européenne, le 10 septembre 2014. REUTERS/Yves Herman.

Jean-Claude Juncker lors de l'annonce de la composition de la Commission européenne, le 10 septembre 2014. REUTERS/Yves Herman.

Drôle de télescopage! Le jour même où le luxembourgeois Jean-Claude Juncker, successeur de José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne, présentait la composition de son équipe avec Pierre Moscovici au poste de commissaire aux affaires économiques et financières, à la fiscalité et aux douanes, la France révélait qu’elle ne tiendrait pas ses promesses de réduction de déficit budgétaire. Or, il n’y a guère que cinq mois que le même Pierre Moscovici a transmis le relais des Finances publiques à Michel Sapin...

Après l’opposition de l’Allemagne à la nomination de l’ancien ministre français au poste qu’il a finalement obtenu, le hasard a joué un mauvais tour à Jean-Claude Juncker, qui a eu, concernant l’ancien ministre français de l’Economie, un commentaire d’un laconisme extrême: «Il va falloir qu’il travaille». Une allusion à la pression que Pierre Moscovici devra exercer sur ses anciens collègues de Matignon et Bercy. Tâche complexe pour Moscovici, et choix risqué pour Juncker vis-à-vis des autres pays membres.

Des commissaires au service de l’Europe

Cette nomination ne manquera pas de déclencher maints commentaires ailleurs en Europe où la France fait de plus en plus figure de mauvais élève. Mais ce n’est pas la seule qui, dans la composition de la future Commission qui entrera en fonction le 1er novembre prochain, peut soulever des interrogations. Quels équilibres politiques ont dicté les arbitrages de son président pour aboutir aux paradoxes qui peuvent être relevés?

Certes, une fois la Commission intégrée, un commissaire doit oublier la nationalité de son passeport et ne considérer les dossiers de sa compétence qu’à travers le seul intérêt européen. Jean-Claude Juncker a martelé le message: «J'ai attribué des portefeuilles à des personnes, pas à des pays», a-t-il insisté en présentant l’équipe de ses 27 commissaires, dont 7 vice-présidents. Dont acte.

Reste que certains commissaires viennent de pays qui pratiquent, dans leur champ de compétences, des politiques en décalage voire en rupture avec la politique globale de l’Union européenne, dont la Commission est l’exécutif. L’arrivée de Pierre Moscovici à l’Economie (mais sans le titre de vice-président) n’est pas le seul de ces paradoxes.

Des attributions imprévisibles

On peut ainsi s’étonner de trouver un britannique, Jonathan Hill, au poste de commissaire à la stabilité financière, aux services financiers et à l’union des marchés de capitaux. Car toutes les ONG qui travaillent sur l’évasion fiscale soulignent le caractère particulier de la place financière de Londres avec son statut de paradis fiscal, véritable État dans l’État et chantre de la déréglementation financière, avec tous les excès induits par des comportements à risques. Jonathan Hill voudra-t-il monter au créneau et imposer les conditions de l’union bancaire en Europe telles que Michel Barnier, commissaire sortant, les a négociées, si le secteur d’activité à l’origine de la prospérité de la place londonienne doit en pâtir et se braque contre cette volonté de re-réglementation?

Autre cas, celui de Tibor Navracsics. Ce Hongrois en charge de l’éducation, de la culture et de la jeunesse a également reçu la citoyenneté dans son portefeuille. Or, la Constitution hongroise d’avril 2011, un an après l’arrivée de la droite au pouvoir à Budapest et le vote d’une loi réformant l’accès à la nationalité hongroise, constitue un obstacle à la citoyenneté pour certaines minorités vivant hors des frontières et a créé un motif de friction avec la Slovaquie. L’approche de Tibor Navracsics fera-t-elle abstraction de cette démarche nationale pour approfondir celle de l’Union sur la citoyenneté européenne? Sera-t-il un défenseur des libertés publiques, qui ont pâti d’un resserrement dans son pays?

On peut également remarquer la nomination de Karmenu Vella à l’environnement, aux affaires maritimes et à la pêche. Or, ce commissaire vient de Malte, bien connu et de très longue date pour offrir des conditions particulièrement attractives aux armateurs qui enregistrent leurs navires sous ses couleurs, aussi bien au plan fiscal que social.

Pavillon de complaisance, Malte est un paradis fiscal pour les armateurs. Cette situation est à l’origine de sa croissance économique, bien qu’elle contribue à tirer vers le bas l’ensemble des pavillons et nuit à l’amélioration de la sécurité maritime. Or, comme on le voit à chaque naufrage d’un navire impliquant notamment des pétroliers, cette obligation de sécurité pour la sauvegarde des hommes et de l’environnement implique de prendre des dispositions auxquels s’oppose le lobby des armateurs, notamment… à Malte.

Dumping social encore, mais en Lettonie cette fois, avec des travailleurs qui s’expatrient dans les pays voisins –Suède et Finlande– voire en Pologne aujourd’hui, et jusqu’en Allemagne et au-delà. En 2013, la Lettonie s’était notamment opposée à un projet de directive européenne pour renforcer les contrôles des travailleurs  détachés». Or, c’est un Letton, Valdis Dombrovskis, vice-président de la future Commission, qui aura en charge le dossier du dialogue social en même temps que celui de l’euro. Et qui devra donc se saisir des questions posées par le travail «low cost» en Europe et l’absence d’harmonisation des conditions de travail, à cause d’un manque de dialogue social à l’échelle de l’Union supplanté par la concurrence sociale.

D’autres interrogations

On pourrait aussi relever que le commissaire allemand Günther Oettinger hérite de l’économie numérique et de la société sans même être promu vice-président, alors que l’Allemagne est la première puissance européenne (elle contribue à elle seule à près de 20% du budget de l’Union) et que son influence est accentuée par le recul de la France. S’interroger sur l’expérience acquise dans son pays par le slovaque Maros Sefcovic sur les dossiers de transport et d’espace. S’étonner que l’énergie soit confiée à la slovène Alenka Bratusek, vice-présidente, qui va être confrontée à des problèmes d’une autre échelle que dans son pays sur une thématique de première importance sur laquelle l’Europe a, jusqu’à présent, échoué.

Mais il est vrai que le collège des commissaires constitue l’organe politique de la Commission européenne et que ses membres ne sont pas retenus pour leurs connaissances techniques des dossiers (qui sont du ressort des directions générales placées sous leur autorité) mais pour leur capacité à pousser leurs dossiers en défendant les intérêts de l’Union. Pendant les cinq prochaines années, la montée de l’euroscepticisme ne leur laissera aucun état de grâce ni aucun répit pour redresser la situation laissée par la Commission Barroso.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte