Frédéric Lefebvre est un troll (MàJ)

Les déclarations de l'ex-député stérilisent le débat politique.

Suite aux aveux de l'auteur présumé du meurtre de Marie-Christine Hodeau, la joggeuse de Fontenaibleau, Frédéric Lefebvre s'est fendu d'un communiqué pour demander «Ne doit-on pas enfin décider la mise en oeuvre de la castration chimique pour ce type d'individu?» En effet, le suspect avait déjà été condamné en 2002 à 11 ans d'emprisonnement pour l'enlèvement et le viol d'une adolescente de 13 ans. Mais rappelons que pour le moment, il n'a pas été fait mention d'agression sexuelle contre Marie-Christine Hodeau. La précipitation de Frédéric Lefebvre à relancer le débat sur le sort des violeurs, à un moment où l'émotion est à son paroxysme, est symptomatique de sa méthode de communication. De même que son exigence de «tirer les conséquences immédiates en termes de responsabilité et de modification de la loi». Mais la loi n'est-elle pas justement là pour éviter les réactions précipitées et non réfléchies? Nous republions le décryptage de la communication de l'ancien député mis en ligne le 17 août.

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Frédéric Lefebvre est plus qu'un homme politique, c'est un phénomène médiatique. Il provoque une fascination certaine chez la plupart des journalistes. Fascination teintée d'exaspération, fascination teintée de perplexité certes, mais fascination tout de même alimentée par une interrogation : comment peut-il débiter autant d'âneries?

Evidemment, Frédéric Lefebvre ne peut pas être un imbécile. Présenter un homme politique comme un crétin ou un sombre idiot, c'est céder à la facilité et omettre qu'il est peut-être simplement un politicien qui a compris comment fonctionnait une partie importante des médias. Leur besoin de polémiques chaque jour renouvelées, le pain quotidien de la petite phrase. L'avantage de cette «petite phrase», ou dans le cas de Lefebvre de la déclaration fracassante, c'est qu'elle n'oblige pas à une enquête approfondie. Elle se suffit à elle-même pour faire un papier avec pour seule mise en perspective la présentation du contexte. Et ainsi, les Lefebvreries (?) alimentent le flot continu des dépêches d'infos.

Frédéric Lefebvre respecte finalement une maxime assez simple: il vaut mieux passer pour un crétin, un gaffeur, un provocateur, un réactionnaire, un porte-flingue, que pour rien du tout. En bref, qu'il faut exister à tout prix dans le cirque médiatique et que pour cela il suffit de donner aux médias ce qu'ils veulent, au hasard de la polémique facile. Une stratégie qui était déjà celle de Nicolas Sarkozy à l'époque où il était ministre de l'Intérieur. Occuper le terrain à tout prix, apparaître chaque jour dans les journaux télévisés, même si c'est pour se faire critiquer et attaquer. Exister avant tout.

Qui peut modérer le troll?

Sur Internet, ce genre d'individus a un nom: les trolls. La comparaison entre l'homme politique et ce type de comportement sur internet a déjà été faite et notamment de façon brillante. Le troll parasite toute discussion, débat, échange, intervient là où il n'a rien à faire dans l'unique but de foutre le bordel. Il est prêt à soutenir n'importe quelle thèse susceptible de rendre fous les autres intervenants. Le troll provoque pour stériliser le débat. Par exemple, à l'annonce d'une journée de grève le 29 janvier dernier pour réclamer des mesures pour la sauvegarde de l'emploi et la hausse du pouvoir d'achat, le troll politique va déclarer «ce qui fragilise aujourd'hui le droit de grève, c'est l'abus de droit de grève». Les autres, exaspérés par ces propos, lui répondent sérieusement et en quelques minutes, le sujet de fond (la situation économique) est totalement tombé dans l'oubli au profit d'une polémique inepte (pour ou contre le droit de grève).

Si Frédéric Lefebvre est un troll, il devient particulièrement savoureux de le voir défendre la régulation du net. Mais à la réflexion, un bon troll n'est-il pas obligé de défendre Hadopi? Et on peut dès lors se demander qui devrait jouer le rôle de modérateur. Les journalistes? Pour l'instant ce n'est pas précisément le cas, personne n'ayant jamais vu un modo rentrer dans le jeu d'un troll, reprendre ses propos, alimenter sa polémique totalement vaine.

Autre point commun entre le troll et Frédéric Lefebvre: le troll s'en fiche comme d'une guigne d'être cohérent. C'est comme ça que le porte-parole de l'UMP peut oser déclarer sur Europe 1 à Jean-Pierre Elkabbach «je pense que l'outrance n'est jamais bonne conseillère» avant de répéter «il ne faut pas oublier que les poupées vaudou dans un certain nombre de pays sont des armes et moi, je ne l'oublie pas» une phrase toute en nuance, presque autant que sa déclaration du 15 décembre 2008 à l'Assemblée nationale, déclaration dont on ne se lasse pas: «L'absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent? Combien faudra-t-il de morts suite à l'absorption de faux médicaments? Combien faudra-t-il d'adolescents manipulés? Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde?»

A l'instar du troll, Lefebvre ne cherche pas à convaincre. Il ne s'adresse pas à la rationalité des citoyens à l'aide d'une démonstration argumentée. Son principal ressort rhétorique, c'est l'analogie. Or, ce procédé ne consiste pas à décrypter une situation réelle mais simplement à la remplacer par une autre et à faire passer cet échange pour une analyse. Une dérive rhétorique contre laquelle le blogueur maître Eolas a créé un groupe Facebook dont la description retranscrit certaines des analogies les plus en vogue depuis le débat sur Hadopi: entre autres, Internet est un kiosque à journaux et le téléchargement c'est du vol.

L'enthymème foireuse

Si on reprend la déclaration tonitruante de Lefebvre à l'Assemblée, on a un bel exemple d'analogie foireuse jouant sur le registre de la peur. «Il aura fallu attendre que des établissements financiers soient en faillite, que la croissance soit au point mort, que des pays soient au bord du gouffre, pour que le monde se réveille et accepte enfin de construire un système régulé au plan international. Faudra-t-il attendre qu'il y ait des dégâts irréparables pour que le monde se décide à réguler Internet? [...] Il est temps, mes chers collègues, que se réunisse un G20 du Net qui décide de réguler ce mode de communication moderne envahi par toutes les mafias du monde. [...] La mafia s'est toujours développée là ou l'État était absent; de même, les trafiquants d'armes, de médicaments ou d'objets volés et les proxénètes ont trouvé refuge sur Internet, et les psychopathes, les violeurs, les racistes et les voleurs y ont fait leur nid.» Il s'agit plus précisément d'un enthymème - c'est-à-dire qu'une des prémisses n'est en réalité qu'un préjugé couramment répandu - construit comme suit :

Prémisse majeure → le système économique mondial est le théâtre d'excès dont la société est victime (vrai)
Prémisse mineure → internet est le théâtre d'excès dont la société est victime (= préjugé courant sur la dangerosité du net).  
Conclusion → internet et l'économie mondiale libérale suivent le même régime, ce qui est bon pour l'un est donc forcément bon pour l'autre. Si vous êtes pour réguler le système libéral, vous êtes pour réguler le web.

En rhétorique, l'enthymème, bien que fort efficace, c'est un peu le sophisme du pauvre, une suite d'impressions mises bout à bout pour faire croire à une logique implacable là où tout n'est qu'amalgame boiteux.

Chez le troll, on peut trouver une forme de beauté liée à la totale gratuité de son comportement. Il ne cherche à en retirer aucune gloire personnelle, il pollue pour polluer. Et là, Frédéric Lefebvre s'éloigne totalement de ce qui semblait pourtant être sa famille intellectuelle. Son attitude n'est rien moins que gratuite. Les quatre avantages de la méthode Lefebvre :

1°) Exister à tout prix. En suivant le précepte de Franck Louvrier, conseiller en communication de Nicolas Sarkozy: «L'art d'un porte-parole c'est de parler sans attendre qu'on vous en donne l'autorisation». Ou comme l'avait confié un député au journal le Parisien «C'est les Galeries Lafayette de la politique: il est dans tous les rayons. Il fait tous les étages!».

2°) Le principe de l'accumulation. Si une déclaration est trop mal perçue par l'opinion publique, une seule chose à faire: en débiter une autre sur un tout autre sujet pour enterrer la précédente. Ce que Lefebvre décrivait lui-même dans un commentaire sur son profil Facebook (le 1er juin à 10h28) «ne jamais rester immobile sinon vous devenez la cible idéale!!!».

3°) Le testeur d'idée. Une preuve du dévouement de Lefebvre envers le Président. Il est prêt à endosser le rôle du méchant et à balancer des propositions potentiellement choquantes («quand vous détectez chez un enfant très jeune, à la garderie, qu'il a un comportement violent, c'est le servir que de mettre en place une politique de prévention») pour permettre au gouvernement de jauger la réaction de l'opinion publique et décider alors de poursuivre ou d'abandonner cette piste.

4°) Préparer cette fameuse opinion publique. Répéter jusqu'à l'écoeurement une idée à l'origine plutôt mal perçue finit par habituer les citoyens et les préparer ainsi à la réforme. Cette technique rejoint tout le discours des adversaires du politiquement correct: «osons dire les choses honnêtement, moi je n'ai pas peur de la vérité». Si à la première déclaration, il y aura une levée de boucliers, à la seconde les mêmes propos passeront mieux et à la dixième ils deviendront acceptables.

Heureusement pour le débat public, et malheureusement pour les amateurs de déclarations choc, Frédéric Lefebvre affirme qu'il arrêtera de travailler à cinquante ans pour voyager et apprendre la musique. Rappelons que l'ancien député — et probable futur secrétaire d'Etat — est né en 1963.

Titiou Lecoq est journaliste indépendante et blogueuse sur Girls and Geeks.

(photo: profil Facebook officiel de Frédéric Lefebvre)

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