Culture

«Plus belle la vie», précurseur du «House of Cards» de la Canebière?

Isabelle d'Ornon, mis à jour le 10.09.2014 à 7 h 37

Le feuilleton de France 3 fête ses dix ans au moment où Netflix annonce la production de sa première série française, «Marseille», dans la même ville. Des Américains qui s'inspirent d'un modèle français, inattendu!

«Plus belle la vie», sur France 3

«Plus belle la vie», sur France 3

Il y a dix ans, le 30 août 2004, France 3 lançait après quatre ans de réflexion Plus belle la vie, feuilleton choral racontant la vie quotidienne des habitants d'un quartier fictif de Marseille, le Mistral, inspiré du Panier. Construction d'immenses décors, industrialisation de la production, chronique sociale, PBLV était alors une petite révolution dans le monde de la télé. 

Dix ans plus tard, le géant américain Netflix (service de vidéo à la demande), qui débarque le 15 septembre en France, a lui aussi choisi la cité phocénne pour planter le décor de sa première production française: Marseille. Une série corrosive de 8 épisodes de 52 minutes qui raconte l'histoire de Robert Taro, maire de la ville depuis 25 ans confronté lors d'élections municipales à son ex-poulain, jeune loup aux dents longues. Le choix de cette ville cosmopolite s'imposait-il, ou PBLV aurait-elle à sa manière préparé le terrain, familiarisé le public à la Canebière? 

Petit retour en arrière sur la genèse du projet de France 3. «La nécessité de décentraliser la production était inscrite dans l'appel d'offres fait aux producteurs», se souvient le scénariste Olivier Szulzynger, aujourd'hui directeur des ateliers d'écriture du feuilleton. «Marseille est la deuxième ville de France, un lieu de passage où beaucoup de gens arrivent par la mer, où l'on trouve une grande diversité. Et c'est une ville qui fait rêver, une ville populaire, et un cadre exceptionnel pour un feuilleton quotidien, même si les 2/3 des séquences sont tournées en studio.»

Netflix, côté réel

Même évidence pour Dan Franck (Carlos, Les hommes de l'ombre), scénariste de la future série de Netflix, qui a planché sur un premier épisode dès janvier, et reçu très vite,  avec le producteur Pascal Breton (Federation Entertainement), le feu vert pour la suite. 

«Ce qui nous séduit dans Marseille, c'est que c'est une ville qui a une personnalité puissante et variée, une force prodigieuse. Il y a un port industriel, un port de plaisance, des dockers, des yachts, des quartiers nord plutôt chauds, d'autres plus bourgeois, le tout parfaitement imbriqué…» 

Patrick Rodriguez, License CC

Un cadre exceptionnel, une réputation de violence, de délinquance sur fonds de misère sociale, qu'imaginer de mieux pour camper une fiction typiquement française! «Créer sans contrainte une série pour de très nombreux téléspectateurs nous permettra de pousser jusqu'à ses limites le théâtre shakespearien de la politique dans une ville déjà célébrée par Alexandre Dumas et Jean-Claude Izzo», se félicite le scénariste dans le communiqué de Netflix annonçant la série. 

PBLV, côté rêve

Plus Belle la vie fête ses 10 ans/ France3

Le feuilleton de la 3, en revanche, n'a jamais voulu insister sur la face noire de la ville. OK pour un climat favorable 365 jours par an, la présence de nombreux professionnels de l'audio-visuel (studios Belle-de-mai), mais le scénario prend soin d'éviter les galéjades. «PBLV n'est pas une chronique marseillaise, nous précise Olivier Szulzynger. On y raconte les évolutions de la société française, on colle aux grands événements de l'actualité, mais tous les Français doivent s'y reconnaître…» Un seul personnage parle avec l'accent, Roland (Michel Cordes), le patron du bar du Mistral. Et encore, l'acteur vient de Montpellier… Paradoxe: la ville est devenue en dix ans le personnage principal de la série, mais PBLV pourrait se passer n'importe ou ailleurs. 

«Avec sa lumière magnifique, son entité sociale et régionale, son coté multiculturel, bien sûr, c'est une ville qui inspirent les réalisateurs», reconnaît Christine Coutin, conseillère de programme à France 3, attachée au projet initial. «Mais, nous ne voulions pas tomber dans le cliché drogue, truands…Nos personnages ne parlent pas de la ville, ce n'est pas une base de réflexion pour l'écriture.» A peine verra t-on passer l'espace de quelques épisodes un politicien véreux, Charles-Henri Piquemal, un vrai «méchant» qui finira pensionnaire à la prison des Baumettes…

A l'opposé, le scénariste Dan Franck bâtit sans complexes les arcanes de son histoire dans cette ville foisonnante:

 «Statistiquement, il n'y a pas plus de criminalité à Marseille qu'à Paris ou dans la Seine-Saint Denis, même s'il y a plus de règlements de compte. Mais la politique trouve ici un terreau dense et riche, je vais inventer sur ce terrain. Mais j'aurai aussi beaucoup de conseillers et d'interlocuteurs.»

L'équipe de production a d'ailleurs rencontré cette semaine le maire, Jean-Claude Gaudin, pour préparer le tournage du printemps prochain, diffusion fin 2015 dans plus de 40 pays). Lutte pour le pouvoir autour d'une vengeance, corruption, la série sera traversée par des personnages forts, politiciens, barons de la drogue, syndicats, bandes rivales… Le producteur, Pascal Breton, nous promet «un House of Cards à la française qui fait voler en éclats les faux semblant.» 

«On travaillera d'une manière kolkozienne, en faisant des kibboutz d'écriture.»

Dan Franck

House of Cards à la française ou Plus Belle la vie sauce américaine? «Les Américains n'ont pas de leçons à recevoir de nous, ce sont les maîtres en la matière, mais si c'est le cas, j'en suis fière, s'amuse Christine Coutin. 

Pourtant, nous ne sommes pas sur le même format ni la même diffusion, les méthodes de travail, les moyens sont très différents. Un épisode de PBLV coûte 120.000 euros alors qu'un 52 min de House of cards doit coûter 1,5 à 1,6 million d'euros… Peut-être le feuilleton a t-il juste familiarisé la ville aux yeux des téléspectateurs.» 

Dan Franck dépasse la comparaison avec le feuilleton-phare de France 3, puisque le propos de Marseille, série courte, est essentiellement politique. Mais le scénariste des Hommes de l'ombre (série de France 2 sur les coulisses peu reluisantes d'une campagne présidentielle), ravi de l'opportunité, se plaît à y détecter une sorte de «retour à l'envoyeur»: 

«Les séries américaines sont formidables, mais nous avons aussi des fictions importantes comme Engrenages, Mafiosa, Les revenants et Les hommes de l'ombre… De toute façon, les codes en la matière sont universels. Les ressorts de l'intrigue, dramatisation, personnages puissants, fin de chapitres forts, sont les mêmes que ceux  de la vieille Europe, des feuilletons français du XIXème siècle. En cours de route, ils se sont abîmés, puis à nouveau enrichis Outre-Atlantique. Aujourd'hui, avec la production, nous appliquons une nouvelle manière de travailler. J'ai écrit le premier épisode et les arches narratives, j'écrirais également le dernier. Pour le reste,  je vais prendre des gens comme les show-runners, on travaillera d'une manière kolkozienne, en faisant des kibboutz d'écriture. Netflix, c'est un formidable enjeu pour les scénaristes et les producteurs français.»

Plus belle la vie

France 3, 20h15 du lundi au vendredi. (Journée spéciale pour l' anniversaire des dix ans fin septembre ou début octobre)

Voir sur le site de France 3

Les hommes de l'ombre

France 2, rediffusion de la première saison à partir du 10 octobre, 23h20, avant diffusion de la deuxième saison avec Carole Bouquet

Voir sur le site de France 2

 

Isabelle d'Ornon
Isabelle d'Ornon (3 articles)
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