Culture

«L’Institutrice» de Nadav Lapid, éloge de l’intranquillité

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 13

Ce film témoigne de l'élan des puissances secrètes de la poésie, et de combien son absence dans un monde avide et névrosé engendre de misère.

Sarit Larry et Avi Shnaidman, dans «L'Institutrice» / Haut et court

Sarit Larry et Avi Shnaidman, dans «L'Institutrice» / Haut et court

L'Institutrice

Réalisé par Nadav Lapid

Avec Sarit Larry, Avi Shnaidman, Lior Raz

Sortie: 10 septembre 2014 | Durée: 2h

Séances

Ce fut, hors compétition officielle, un des films les plus remarqués au dernier Festival de Cannes, et à juste titre. Deuxième long métrage du singulier et talentueux réalisateur israélien Nadav Lapid, après Le Policier qui avait déjà attiré l’attention, ce film propose à ses spectateurs une expérience constamment vivante, tendue, déstabilisante mais sur un mode qui ne cesse de susciter de nouvelles questions, d’ouvrir de nouvelles propositions.

Il accompagne l’itinéraire de Nira, l’institutrice du titre, qui officie dans une maternelle de Tel-Aviv. Entre son école, où elle s’investit beaucoup, et son couple qui ronronne mollement, Nira fréquente un club de poésie, à la recherche d’un épanouissement personnel, d’un contact avec quelque chose de plus que les routines, ni sinistres ni passionnantes, qui composent son quotidien.

Et déjà il apparaît que le réalisateur, en assemblant des images et des situations de tous les jours, met en place un rapport au monde plus complexe, plus habité de flux divergents sinon contradictoires, que la quasi-totalité des fictions réalistes dont est capable le cinéma –sans parler de la télévision.

En quelques séquences où rien de décisif ne semble advenir, Nadav Lapid met en place un monde traversé de multiples tensions, capable du plus banal comme d’on ne sait quels dérapages.

Mais voilà que Nira s’avise qu’un des gamins de 5 ans dont elle s’occupe invente des poèmes d’une étonnante maturité et d’une grande puissance expressive. Sans crier gare, le petit Yoav se met soudain à dire à haute voix des phrases à la fois mystérieuses et précises, dans un langage qu’il peut connaître mais invoquant une complexité du monde et des sentiments qu’on n’attribue pas d’ordinaire à un enfant de son âge.

Là s’enclenche une série d’événements qu’il n’est pas utile de détailler ici, mais qui vont engendrer un récit à rebondissements, aussi inattendus que tour à tour émouvants et inquiétants autour de ce tandem paradoxal constitué de la maîtresse et de l’enfant, tout en rendant sensibles de multiples aspects, parmi les plus troubles et les plus violents de la société contemporaine. La «société contemporaine» étant ici pour une part la société israélienne dans ses spécificités, et pour une part celle des classes moyennes occidentales de manière bien plus large.

Sans que cela semble jamais forcé, Lapid ne cesse de déplacer les manières de filmer, les distances entre ses protagonistes, et entre eux et sa caméra. Parfois sèchement observatrice, parfois lyrique, elle devient par instant un protagoniste du récit, lorsque les enfants s’en approchent jusqu’à toucher l’objectif.

Aussi intrigante que les évolutions dans les relations entre les personnages, la mobilité de la mise en scène construit un monde littéralement distordu par cette irruption improbable: la puissance poétique d’un tout petit garçon. Présence perturbante, Yoav n’est ni un petit génie, ni un mignon bonhomme traversé d’une puissance qui le dépasserait, ni un inquiétant petit monstre comme le cinéma d’horreur en est friand, mais un être à la fois très intense et assez opaque, qui ne livrera rien des énigmes qui l’habitent.

Qu’est-ce que raconte L’Institutrice? On se gardera de prétendre répondre à cette question. Disons plutôt que, par touches successives, le film entend prendre en charge cette force qu’il invoque, idée radicalement inassignable à toute nécessité psychologique, sociologique, et évidemment économique: la poésie.

Sarit Larry © Haut et Court

Cette mise en œuvre de la poésie comme énergie déstabilisatrice, «sauvage», mais pas nécessairement sur un mode spectaculaire, trouve une étonnante incarnation dans la présence multiple de l’actrice Sarit Larry, parfois d’une grande beauté et parfois non, parfois d’une rassurante présence et parfois très inquiétante, passant d’une tension sèche et quasi-abstraite à une sensualité d’amante brûlante et une tendresse où se confondent l’épouse, l’amie et la mère.

C’est peu dire que Nadav Lapid et Sarit Larry ne laissent jamais leur spectateur en repos: au fil de péripéties qui n’ont en elles-mêmes rien d’extraordinaire (sauf à la fin), mais qui ne cessent de remettre en question les relations que chacun est susceptible de construire avec les protagonistes, L’Institutrice témoigne du même élan des puissances secrètes de la poésie, et de combien son absence dans un monde avide et névrosé engendre de misère.

Il n’aura échappé à personne qu’entre la présentation du film à Cannes et sa sortie a eu lieu une guerre, et l’assassinat de centaines de civils palestiniens par l’armée israélienne.

S’il est très explicitement question de conflits sociaux et raciaux dans L’Institutrice, autour de la ligne de fracture entre juifs ashkénazes et sépharades, les Palestiniens n’existent pas dans le film –sinon comme cible probable, mais jamais désignée, du fils de Nira qui vient d’être nommé officier de Tsahal et fête cela avec entrain, entre parents et copains.

Cette absence, si caractéristique du déni de toute une partie de la société israélienne hors situation de conflit ouvert, n’est pas un aveuglement du film. C’est au contraire le plus sombre et les plus grave des innombrables abîmes souterrains sur lesquels il est construit. Ceux-là même auxquels se confronte la poésie, aussi, surtout, lorsqu’elle parle d’amour.    

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte