L’Ecosse, la future Arabie saoudite écolo d’Europe?

Parc éolien de Whitelee, 2009. REUTERS/David Moir

Parc éolien de Whitelee, 2009. REUTERS/David Moir

L'Ecosse a du vent, mais aussi des vagues et des marées. Si ce potentiel est exploité, alors l'avenir peut être opulent, le pays devenant la centrale électrique de l’Europe et vendant son expertise au monde entier.

En 2012, un guide touristique à destination des visiteurs japonais expliquait qu’il ne fallait pas s’étonner si la plupart des Ecossais sortent sans parapluie, alors que leur climat est connu pour être humide. Tout nouvel arrivant apprend vite la dure vérité: dans ce pays, les parapluies ont la vie brève, à cause d’un vent qui souffle fort. Cependant, ce n’est pas une malédiction: l’industrie du parapluie doit être ravie, mais surtout, le vent produit de l’énergie propre pour l’Ecosse et le reste du Royaume-Uni.

Ce n’est pas la seule source d’énergie dont dispose l’Ecosse: d’abord, il y a le pétrole et le gaz dans la mer du Nord qui rapportent des milliards de livres sterling à l’économie britannique, puis il y a toutes les énergies renouvelables. En plus du vent, il y a l’énergie hydroélectrique, celle des vagues et celle des marées.

«Nous sommes la nation la plus riche en énergie par tête en Europe, jubile Fergus Ewing, ministre de l’Energie, des Entreprises et du Tourisme dans le gouvernement écossais. Nous représentons 8% de la population du Royaume-Uni, 1% de celle de l’Union européenne, mais nous possédons 90% de la capacité hydroélectrique britannique, la plus grande réserve pétrolière de l’UE, 25% du potentiel éolien offshore de l’UE et 10% de son potentiel en matière d’énergie des vagues.»

11.000 emplois

L’Ecosse, avec son parlement autonome sur de nombreux domaines dont l’énergie, a déjà commencé à exploiter ces ressources propres: avec un objectif de 31% d’énergie consommée produite par le renouvelable battu en 2011, l’objectif est d’atteindre 100% en 2020 avec un palier à 50% en 2015. Christian Allard, député SNP (Scottish National Party) pour le nord-ouest de l’Ecosse au parlement d’Edimbourg et originaire de Bourgogne, salue cet enthousiasme généralisé pour les énergies propres:

«Toutes les entreprises dans le nord-est qui ont travaillé dans les hydrocarbures consacrent une partie de leur chiffre d’affaires au renouvelable. C’est formidable car elles investissent dans toute l’Ecosse: cela crée des emplois partout et cela décentralise un peu le secteur de l’énergie.»

Un secteur qui emploie plus de 11.000 personnes dans le pays, en particulier dans le nord-est.

Il y a là de quoi devenir l’Arabie saoudite du renouvelable: si ce potentiel est exploité, alors l’Ecosse est promise à un avenir d’opulence, en devenant non seulement la centrale électrique de l’Europe, mais aussi en vendant son expertise au monde entier.

Fergus Ewing, 2011 / EWEA via FlickrCC License by

«Le renouvelable rapporte beaucoup au niveau de l’emploi, de la création et de l’expertise. Nous pouvons exporter notre expertise au reste du monde si nous devenons autant à la pointe dans toutes les énergies renouvelables que nous le sommes dans l’éolien», explique Christian Allard. Cependant, pour les indépendantistes, tout cela n’est à leur portée que si l’Ecosse dit oui à l'indépendance le 18 septembre.

Les militants du oui sont très critiques de la direction du gouvernement britannique actuel, plus enclin à investir dans l’énergie nucléaire que dans le renouvelable. Liam McArthur, député écossais libéral-démocrate d’Orkney (île au nord du pays) et partisan du maintien de l’Ecosse dans le Royaume-Uni, les rejoint sur ce point.

Et si l'Ecosse devient indépendante?

Cependant, l’idée selon laquelle il faut que l’Ecosse fasse son chemin seule pour pouvoir atteindre ses objectifs d’énergie propre lui semble insensée.

«Dans le secteur, vous croiserez très peu de gens qui vous diront que les défis futurs seront mieux relevés dans un marché segmenté. En ce qui concerne les investissements dont nous aurons besoin, c’est bien mieux s’ils sont soutenus par un grand marché comme celui du Royaume-Uni plutôt que par un plus petit comme l’Ecosse. En ce moment, on partage les ressources et les charges, dans l’intérêt de l’Ecosse et du Royaume-Uni.»

C’est précisément sur ce partage des ressources et des investissements que les indépendantistes et les unionistes s’écharpent.

Pour les premiers, même si l’Ecosse devient indépendante, il y aura toujours un marché commun de l’électricité, qui permettra à l’Ecosse de vendre son électricité au reste du Royaume-Uni: c’est plus pratique pour tout le monde. Les unionistes, de leur côté, disent que le reste du Royaume-Uni n’aurait aucune obligation d’acheter son électricité à son nouveau voisin du nord, d’autant plus qu’elle risque de coûter très cher. Voilà le nœud du problème: produire de l’énergie propre coûte très cher.

Pour Fergus Ewing, c’est très simple: avec un tiers de la production renouvelable britannique située en Ecosse, le reste du Royaume-Uni est dans une situation de dépendance, et n’aura pas d’autre choix que de se tourner vers le Nord, et de continuer à lui verser 28% de ses subventions.

«Nous ne voulons pas de coupures d’électricité en Angleterre! Garder le système actuel où l’on partage les coûts et les investissements pour le renouvelable entre l’Ecosse et le reste du Royaume-Uni fait sens, car le Royaume-Uni doit atteindre ses objectifs en matière d’énergie propre. Nous sommes la solution la plus économique pour le Royaume-Uni.»

Liam McArthur n'est pas de cet avis:

«Effectivement, il pourrait y avoir une négociation pour que l’Angleterre achète de l’électricité au nord, mais ce n’est pas du tout garanti: il n’est pas dit que le système fasse que les contribuables d’un pays puissent subventionner un autre pays. Les politiques britanniques seront sous pression pour acheter l’électricité la moins chère, et ce n’est pas sûr qu’elle vienne du renouvelable écossais.»

Tout au nord de l'Europe...

Patrice Geoffron, directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP) de l’université Paris-Dauphine, enfonce le clou: l’énergie du vent, dans laquelle les recherches sont avancées, coûte cher à produire, mais les énergies que l’on expérimente toujours le sont encore plus.

«Il y a la question de la capacité de financement, car au final tout cela doit se traduire dans le tarif de l’électricité. Dans un premier temps au moins, on est conduit à subventionner une énergie qui coûte plus cher que de produire au gaz ou au charbon, ou même au nucléaire. Cela suppose que collectivement, on ait la capacité de le financer. C’est le cas par exemple de l’éolien offshore, une électricité qui, produite à l’unité, coûte deux à trois fois plus cher. Cela pèse sur la collectivité jusqu’à ce que ces capacités soient à maturité. C’est le cas plus encore pour les énergies marémotrices qui sont encore moins à maturité. Parmi tout ce dont on parle, ce qui est le plus à maturité est l’éolien onshore (donc sur terre), mais pour le reste, c’est effectivement plus coûteux.»

Plus encore, la situation géographique de l’Ecosse, au nord de l’Europe, est un obstacle pour le moment difficile à surmonter: comment envoyer à l’autre bout du continent une énergie qu’on ne sait pas encore bien stocker quand elle est excédentaire? L’Ecosse accueille avec enthousiasme les projets d’expansion des interconnexions entre les pays européens, mais il semble qu’ils vont se réaliser dans un futur lointain.

Patrice Geoffron:

«D’un côté, dans le cadre d’une politique commune dans la Grande-Bretagne, le choix de mettre le renouvelable en Ecosse et le nucléaire ailleurs fait sens. Mais s’il s’agit d’avoir une politique spécifique à l’Ecosse et de viser le reste de l’Europe, on va se trouver avec un problème d’interconnexion avec le reste de continent. Il y a certes des projets de supergrids, de super réseaux de transports dans la mer du Nord, qui pourraient être commun aux pays scandinaves et qui rejoindraient le plateau continental. Mais ce n’est encore qu’un projet qui va demander beaucoup de financement. On n’aura les idées claires que vers 2020 et pas avant. Par rapport à l’ambition écossaise qui est de se lancer très vite et très fort, cela risque de démarrer plus vite et plus fort que les capacités de transport d’électricité.»

Pour Christian Allard, c’est grâce à une collaboration entre Etat et entreprises que l’Ecosse réussira à réaliser son potentiel.

«Le Royaume-Uni a très peu investi dans la mer du Nord, mais s’est servi de l’industrie pour prendre de l’argent des sociétés privées qui elles ont investi: par exemple, Total a mis 3,3 milliards de livres dans les eaux des Shetlands il y a quelques années. Maintenant, au niveau du renouvelable, nous faisons appel à ces sociétés dans les hydrocarbures qui réinvestissent une part de leurs bénéfices dans le renouvelable, et elles seront appuyées par le gouvernement écossais car le gouvernement britannique sous David Cameron n’a pas le renouvelable dans son radar.»

Les unionistes quant à eux préviennent qu’en dehors du Royaume-Uni, la facture d’électricité des foyers s’alourdira de 189 livres par an pour financer les parcs éoliens. Pour Liam McArthur, il n’y a que les investissements du Royaume-Uni qui rendront l’électricité propre abordable.

«On est à ce moment difficile où il faut que l’on décarbonne notre économie tout en faisant en sorte de ne pas mettre une pression insoutenable sur ceux qui sont déjà dans une pauvreté énergétique. Cela ajoute un autre niveau de complexité à la question.»

 

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