Monde

Comment Glasgow a ressuscité

Assa Samaké, mis à jour le 15.09.2014 à 7 h 41

Au milieu du XXe siècle, la cité autrefois florissante a tout perdu. Mais la ville a refusé de mourir...

Glasgow, Govan, février 2014. REUTERS/Stefan Wermuth

Glasgow, Govan, février 2014. REUTERS/Stefan Wermuth

Quelques jours après la fin des Jeux du Commonwealth, Glasgow range les derniers vestiges du plus grand évènement sportif jamais accueilli en Ecosse.

Sur la place de l’Hôtel de ville, il ne reste plus que la structure de la boutique éphémère des Games, et des camionnettes s’apprêtent à emporter la mascotte. Alors que la vie dans la troisième agglomération du Royaume-Uni et la plus grande ville d’Ecosse revient à la normale, le débat fait rage quant à l’impact réel des Jeux sur Glasgow: 60% des Glaswégiens estiment qu’ils ont eu un effet positif sur leur ville… ce qui laisse une partie importante de gens qui sont loin d’être convaincus que les 11 jours de compétition leur ont vraiment apporté quelque chose.

Des sports et de la culture

Le cas des Games, c’est toute l’histoire de Glasgow: une ville qui a dû se renouveler pour accueillir de grandes manifestations culturelles. Les Games ne sont que l’étape la plus récente de ce lifting: c’est un parcours qui a commencé il y a plus de trente ans qui a permis à Glasgow d’être aujourd’hui la troisième ville la plus visitée du Royaume-Uni après Londres et Edimbourg.

Mais tout cela est encore très nouveau.

«Quand j’étais petite, quand on voyait un touriste à Glasgow, c’est qu’il s’était perdu», plaisante Bailie Elizabeth Cameron, conseillère municipale travailliste de Glasgow chargée du développement économique de la ville. Elue pour la première fois en 1992, elle était chargée de la culture dans le conseil municipal avant de devenir Lord Provost (l’équivalent du maire dans les grandes villes d’Ecosse) de Glasgow de 2003 à 2007.

Glasgow revient de loin. Au XIXe siècle, l’avenir paraissait radieux pour la ville de l’ouest de l’Ecosse: c’était l’une des premières villes qui ait vu arriver la révolution industrielle, et la deuxième ville la plus riche de l’empire britannique. Elle possédait la 4e plus vieille université du royaume et construisait jusqu’à la Première Guerre mondiale un cinquième des navires du monde. Au XXe siècle, c’est la chute.

«Des années 1950 à 1970, nous avons tout perdu, absolument tout. Le chômage a explosé, la presse montrait des photos de la ville en ruines.»

Glasgow n’était plus que l’ombre d’elle-même.

C’est dans la décennie suivante que la ville a commencé à se redresser: c’est «la ville qui a refusé de mourir», d’après l’ouvrage du politologue Michael Keating. En 1988, Glasgow accueille pour la première fois depuis 50 ans un évènement de grande envergure: le Garden Festival, qui attire près de 5 millions de visiteurs –de loin l’édition la plus populaire jamais tenue au Royaume-Uni.

Avec un coup de pied donné pour la rénovation, l’acte deux de la renaissance arrive quand en 1990, l’Union européenne nomme Glasgow Capitale européenne de la Culture. «Les artistes sont venus en masse pour vivre ici, et les gens ont commencé à voir la ville autrement», se félicite Liz Cameron.

Enfin, en 2007, Glasgow gagne l’organisation des Jeux du Commonwealth, grâce auxquels 5.000 emplois directs ont été créés, 200 millions de livres sterling investis dans les lieux de compétitions et 700 millions d’euros dans l’amélioration des transports.

«On a utilisé la culture et le sport pour améliorer la vie des gens, explique l’élue travailliste. Tous ceux qui sont venus cet été ont été absolument soufflés par le changement.»

Malgré ce coup de jeune, l’image du décor du film Trainspotting colle toujours à la ville.

«Régénération» ou «gentrification»?

Les berges de la Clyde, le fleuve qui traverse Glasgow d’est en ouest, sont un repaire de touristes et de jeunes cadres dynamiques: les friches industrielles, vestiges d’une industrie navale longtemps florissante, ont laissé place à des logements flambant neufs, des voies piétonnes et pistes cyclables qui n’ont rien à envier aux berges de Seine, un musée des sciences, aux locaux de BBC Scotland et de la chaîne écossaise STV, ainsi qu’au Scottish Exhibition and Conference Centre qui accueille quelques-uns des plus grands concerts du pays.

Mais dans les quartiers les moins privilégiés de Glasgow, le tableau est loin d’être aussi reluisant: à commencer par l’East End de la ville, là où le village des athlètes a été construit.

«Nous devons toujours faire face des problèmes socio-économiques majeurs avec notamment de très gros problèmes de santé dans certaines zones de la ville», expose Kenneth Gibb, directeur du think-tank Policy Scotland et professeur d’économie du logement à l’université de Glasgow. C’est ce qu’on appelle le Glasgow effect: on ne sait pas pourquoi ni comment, mais comparée à d’autres villes post-industrielles britanniques, Glasgow est à la traîne.

Tout ce qu'on a gagné peut partir en un claquement de doigt. On n'en aura jamais fini

Liz Cameron, conseillère municipale

L’espérance de vie des hommes à Glasgow est la plus basse du Royaume-Uni, et dans quelques quartiers de la ville, celle des hommes ne dépasse pas les 65 ans. Dans ces mêmes quartiers, la pauvreté est effrayante: selon les statistiques du Child Poverty Action Group in Scotland, un enfant sur trois à Glasgow vit en dessous du seuil de pauvreté.

C’est précisément dans ces quartiers défavorisés de l’est de la ville que l’héritage des Commonwealth Games fait le plus débat.

Malgré le vélodrome flambant neuf et les nouveaux logements qui ont été construits, tout le monde se souvient de la très médiatisée affaire Jaconelli en 2011, où Margaret Jaconelli et son mari ont été forcés de quitter leur maison à Dalmarnock, contre une compensation qu’ils contestent, pour laisser place aux chantiers des Games. «Tout ça pour que des abrutis en short puissent courir», lançait à l’époque son conjoint, exaspéré. A Dalmarnock, l’idée qu’on a fait les jeux contre eux est très répandue, mais Liz Cameron refuse de l’entendre.

«Dès le départ, on a fait en sorte que les habitants soient impliqués dans le projet et qu’ils y gagnent quelque chose. Tout ce qui a été construit appartient aux gens, et bien avant que les Games commencent, les infrastructures ont été utilisées par le quartier.»

L’autre perception est que la régénération n’est qu’un synonyme politiquement correct pour gentrification, et que le quartier a été vidé de sa substance pour se boboiser. Pour Kenneth Gibb, seul le temps peut le confirmer.

«Renouveau urbain ne veut pas forcément dire gentrification. Il y a bien sûr des endroits où cela a été le cas, mais rien ne dit que ce sera la même chose pour Glasgow. En vérité, les logements sont relativement abordables, même dans le centre-ville, mais beaucoup sont de mauvaise qualité. Il faut beaucoup d’investissements pour améliorer le parc immobilier.»

Liz Cameron va plus loin:

«Sur les 700 nouveaux logements qui ont été construits, plus de la moitié ont été réservés à la location et seront des logements sociaux, donc gérés pas les housing associations [organisations privées non lucratives qui gèrent le parc de logements sociaux]. Le reste est pour l’accession à la propriété à des prix très abordables!»

Glasgow commence à cueillir les fruits de sa transformation, mais il reste encore beaucoup à faire.

«Les gens me demandent quand est-ce qu’on en aura fini, dit Liz Cameron. Mais tout ce qu’on a gagné peut partir en un claquement de doigt. En fait, on n’en aura jamais fini.»

Pour Kenneth Gibb, il ne faut pas attendre des miracles de la régénération.

«Il n’y a rien de magique dans ce processus. Pour que ça marche, il faut une approche multi-sectorielle, avec les pouvoirs publics, les associations, les acteurs économiques, et les bénéficiaires.»

La municipalité travaille en partenariat avec le gouvernement britannique et le gouvernement écossais dans le cadre du City Deal, un programme d’investissements de plus d’un milliard de livres sterling pour donner un coup d’accélérateur à l’emploi et à la rénovation des transports. Mais à la veille d’un référendum sur l’indépendance, le conseil municipal à majorité travailliste (donc contre l’indépendance) ne cache pas ses inquiétudes.

«Bien sûr que les gens sont inquiets»

«J’ai bien peur que si on vote pour l’indépendance, nous n’ayons pas le City Deal. Le gouvernement SNP (pro-indépendance, au pouvoir depuis 2007 en Ecosse) ne comprend rien aux grandes villes, il est très centralisateur. De plus, nous avons beaucoup d’affinités avec les grandes villes en Angleterre comme Liverpool ou Manchester, et je n’ai pas envie de les abandonner quand elles aussi souffrent à cause de la coalition», argumente Liz Cameron. Selon elle, les Glaswégiens des quartiers les plus pauvres expriment les mêmes réserves.

«Bien sûr que les gens sont inquiets. Ils sont inquiets parce qu’ils ne savent pas quelle monnaie ils utiliseront si nous devenons indépendants, ils sont inquiets pour les emplois qui restent dans l’industrie navale car l’Angleterre n’aurait aucune raison de construire ses navires de guerre en Ecosse si nous devenons un autre pays.»

Pour Kenneth Gibb, il est difficile de prévoir comment les habitants de Glasgow voteront.

«Tout ce que je peux dire, c’est que la participation sera très haute car on se sent tous concernés. Mais il n’est pas impossible que les quartiers défavorisés votent un peu moins. Ces gens-là ont très souvent été abandonnés, donc soit ils voteront pour un changement radical, soit ils deviendront très cyniques quant à la capacité de leur vote à changer les choses.»

Assa Samaké
Assa Samaké (4 articles)
Journaliste
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