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AnonIB, le forum où les femmes ne sont que des corps sans vie dont on accumule les images dans des disques durs

Amanda Hess, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 09.09.2014 à 13 h 45

Les utilisateurs du site sur lequel ont été publiées les photos de célébrités nues ne cherchent pas à humilier les femmes. Cela va au-delà. Ils estiment que le corps des femmes leur appartient et n'imaginent même pas que celles-ci puissent éprouver quoi que ce soit.

Jennifer Lawrence, en mai 2014. REUTERS/Eric Thayer

Jennifer Lawrence, en mai 2014. REUTERS/Eric Thayer

Comment résoudre un problème comme le «Fappening»? Depuis que des dizaines de photos intimes de célébrités féminines ont été piratées, diffusées et abondamment partagées sur Internet, de nombreux commentateurs ont proposé tout un éventail de solutions.

Pour certains, les femmes pourraient se protéger contre ce genre de déboires en ne se prenant jamais en photo nues. Pour d'autres, le système judiciaire américain devrait remonter la trace des hackers et les traduire devant les tribunaux. Ou peut-être est-ce la faute d'Apple et de sa sécurité aléatoire.

Et il y a aussi ceux qui estiment qu'un tel incident pourrait être résolu par un changement collectif de mentalité. C'est le cas par exemple de Lux Alptraum qui, sur Al Jazeera America, avance que la déstigmatisation sexuelle est ce qui empêchera les hackers de profiter des femmes: si ces dernières ne sont plus obligées de considérer leur sexualité comme une expression honteuse et qui se doit d'être cachée au monde, alors les pirates n'auront plus aucun intérêt à regarder par le trou de la serrure. 

Déstigmatiser la sexualité féminine est un projet d'importance, mais ne sera ici d'aucun secours. Ici, le nœud du problème n'est pas que des gens piratent, diffusent et partagent ces photos parce qu'ils considèrent le corps féminin comme un vecteur de honte. Le problème, c'est qu'ils estiment que le corps des femmes leur appartient.

Voyez les membres d'AnonIB, un forum Internet où des usagers anonymes se rassemblent pour s'échanger les photos de femmes nues sans leur consentement. Les images piratées de Jennifer Lawrence sont ainsi apparues sur AnonIB quelques jours avant de se retrouver partout sur le Web; les hackers y ont dressé leur campement et se targuent de pouvoir télécharger des photos privées issues de comptes iCloud d'une poignée de célébrités et de milliers de femmes dont vous n'avez jamais entendu parler.

Après avoir compulsé le forum pendant toute une journée, je n'ai jamais croisé d'usagers pour qui l'humiliation ou la honte ressenties par leurs cibles avaient une quelconque importance. En réalité, je ne suis pas certaine que ces gens aient même conscience que les femmes puissent éprouver quoi que ce soit.

Pour eux, les femmes –et ici, il s'agit toujours de femmes– sont des objets à se passer entre amis et inconnus. L'éventualité que la femme exposée puisse se sentir humiliée n'entre jamais dans le débat, parce que cela sous-entendrait que les femmes soient capables d'une quelconque subjectivité. 

Ce n'est pas du revenge porn, ils ne recherchent pas l'humiliation

Les gens qui diffusent du «revenge porn» le font pour humilier des femmes qu'ils ont fréquentées et dont ils s'estiment trahis, mais dans ce forum, les participants se satisfont tout à fait de violer l'intimité de leurs connaissances, camarades de classe et autres parfaites inconnues sans la moindre motivation interpersonnelle supplémentaire. Sur AnonIB, les femmes ne sont pas présentées comme mortifiées ou bouleversées. Elles sont «bonnes», «incroyables», «super baisables» ou tout simplement «ce cul à droite» ou «cette petite paire de nichons». Elles sont entièrement dénuées de personnalité ou d'identité –elles ne sont qu'un prénom accolé à une image explicite.

Il s'agit d'un sport dont les femmes sont les trophées. Quand la photo d'une femme nue est volée sur le cloud ou récupérée chez un ex-petit copain trop partageur, le site lui attribue la catégorie «victoire». Comme dans «La meuf a un corps incroyable. Les victoires sont rares, mais elles existent.  Travaillez son ex pour qu'il vous la donne et postez-la ici».

Comment les photos atterrissent sur le site n'a aucune importance, ce qui compte, c'est qu'elles y soient: certaines images viennent du piratage d'un compte iCloud, mais d'autres se passent de main en main et peuvent remonter tout le réseau de connaissances d'une cible –certains leakers affirment avoir reçu la photo de la fille pendant qu'ils sortaient ensemble, d'autres l'ont volée sur le portable du petit copain quand il avait le dos tourné. On trouve aussi les images de femmes qui ont pu les diffuser de leur plein gré –lors d'une vieille session de cam porno, par exemple– sous la forme de captures d'écran dénichées ici ou là.

Et quand il n'y a pas de «victoires», on se console avec des photos en bikini puisées dans des albums de vacances postés sur Facebook: si tout le monde est là pour la gagne, le jeu représente déjà la moitié de la rigolade. Partager ses trucs et astuces pour obtenir les images galvanise aussi les troupes. 

Une victoire, une monnaie d'échange

Sur le forum, les usagers postent les selfies que leurs cibles ont publiées sur Instagram et où on les voit, par exemple, sourire dans une voiture. Ensuite, ils recrutent d'autres usagers pour en retrouver la marque et le modèle; une information qui, si on en croit les joueurs, va pouvoir servir à trouver la réponse à la question de sécurité de son compte iCloud. (Si je ne peux mesurer l'honnêteté de toutes ces contributions anonymes –et sachant que les dizaines de mails que j'ai envoyés à des membres du forum sont restés sans réponse– l'énorme quantité d'échanges et de photos consultables sur le site prouve bien que tout le monde ne bluffe pas.)

Pour ces gens, ce que pensent les femmes n'a pas la moindre importance

 

Les photos des célébrités récemment apparues sur AnonIB et d'autres sites ont été largement diffusées (par les hackers, les internautes et les médias), mais la plupart du temps, les usagers de ces forums n'aiment pas exposer leurs «victoires» à la face du monde.

Sur AnonIB, il est ainsi interdit de publier les «adresses, numéros de téléphone, comptes de réseaux sociaux et noms de famille» des femmes concernées. L'objectif avoué d'une telle directive, selon AnonIB, est d'éviter la «malveillance», mais en réalité, cela protège les usagers et empêche que leurs activités soient découvertes par les femmes qu'ils exposent, notamment à la faveur d'une recherche Google.

A l'évidence, ce n'est donc pas l'humiliation publique qui est recherchée. Si certains usagers peuvent poster des preuves en image de leurs victoires sur le forum, davantage y viennent pour se connecter à un pirate qui pourra, en toute discrétion, accéder aux photos d'une ex-petite copine ou d'une camarade de classe via email. «Les choses resteront privées si exigé!, écrit ainsi un hacker. J'espère simplement pouvoir profiter de la victoire.»

Certains pirates proposent leurs services en échange d'un droit d'accès aux «victoires» découvertes (et beaucoup précisent qu'ils ne pirateront que les comptes de «bonnasses»). Les photos servent aussi de monnaie d'échange entre hackers, qui acceptent parfois de troquer leur collection de photos contre de nouvelles astuces qui leur permettront d'en compiler encore davantage. 

Une culture qui doit totalement changer

Dans certains coins du forum, les usagers se rassemblent sur des pages organisées par Etat américain, puis démarrent des fils de discussion consacrés à la traque d'images d'étudiantes fréquentant leurs universités, ou de jeunes filles leurs lycées. (Si le règlement du site est très strict pour tout ce qui concerne la pédopornographie, de nombreux usagers cherchent les photos de lycéennes qui passeront l'équivalent du bac en 2015, 2016 ou 2017; et ces threads se comptent par centaines.) Souvent, ceux qui possèdent des images dénudées de filles fréquentant tel ou tel établissement les partagent aussi dans l'espoir que d'autres les imitent. Si cela n'arrive pas, les leakers s'énervent, disent qu'ils ont dévoilé leurs «victoires» pour rien et traitent les autres de «chochottes».

Ce monde est par-delà l'humiliation. Il s'agit d'un réseau organisé d'individus qui cherchent à exercer leur pouvoir sur des femmes et des filles en les réduisant à des corps sans vie et en les accumulant sur leurs disques durs.

Sans pour autant que les participants le formulent ainsi –ces usagers, qui semblent pour beaucoup extrêmement jeunes, estiment probablement se livrer à des activités masturbatoires inoffensives; le différentiel de pouvoir inhérent à de telles actions est si banalisé qu'il passe sans doute inaperçu. Et ce n'est pas un problème qui se résoudra en incitant les femmes à aimer leurs corps et à ne plus les considérer comme quelque chose de honteux.

Pour ces gens, ce que pensent les femmes n'a pas la moindre importance. Leur problème, c'est une culture qui doit intégralement changer. Et si elle ne le fait pas d'elle-même, peut-être que la justice pourra effectivement lui donner un petit coup de main.

Amanda Hess
Amanda Hess (35 articles)
Journaliste
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