Monde

Cinq raisons qui expliquent les assassinats de journalistes américains par l'Etat islamique

Joshua Keating, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 08.09.2014 à 12 h 38

Ces actes semblent avoir pour but d'intensifier l'engagement militaire des Etats-Unis en Irak et pourquoi pas en Syrie. Pourquoi les dirigeants de l'EI font-ils cela?

Un militant de l'Etat islamique, dans la ville syrienne de Tabqa, le 24 août 2014. REUTERS

Un militant de l'Etat islamique, dans la ville syrienne de Tabqa, le 24 août 2014. REUTERS

L’Etat islamique a filmé deux assassinats de citoyens en moins d’un mois –une stratégie pour le moins difficile à comprendre. L’organisation fait pourtant preuve d’une finesse stratégique impressionnante: en deux ans, elle est devenue l’organisation terroriste la plus riche au monde et a fondé un Etat théocratique presque viable. Elle a atteint ces objectifs en prenant le contrôle de (et en renforçant son emprise dans) plusieurs régions d’Irak et de Syrie, qui comptent parmi les pays les plus instables de la planète –tout en évitant de commettre des actes qui entraîneraient une riposte violente des Etats-Unis, à l’inverse d’al-Qaida.

Voilà pourquoi ces assassinats commis sur la place publique internationale ont de quoi surprendre: ils semblent avoir pour but de provoquer une intensification de l’engagement militaire des Etats-Unis en Irak (et peut-être même en Syrie). Il suffit de songer au parcours d’al-Qaida depuis 2001 pour comprendre que cette stratégie n’est sans doute pas la plus sage.

Comment expliquer les décisions des dirigeants de l’Etat islamique (EI)? Voici cinq explications possibles.

1.Ils se sentent acculés 

L’Etat islamique n’a pas chômé en 2013 et pendant la première moitié de 2014; l’organisation a pris le contrôle de près d’un tiers du territoire syrien et a capturé la ville irakienne de Fallouja. Et elle y est parvenue (ce qui est plus impressionnant encore) sans susciter de riposte particulièrement vive des gouvernements syrien et américain.

Que ce serait-il passé si l’Etat islamique avait, après Fallouja, cessé de chercher à conquérir des territoires, pour se focaliser sur la mise en place de la charia et le renforcement de son emprise sur les régions qu’il contrôlait déjà? Il existerait peut-être aujourd’hui, de facto, un Etat islamique relativement stable entre l’Irak et la Syrie.

Seulement voilà: une organisation qui proclame un califat ne peut cesser de s’étendre –et ne peut échapper éternellement aux ripostes.

La chute de Mossoul fut un tournant; elle poussa les Etats-Unis et l’Iran à renforcer leur soutien au gouvernement irakien (et à pousser vers la sortie le problématique Nouri al-Maliki). L’empiètement sur le territoire du Kurdistan et les accusations de massacres de membres de la communauté yézidie furent un autre point critique, qui poussa l’administration Obama à lancer des frappes aériennes après maintes hésitations.

Le conflit est là: les bombardements ont commencé. L’Etat islamique a peut-être estimé qu’il n’y avait donc plus rien à gagner à éviter la confrontation directe avec les Etats-Unis, et il a utilisé l’arme politique la plus puissante de son arsenal.

2.Ils pensent que les Etats-Unis ne réagiront pas

L’Etat islamique sait lire un sondage aussi bien que vous et moi. Ils savent à quel point le peuple américain rechigne à voir son pays entraîné dans un nouvel imbroglio au Moyen-Orient. L’administration Obama se montre particulièrement réticente face à la perspective d’un renforcement de l’engagement américain en Irak, et à plus forte raison en Syrie. Un président qui explique aux journalistes que «nous n’avons pas encore de stratégie» pour lutter contre l’Etat islamique ne donne pas l’impression de vouloir partir en guerre au plus vite.

L’EI estime peut-être qu’il peut continuer à attaquer les Etats-Unis (en exécutant ses prisonniers) sans subir de représailles. Si c’est vraiment ce que pensent les chefs de l’organisation, alors leur compréhension de l’histoire laisse à désirer.

Les Américains ont rarement envie d’entrer en guerre, mais une fois la guerre déclarée, l’hésitation disparaît. En son temps, Saddam Hussein pensait que les Etats-Unis n’oseraient pas l’attaquer…

3.Ils pensent que leur plan fonctionne

Les organisations terroristes se nourrissent de l’attention qu’on leur porte, et l’assassinat de James Foley les a plus fait connaître à travers le monde que toute autre action.

Au-delà de la couverture médiatique, nous ne savons pas encore quel impact aura l’assassinat sur le recrutement international. L’EI sait parfaitement comment tirer parti des médias, et son existence repose sur sa capacité à recruter des combattants à l’étranger (Europe et Etats-Unis compris). Si les chefs de l’organisation estiment que ces assassinats servent cet objectif, ils continueront peut-être dans cette voie, en dépit des conséquences potentielles sur d’autres fronts.

4.Ils font monter les prix

Le gouvernement américain a pour principe de ne jamais négocier avec les terroristes (officiellement parlant). L’Etat islamique aurait demandé une rançon de 132 millions de dollars pour la libération de Foley –pour être honnête, une organisation qui demande une telle somme n’a sans doute pas l’intention de relâcher l’otage. Les groupes affiliés à al-Qaida ont gagné moins que cela en libérant des dizaines d’otages européens au cours des cinq dernières années.

L’EI demande maintenant une rançon de 6,6 millions de dollars pour la libération d’une Américaine de 26 ans. Un montant plus en phase avec ce que demanderait une organisation désirant réellement passer un marché.

Une telle transaction est-elle possible? L’administration Obama perdrait toute crédibilité en payant une rançon à l’heure qu’il est. Mais la récente libération du journaliste Peter Theo Curtis par le groupe Jabhat al-Nosra pourrait avoir prouvé la viabilité d’une autre solution. Samantha Curtis, ambassadrice américaine aux Nations unies, aurait présenté la famille de Curtis à des émissaires du Qatar, qui auraient négocié sa libération avec l’organisation affiliée à al-Qaida. (Nous ignorons encore les termes de cette transaction.) L’EI, qui a libéré des otages européens par le passé, caresse peut-être l’idée de passer par ce même type d’intermédiaires pour négocier la libération des Américains qu’il détient prisonniers.

Autre point à souligner: visiblement, l’Etat islamique menace désormais un otage de nationalité britannique. Le gouvernement britannique refuse lui aussi de verser des rançons aux terroristes, mais l’EI a peut-être pour projet d’évaluer la fermeté de ce principe.

5.Ils avaient tout prévu depuis le début

A première vue, l’Etat islamique n’a pas grand-chose à gagner à provoquer les Etats-Unis au point d’amener ces derniers à leur déclarer une guerre ouverte. Mais si la stratégie de l’EI diffère de celle d’al-Qaida, l’organisation partage la haine de son ancien mentor vis-à-vis de la présence américaine au Moyen-Orient.

Elle estime peut-être disposer d’assez de terres, d’argent, d’armes et d’hommes pour privilégier une approche maintes fois adoptée: pousser les Etats-Unis à déclarer une guerre qu’ils n’ont pas les moyens de gagner. Ce serait certes la marque d’une assurance pour le moins démesurée. Mais ce serait loin d’être la première fois que cette stratégie est employée contre l’Amérique.

Joshua Keating
Joshua Keating (148 articles)
Journaliste
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