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Le PS, pas plus avancé dans ses réflexions qu’il y a trente ans

Gérard Horny, mis à jour le 11.09.2014 à 10 h 08

Rue de Solférino, le schéma de pensée est le même qu'en 1981: le terme entreprise y reste un gros mot, la dépense publique y reste l’alpha et l’oméga de l’action économique et parler de rigueur équivaut à une trahison.

Cartes postales vendues à l'université d'été de La Rochelle, le 24 août 2012. REUTERS/Stephane Mahe

Cartes postales vendues à l'université d'été de La Rochelle, le 24 août 2012. REUTERS/Stephane Mahe

La comparaison entre les débats au sein du PS aujourd’hui et en 1982-1983, au moment du tournant vers la rigueur, est étonnante: on y voit que la réflexion du parti sur les questions économiques n’a pas bougé d’un iota depuis trente ans.

Au cours de ces années, les régimes communistes se sont effondrés les uns après les autres. Le PC est toujours au pouvoir en Chine, mais il compte dans ses rangs un nombre respectable de milliardaires en dollars qui passent plus de temps  à s’occuper de leurs affaires qu’à relire les œuvres complètes de Mao et Lénine. Des entreprises comme Microsoft, Apple, Google ont transformé le monde et nos modes de vie plus que ne l’ont fait aucun dirigeant politique. Mais les dirigeants du PS ont gardé exactement le schéma de pensée qui était le leur quand ils sont arrivés au pouvoir en 1981: le terme entreprise y reste un gros mot, la dépense publique y reste l’alpha et l’oméga de l’action économique et parler de rigueur équivaut à une trahison. D’ailleurs, il ne faut pas se tromper, quand certains socialistes disent de Valls ou de Hollande qu’ils pratiquent une politique sociale-libérale, pour eux, cela signifie «sociale-traître»; ils n’osent pas le dire parce que cela serait un peu daté, mais ils devraient le faire: au moins, les choses seraient claires!

Petit rappel historique

Par rapport aux années 1980, la situation actuelle présente certes deux différences non négligeables. 

A l’époque, on sortait juste des Trente glorieuses et l’on avait peine à comprendre que les grands événements des années 1970 –fin du système de taux de change fixes autour du dollar et chocs pétroliers– marquaient l’entrée dans une nouvelle ère.

De 1960 à 1974, la croissance du PIB avait été constamment supérieure à 4% l’an et le pouvoir d’achat du revenu disponible des ménages augmentait régulièrement année après année. Le discours de Raymond Barre, Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing, sur l’austérité ne passait pas: si l’économie ne marchait pas mieux, si le taux de chômage était passé de 3% de la population active au début de 1975 à 6,1% au deuxième trimestre 1981, au moment de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, c’était uniquement parce que l’économie française était mal gérée. 

L’autre grande différence, c’était la hausse des prix. Depuis 1973, l’indice des prix  à la consommation progressait de 9% au minimum chaque année, avec  des pointes à 13,7% en 1974 et 13,6% en 1980, l’année précédant les élections.  

Aujourd’hui, le grand péril est celui de la déflation, ce qui change considérablement la donne en matière de politique économique.

L’Allemagne, déjà inquiète face à une France dépensière

Le contexte politique du début des années 1980 n’était guère favorable aux partis dits progressistes: Margaret Thatcher est arrivée au pouvoir en Grande-Bretagne en 1979, Ronald Reagan est entré à la Maison-Blanche en janvier 1981, à peine quatre mois avant élection de François Mitterrand, et, un an après, en Allemagne, le chrétien-démocrate Helmut Kohl succédait au social-démocrate Helmut Schmidt. 

Cette dernière élection n’a d’ailleurs pas changé la donne de façon significative sur le continent: Helmut Schmidt voyait d’un très mauvais œil la politique française de relance par les déficits publics et ne s’est pas gêné pour le faire savoir à ses «amis» de gauche. Ajoutons que, dans un monde toujours dominé par la Guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie, l’entrée de quatre ministres communistes dans le deuxième gouvernement de Pierre Mauroy formé après les  élections législatives des 14 et 21 juin 1981 n’a pas vraiment enthousiasmé nos partenaires européens.

Dans un premier temps, ce gouvernement s’attache à mettre en œuvre le programme pour lequel il a été élu: dès 1981, hausse du smic de 10% et des allocations sociales (familiales et logement) de 25%, création de l’impôt sur la fortune, abrogation de la loi anti-casseurs, suppression de la Cour de sûreté de l’Etat, abolition de la peine de mort; en 1982, loi de nationalisation, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans, loi Auroux sur le droit du travail, loi Quilliot sur les droits et devoirs des bailleurs et locataires, etc.

On discute beaucoup… loin des caméras

Cette première partie du septennat ne s’effectue pas sans heurts. La préparation de la loi de nationalisation oppose le clan des «politiques», qui veulent des nationalisations à 100%  et les «économistes», autour de Michel Rocard, qui jugent cette dépense stupide et plaident pour une simple prise de contrôle. Mais ce débat se déroule à huis clos.

Dès l’automne 1981, Jacques Delors, ministre de l’Economie, plaide pour une hausse plus modérée du rythme des dépenses publiques: le projet de budget de Laurent Fabius pour 1982 prévoit une hausse des dépenses proche de 28% et une hausse du déficit de 25%! Lorsqu’il a préparé la dévaluation de 3% du franc au sein du SME le 4 octobre, son homologue allemand lui a bien fait comprendre que son pays n’accepterait pas d’autres ajustements si la France ne gérait pas mieux ses finances publique. Mais le ministre de l’Economie n’est alors guère écouté.

La relance… et les déficits!

Pourtant, la situation se dégrade très vite. La politique de relance avait été adoptée sur la foi des prévisions des économistes qui annonçaient une accélération de la croissance en 1982; en somme, la France ne ferait que précéder le mouvement général de six mois environ.

Manque  de chance: les prévisions étaient trop optimistes et l’activité a en fait stagné dans les pays de l’OCDE cette année-là (on peut remarquer que François Hollande a enregistré la même déconvenue trente ans plus tard: sa politique de hausse des impôts pour réduire les déficits était jouable si la demande internationale venait soutenir l’activité, ce qui paraissait possible une fois passés les chocs de la crise financière de 2008 et de la crise de l’euro). 

L’année 1982 est catastrophique: tous les déficits explosent (de la balance commerciale, de la balance des paiements, du budget), l’inflation reste à deux chiffres et le chômage continue d’augmenter. La confiance dans la nouvelle majorité tombe très vite, les élections cantonales de mars 1982 se passent mal, surtout pour les alliés du PS, Parti communiste et Radicaux de gauche.

Le tournant de la rigueur

Le 12 juin 1982, c’est la douche froide: nouvelle dévaluation du franc, de 5,75 % cette fois. De l’encadrement des prix, on passe au blocage et, cette fois, les salaires aussi sont bloqués, pour quatre mois. C’est la stupeur.

Une semaine auparavant, le président de la République recevait ses homologues du G7 dans les fastes de Versailles; il n’était évidemment pas question de préparer l’opinion à des mesures aussi dures. Pourtant, le 21 mai précédent, sur Antenne 2, à L’heure de vérité, Jacques Delors avait dit que l’heure n’était pas «à la cueillette des cerises», il avait demandé aux Français «de la patience et des efforts».

 

Le même jour, devant la convention nationale du PS sur les entreprises, Pierre Mauroy avait souligné que ses objectifs à court terme étaient la modération des revenus et des salaires, la relance de l’investissement productif, la compétitivité et la diminution du commerce extérieur.

Cette première vague de mesures de rigueur ne suffit pas. Le 21 mars, le franc est dévalué une troisième fois, juste après les municipales des 6 et 13 mars. Le plan de rigueur qui accompagne la dévaluation est corsé, car il s’agit de ralentir la demande intérieure pour freiner les importations: emprunt forcé, prélèvement de 1% sur le revenu imposable, hausse anticipée des tarifs publics, relèvement de la taxe sur les produits pétroliers, économies sur les dépenses de a Sécurité sociale.

Chevènement réclame une «autre politique» et s’en va

Jacques Delors a alors le soutien sans faille de Pierre Mauroy, qui met tout son poids politique dans la balance. Pour arriver là, il a d’abord dû obtenir le ralliement du président de la République à cette politique, alors que les «visiteurs du soir» plaident pour une autre solution, en apparence plus facile: la sortie du système monétaire européen. 

Une fois les mesures prises, il doit se battre contre l’aile gauche du PS et le Parti communiste. Mais, globalement, le PS tient bon. Jean-Pierre Chevènement démissionne : le Ceres, qu’il anime, réclame une «autre politique». Les débats sont vifs au congrès du PS de Bourg-en-Bresse du 28 au 30 octobre 1983, deux motions opposées à la politique de rigueur sont débattues. Celle qui est déposée par le premier secrétaire du parti, Lionel Jospin, avec le soutien de Pierre Mauroy et Michel Rocard, obtient 77% des voix. Quant aux ministres communistes, ils ne quitteront le gouvernement qu’en 1984, avec l’arrivée à Matignon de Laurent Fabius.

Pas de remise en cause de la vision de l’économie

Cette capacité des dirigeants du PS à résister alors à la contestation interne contraste de façon étonnante avec les mouvements du jour, François Hollande et Manuel Valls peinant visiblement à ramener les «frondeurs» à la raison. A l’évidence, on hésitait à l’époque à s’attaquer de front à des personnalités telles que François Mitterrand et Pierre Mauroy.

Mais, surtout,  le PS pâtit aujourd’hui du fait qu’il n’a pas vraiment tiré la leçon des événements survenus il y a trente ans. Lionel Jospin s’en était tiré à l’époque en inventant la notion de «parenthèse». Rien n’était changé dans la ligne du parti et dans sa façon de voir l’économie, il s’agissait juste d’un changement de cap provisoire. Officiellement, dans la brochure Le Parti socialiste et vous publiée en janvier 1982, il est clairement affirmé que «l’analyse sur laquelle se fonde son action procède de la méthode marxiste».

Depuis lors, rien n’a vraiment changé: dans le parti, on hésite toujours à se dire social-démocrate. Alors, évidemment, quand on tient un discours militant anticapitaliste et qu’on pratique une politique réaliste en direction des entreprises, on n’est plus compris par ses troupes.

Quand on entend certains frondeurs aujourd’hui, on croit encore entendre Jean Poperen déclarant en septembre 1982:

«Les travailleurs veulent être sûrs que la rigueur n’est pas une occasion pour les privilégiés de leur faire supporter le fardeau de la crise

Avec une différence: aujourd’hui, les travailleurs ne semblent plus beaucoup se préoccuper de ce qui se dit ou se fait au PS, faute de savoir vraiment à qui ils ont affaire.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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