France

Cinq questions sur une rentrée politique folle

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 07.09.2014 à 19 h 26

La gauche a-t-elle déjà connu une crise de cette ampleur? Dans quelle mesure les destins de Valls et Hollande sont-ils liés? Faut-il prendre au sérieux les premiers sondages sur la présidentielle 2017? L'éclairage du politologue Jérôme Jaffré.

François Hollande lors du sommet de l'Otan, le 5 septembre 2014. REUTERS/Yves Herman.

François Hollande lors du sommet de l'Otan, le 5 septembre 2014. REUTERS/Yves Herman.

Il y a deux semaines jour pour jour, Arnaud Montebourg prononçait son discours de Frangy-en-Bresse, qui allait marquer le signal d'une folle rentrée politique sur à peu près tous les plans (institutionnel, idéologique, moral et même personnel). Quelle est la signification de celle-ci, à court et plus long terme? Nous avons interrogé à ce sujet Jérôme Jaffré, directeur du Centre d'études et de connaissances sur l'opinion publique (Cecop).

1.«Pour la gauche, une crise inédite par son ampleur»

En dix jours, la majorité a enchaîné un remaniement contraint et forcé, des sondages de popularité catastrophiques, une nouvelle affaire avec la démission de Thomas Thévenoud et enfin un front privé avec la publication de l'ouvrage de Valérie Trierweiler. Analyse de Jérôme Jaffré:

«Pour la gauche, cette crise est inédite par son ampleur. Elle mène une politique que les Français jugent dure et dont ils ne voient pas les résultats –et qui au surplus est une politique sans soutien, pas dans l’électorat de droite radicalisé, mais de moins en moins aussi dans l'électorat de gauche, qui de plus en plus pense "On ne vous a pas élus pour çà!" Or, jusqu'ici, sous la Ve République, l'électorat du parti majoritaire soutenait toujours massivement son gouvernement.

 

En 1983-1984, lors du tournant de la rigueur et des grandes manifestations contre le projet de loi scolaire, on avait une crise très forte mais le gouvernement bénéficiait du soutien majoritaire de la gauche, et surtout du PS, et l'électorat de droite, s’il était radicalisé sur le plan scolaire, ne l’était pas sur le plan économique, car il soutenait les mesures de rigueur. De plus, François Mitterrand faisait alors figure de rempart contre les communistes alors qu'aujourd'hui les socialistes sont considérés par l'électorat de droite à peu près comme l'étaient les communistes il y a trente ans.

 

Enfin, en 1992-1993, on était très près des législatives, et donc d'un débouché politique, alors qu'aujourd'hui il reste à une échéance lointaine de deux ans et demi.»

2.«L'expression "crise de régime" est inappropriée»

Face aux multiples évènements de ces derniers jours, l'opposition a rivalisé de qualificatifs, allant jusqu'à, comme Nathalie Kosciusko-Morizet, parler de «crise de régime» –terme repris simultanément en une par Libération et Le Figaro.

«À mon sens, l'expression "crise de régime" est inappropriée. Les institutions fonctionnent, elles ne sont pas en situation de blocage. Leur force est de donner le pouvoir pour une durée précise, contrairement à ce qui se passait sous les IIIe et IVe Républiques.

 

L'expression "crise politique" est plus juste, avec un soutien de l'opinion qui s'est effondré, un soutien parlementaire plus incertain avec l'action des frondeurs et des partenaires à gauche, écologistes et communistes, de plus en plus critiques. Il y a en outre une dégradation continue: déjà, en septembre 2012 et septembre 2013, on parlait d'une rentrée difficile pour le pouvoir, mais celle de septembre 2014 est bien pire.

 

En revanche, il n'y a pas, à la différence de mai 68, un puissant mouvement social contre le pouvoir: la politique actuelle est rejetée, mais dans le contexte de crise mondiale et de dette massive, il est plus difficile de manifester dans la rue pour réclamer une hausse générale des salaires.»

3.«Dissolution et démission sont des termes excessifs»

Mais plus encore que crise de régime, c'est le terme de dissolution qui est souvent revenu à droite (sans que celle-ci ait forcément envie de cohabiter), parfois même conjugué à celui de démission. Un bon symptôme est la tribune de François Fillon dans Le Monde, où les deux mots sont prononcés.

«Comme le terme de "crise de régime", les termes de dissolution et démission me paraissent excessifs.

 

La dissolution serait la réponse à un renversement du gouvernement au Parlement (une motion de censure votée contre le gouvernement ou le refus de la confiance) ou la réponse à un mouvement social de très grand ampleur (ce qui fut le cas en juin 1968 au profit des gaullistes).

 

La démission du président, elle, se situe à un degré très au-dessus, et est d'autant plus curieusement évoquée par des leaders de droite qui se réclament du gaullisme. En 2005, je ne me souviens pas qu’ils avaient réclamé la démission de Jacques Chirac après son échec lors du référendum européen et avec une cote de popularité qui était tombée  à 16%, un score très proche des 13% actuels de François Hollande. En revanche, il existe bel et bien une donnée d'opinion considérable, qui est que François Hollande est devenu le bouc émissaire du pays.

 

Cela rejoint l'idée que l'on attend trop du président élu et de l'élection présidentielle, qui sert moins à parler des problèmes du pays qu’à les dissimuler. Ce phénomène de bouc émissaire se trouve accentué depuis la mise en place du quinquennat.»

4.«Valls présente l'inconvénient pour Hollande de casser les codes de la gauche»

Le rejet de François Hollande se conjugue à celui de Manuel Valls: comme le chef de l'État, le Premier ministre a touché son plus-bas de popularité. Au point que Le Monde titrait cette semaine «Hollande entraîne Valls dans sa chute».

«Sous la Ve République, le changement de Premier ministre correspond généralement à un changement de politique. À partir du moment où Manuel Valls arrive à Matignon sans changer de politique, François Hollande ayant redéfini la sienne en janvier avec le pacte de responsabilité, il est logique que sa popularité tende à s’aligner sur celle du chef de l’Etat.

 

Mais à plus long terme, Manuel Valls présente l'inconvénient pour François Hollande de casser les codes de la gauche, d'en délégitimer les thèses, comme on l'a vu lors de son discours à l'université d'été du Medef. L'électorat de droite radicalisé ne lui en est pas reconnaissant et celui de gauche s’en trouve déboussolé. Cette politique ne donnant pas pour le moment de résultats, le mécontentement devient général.»

5.«Un sondage qui a une triple signification politique»

Au-delà de la crise de 2014 se profile déjà le séisme de 2017, sous la forme d'un sondage Ifop/Le Figaro donnant Marine Le Pen en tête du premier tour dans toutes les configurations, victorieuse de François Hollande au second tour et créditée de 40% dans un duel face à Nicolas Sarkozy. Au point que Manuel Valls a déclaré, dimanche, que le FN était «aux portes du pouvoir».

«Sur le plan scientifique, personne ne peut prétendre qu'un sondage soit en mesure de prédire le résultat d'une élection deux ans et demi avant son échéance! Mais il y là des indications sur le paysage politique actuel qu'il faut prendre au sérieux, et cela pour au moins trois raisons.

 

Il confirme la tripartition de la vie politique française entre la gauche, la droite et le FN. Il montre que le FN est assez puissant –mais on le savait depuis les européennes– pour accéder au second tour de la présidentielle, où seuls les deux candidats arrivés en tête au premier tour peuvent accéder au second. Il interroge sur la puissance du rempart anti-FN: en majorité, les électeurs de droite ne veulent pas voter pour François Hollande, ce qui n'est pas surprenant dans le climat actuel, mais surtout, le réflexe anti-FN si fort en 2002 pour donner 82% des voix à Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen a perdu beaucoup de sa force.

 

Ce sondage indique que la gauche devra être largement unie dès le premier tour pour avoir une chance de se qualifier, mais aussi que la droite devra récupérer dès le premier tour la plus grosse partie du centre. Le fait que Marine Le Pen soit actuellement en tête quel que soit le candidat de droite, Sarkozy, Fillon ou Juppé, montre que la gauche n'est pas la seule à être en crise.»

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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