Sports

Les Etats-Unis, nouvelle puissance du foot mondial

Slate.com, mis à jour le 25.08.2009 à 19 h 14

Les Américains sont en train de s'incruster à la dernière fête à laquelle ils n'étaient pas encore invités, n'en déplaise aux Mexicains.

L'équipe des Etats-Unis avant la final de la Coupe des Confédérations, REUTERS/Jerry Lampen

L'équipe des Etats-Unis avant la final de la Coupe des Confédérations, REUTERS/Jerry Lampen

Quelques semaines après avoir étrillé les Etats-Unis en finale de la Gold Cup (5-0), le Mexique a de nouveau battu son voisin nord-américain, en match de qualification pour la Coupe du Monde cette fois, sur le score de 2 à 1. L'article ci-dessous, écrit à la veille de ce match, analyse la montée en puissance du «soccer» américain et ses conséquences pour le voisin mexicain, qui voit cette ascension d'un mauvais oeil. Ce dernier match repousse un peu l'échéance d'une passation de pouvoir pour la domination régionale entre ces deux pays, qui semble pourtant inévitable. A lire également sur la campagne de qualification à la prochaine Coupe du Monde, La France ira en Afrique du Sud.

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Barack Obama et d'une partie des membres de son cabinet ne seront pas l'équipe américaine la plus attendue au Mexique ce weekend (le président américain se déplace à Guadalajara pour le sommet annuel «Rodney Dangerfield», où le Canada et le Mexique essaient de se faire respecter par leur voisin désintéressé). La plupart des Mexicains porteront bien plus d'attention à la visite d'une autre délégation venue du Nord du Rio Grande, l'équipe nationale américaine de football qui vient affronter le Mexique dans un match crucial de qualification pour la Coupe du Monde mercredi 12 août, dans l'enceinte imposante du stade Aztec de Mexico.

Peu importe si la situation était difficile et si leur pays était dans l'ombre du colosse du Nord, les Mexicains pouvaient toujours compter sur leur capacité à étriper les gringos au foot, ce qui compensait plus ou moins pour tout le reste. Les Etats-Unis, qui pendant des décennies n'ont pas réussi à se qualifier à une Coupe du Monde, n'ont pas battu le Mexique une seule fois dans le sport le plus populaire au monde entre 1934 et 1980.

J'ai grandi au Mexique, et je peux vous l'affirmer: les matches dans les années 1970 et 1980 étaient si déséquilibrés qu'ils en devenaient douloureux à regarder. Pour vous faire une idée, imaginez la «dream team» américaine affrontant... le Mexique, par exemple, au basketball. A l'époque, la différence de niveau entre les deux pays était telle que je me prenais pour Pelé quand je jouais contre des américains de mon âge en colonie de vacances, alors que je n'étais pas un joueur exceptionnel dans mon pays.

Domination régionale

Tout cela a changé bien sûr, en même temps que la popularité du foot a explosé aux Etats-Unis, du moins en tant qu'activité pour les jeunes. Au cours des deux dernières décennies, la rivalité entre le Mexique et les Etats-Unis pour la domination régionale est devenue une des plus acharnée du foot international. Et les Etats-Unis ont pris l'avantage dans les confrontations directes, bien qu'ils n'aient toujours pas gagné à Mexico dans toute l'histoire.

C'est pourquoi le match de mercredi est énorme. Seulement trois pays des Caraïbes, de l'Amérique Centrale et de l'Amérique du Nord se qualifieront pour la prochaine Coupe du Monde en Afrique du Sud (une quatrième pourrait se faufiler, mais je vous épargne les détails). Malgré une victoire impressionnante contre les américains à New York le mois dernier, le Mexique a piétiné dans cette phase de qualification à la Coupe du Monde, perdant des matchs contre le Costa Rica et le Honduras. Les américains s'en sortent bien mieux, et il y a une vraie inquiétude au Mexique: en cette année de fléaux marquants (forte récession américaine + virus de la grippe A = chute du PIB de plus de 10% au dernier trimestre, sans parler de la guerre de la drogue) les gringos pourraient enfin triompher d'«El Tricolor» à Mexico, un traumatisme qui mettrait en péril les chances de qualification du Mexique pour la Coupe du Monde.

Il est difficile de surestimer le coup que cela porterait à la conscience collective mexicaine. Mais l'avènement du football américain est également vexant pour les peuples de beaucoup d'autres pays, qui sentent que les Etats-Unis sont en train de s'incruster à la seule fête à laquelle ils n'étaient pas encore invités. Le football, après tout, est la seule forme de culture populaire mondiale qui n'ait pas été créée ou qui ne soit pas dominée par les Etats-Unis. Prenez des gamins mexicains, ghanéens, allemands et japonais: tout ce qu'ils ont en commun - l'anglais, la musique, les films, l'allégeance à des marques commerciales - a de grandes chances d'être américain. Tout, sauf le football. Rajoutez un gamin américain dans le mélange, et il y a des chances pour qu'il soit le seul à se taire quand les autres partageront leur consternation devant le transfert de Cristiano Ronaldo de Manchester United au Real Madrid pour 94 millions d'euros.

La Chine du football

Mais si le football international est la seule menace qui plane sur l'hégémonie culturelle américaine, les Etats-Unis sont devenus la Chine de ce sport. La terre entière gloussait quand les américains prétendaient, à la veille de la Coupe du Monde 1994 (jouée aux Etats-Unis), que leur pays allait devenir une vraie puissance dans le sport le plus populaire du monde. Le monde a également rit quand Deng Xiaoping annonçait au milieu des années 1980 qu'il allait ouvrir et moderniser l'économie de la Chine.

Tout comme la Chine, les Etats-Unis ont un vaste réservoir de main d'œuvre dans lequel puiser (des jeunes footballeurs, bien-sûr, pour continuer l'analogie). La plupart d'entre eux semble grandir en regardant le football - américain cette fois! - à la télé, ce qui retarde le développement d'une ligue professionnelle américaine de haut niveau. Mais le «soccer» est devenu depuis un certain temps maintenant le sport le plus populaire chez les jeunes enfants.

Parlez du «soccer» américain à des Mexicains, et l'analogie avec la Chine vous semblera pertinente. Les fans inquiets vous diront que les américains sont implacables et disciplinés; qu'il y en a tellement d'entre eux qui jouent; et qu'ils sont tellement organisés dans leur manière de développer une stratégie nationale. Leur progression est inexorable.

Et, comme la Chine, les Etats-Unis ont dû se développer comme un exportateur de ses meilleurs produits, étant donné la taille modeste de son marché intérieur. Environ la moitié des joueurs américains qui vont rentrer sur le terrain mercredi jouent dans des championnats européens. Le championnat national professionnel américain, la Major League Soccer (MLS), a prouvé sa capacité à développer de jeunes talents, mais les meilleurs joueurs américains peuvent gagner beaucoup plus d'argent en Europe.

Championnats nationaux

Cela peut sembler contre-intuitif, mais c'est la relative faiblesse de son championnat national qui a permis aux Etats-Unis de rattraper le Mexique. Le voisin méridional des États-Unis possède un des championnats nationaux les plus riches en dehors de l'Europe, ce qui ne pousse pas ses joueurs à s'expatrier. Mis à part quelques très bons joueurs, les Mexicains peuvent gagner autant en restant chez eux, là où la nourriture est meilleure. Le registre des salaires d'un club mexicain peut être deux à trois fois plus élevé que celui d'une équipe de la MLS, qui ne dépasse en général pas les trois millions de dollars. En comparaison, les clubs les plus riches d'Espagne ou d'Angleterre ont des listes de paie 100 fois supérieures. Vous pouvez acheter une équipe entière de MLS pour une somme moindre que celle qu'a dû débourser le Real Madrid pour la seule signature de Cristiano Ronaldo.

Mais pour le Mexique, qui est coincé dans une sorte de purgatoire familier entre une compétition low-cost (comme pour la vraie Chine et le soccer américain) et les championnats européens à forte valeur, les tendances de fond sont plutôt inquiétantes. Son équipe nationale possède moins de joueurs exposés au même niveau ultra-rapide de football européen que son adversaire américain.

Ce qui irrite le plus les Mexicains -plus encore que le fait que les américains soient en train de les dépasser à leur propre jeu- est que cela pourrait arriver sans que la plupart des américains y prêtent une quelconque attention.

Immigrés

Tout cela provoque un sentiment de conflit intérieur pour les Mexicains qui se trouvent du côté américain de la frontière et pour les Mexicains-américains de deuxième génération (dont certains se battent en Irak et en Afghanistan) quand le Mexique et les Etats-Unis s'affrontent balle au pied. Et il n'y a rien de mal à cela, malgré les déblatérations des anti-immigrations, qui font des crises d'allergie à la vue des fans qui encouragent le Mexique quand il joue contre les Etats-Unis à Los Angeles où à Chicago, un phénomène souvent utilisé pour démontrer que l'intégration des immigrés mexicains ne se fait pas aussi bien que celle des précédentes vagues d'arrivants.

(Au passage, cet argument est absurde. Si le sport de masse avait existé dans les années 1850 et qu'une équipe irlandaise était venue jouer un match de foot contre les américains à New York ou Boston, je parie qu'il y aurait eu bon nombre de drapeaux verts dans les tribunes. La loyauté à son pays est une bonne chose, mais la déloyauté à son équipe d'enfance est infâme.)

N'en prenez pas offense, mais il se peut que j'encourage «El Tri» mercredi, parce que mes racines de football et mon enfance sont au Mexique. Ce n'est pas par manque de patriotisme, vraiment. Si les deux pays se remettent un jour en guerre, je serais du côté américain. Mais j'estime que le Mexique devrait au moins pouvoir s'accrocher au «futbol».

Andrès Martinez

Traduit par Grégoire Fleurot

Image de une: L'équipe des Etats-Unis avant la final de la Coupe des Confédérations, REUTERS/Jerry Lampen

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