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Au Front national, on joue collectifs

Marine Le Pen, le 27 mai 2014. REUTERS/Philippe Wojazer.

Marine Le Pen, le 27 mai 2014. REUTERS/Philippe Wojazer.

Audace, Racine, Marianne: depuis un an, le Front national s’est lancé dans la mode des «collectifs». Avec un objectif, crédibiliser la candidature de Marine Le Pen pour 2017.

Audace. C’est le nom du nouveau collectif que s’apprête à lancer Marine Le Pen, dimanche 7 septembre à Fréjus, lors de l’université d’été du Front national de la jeunesse (FNJ). Un collectif de «jeunes actifs», destiné aux 25-35 ans, qui «cherche surtout des cadres, des entrepreneurs et des fonctionnaires qualifiés», explique à Slate Antoine Mellies, son jeune président, conseiller municipal à Givors (Rhône).

Dimanche, la présidente du Front national, portée par un climat politique délétère et des sondages flatteurs, annoncera par ailleurs la création de la branche lycée de Racine, son collectif d’enseignants créé en octobre 2013. Avec Marianne, la version étudiante de Racine, Audace est le troisième «collectif» issu de la société civile créé par le FN en moins d’un an. À la fin de l’année, des collectifs sur la politique de la mer et l’environnement verront le jour. Puis suivront, début 2015, des collectifs portés sur le logement et le social.

«Ça répond à une demande sur le terrain. Le but est la réflexion et l’adhésion. Ils visent à alimenter le projet de 2017, clairement», lâche Florian Philippot, le vice-président du FN. «Ils visent à nous lancer sur des sujets que l’on connaît moins. Je ne suis pas sûr que ce soit utile de créer un collectif sur l’immigration, par exemple, car nous connaissons nos positions.» Des collectifs dans l’enseignement, le social, l’environnement… Quitte à faire de l’entrisme dans la société civile? «L’entrisme… c’est un peu péjoratif. Mais nous revendiquons totalement le fait de vouloir entrer dans tous les milieux», explique le numéro deux du Front.

«Moi-même, j’étais chevènementiste»

Mais qui sont les membres de ces collectifs, et au fond, quelles sont vraiment leurs missions, leurs idées? Près d’un an après sa création, le collectif Racine revendique entre 800 et 850 membres, «avec 35 à 40% d’adhérents qui ne viennent ni du FN, ni du Rassemblement bleu marine (RBM)», explique son secrétaire général, Alain Avello, professeur de philosophie dans un lycée nantais. Des enseignants patriotes, du primaire à l’enseignement supérieur, «avec de nombreux professeurs qui étaient à gauche il y a dix ou quinze ans», assure Alain Avello. «Moi-même, j’étais chevènementiste.»

30-40%

Le pourcentage de non-encartés
au FN avancé
par plusieurs collectifs

De son côté, le collectif Marianne, lancé en mars dernier, annonce 150 adhérents, avec, dans le même ordre de grandeur, «30 à 40% de non-encartés FN», selon son président, David Masson-Weyl, un étudiant en droit et relations internationales à l’université Paris II-Assas. «Nous avons proportionnellement beaucoup d’étudiants en droit et en histoire, quelques étudiants en école de commerce et en IEP, mais pas encore en socio…»

Chez Audace, propulsé officiellement dimanche, seuls 30 membres composent pour le moment le bureau national, essentiellement constitué de membres du FN ou du RBM. «Mais on ne fonctionnera pas comme une association, notre but n’est pas de faire des adhésions, des adhésions!», se défend Antoine Mellies. «On a recruté sur CV, et on en a reçu beaucoup…» Difficile, cependant, de vérifier ces faits et ces chiffres, très approximatifs, tant ils varient selon les personnes et les interviews.

Le collectif Racine parle pourtant d’«une constante progression» dans les adhésions. Il dispose de trois sections départementales (Var, Loire-Atlantique, Paris) et prévoit d’ouvrir dans les prochaines semaines une dizaine de fédérations. Même chose pour le collectif Marianne, qui entend lancer prochainement ses premiers bureaux dans le Bas-Rhin, les Alpes-Maritimes et le Nord, et pour Audace, qui prévoit «des déclinaisons locales».

«Tous les membres ne s’affichent pas sous leur vrai nom»

Pour Alain Avello de Racine, l’objectif du collectif est double: «imprégner une catégorie de la société civile au vote frontiste» et «analyser le dysfonctionnement de l’école et de l’université». Même son de cloche chez Marianne, qui veut «rassembler les étudiants proches de Marine Le Pen et du RBM». Pour David Masson-Weyl, le collectif doit être «un cercle de reflexion, un think tank», quand Antoine Mellies veut «infuser des idées» chez les jeunes actifs.

Imprégner
une catégorie
de la société civile
au vote frontiste

Alain Avello, du collectif Racine

Sur le fond, la base idéologique semble réelle. Le site Internet de Racine est plutôt actif, et fourmille d’analyses, de tribunes et de «propositions pour l’école». Un programme a même été rédigé: valeur de la discipline, défense de la laïcité, tolérance zéro ou encore cours de français pour les parents étrangers. Chez Audace, trois pôles de réflexion pour les jeunes actifs ont déjà été établis: le made in France, la formation professionnelle et l’auto-entreprenariat.

Mais comme souvent au Front national, le projet n’est pas exempt de contradictions. À Marianne, on fustige le libéralisme et on s’oppose «aux lois d’autonomie des universités mises en place par Sarkozy et prolongées par Hollande», tout en plaçant comme «principe moteur la méritocratie», explique David Masson-Weyl. Quant à Alain Avello, il décrit Racine comme «des enseignants où l’engagement politique est assumé. Notre finalité, c’est que Marine Le Pen accède aux responsabilités». Pourtant, il suffit de lui poser la question sur le coming-out public des enseignants pour qu’il réponde, avec sincérité :

«Non, tous les membres ne s’affichent pas sous leur vrai nom. Loin de là. Ils sont extrêmement réservés par rapport aux risques professionnels qu’ils pourraient encourir.»

« La stratégie des petits pas de Marine Le Pen »

Ce n’est pas la première fois, dans l’histoire du parti, que le Front national essaye de créer des réseaux d’influence dans la société civile. Autant de tentatives que d’échecs. Dans les années 1990, un syndicat, le Renouveau étudiant, associé au FNJ, revendiquait plus de 1.000 adhérents, selon Libération, mais a été dissous en 2000. A l’université Lyon-III, autour de personnalités comme Bruno Gollnisch ou Bernard Lugan, un courant nationaliste s'était développé chez les enseignants-chercheurs, au point qu'une Commission sur le racisme et le négationnisme à l’université Jean-Moulin Lyon-III sera mise en place en 2001 par Jack Lang, alors ministre de l’Education nationale.

Toujours dans les années 1990, sous l’impulsion du polytechnicien Bruno Mégret, alors délégué général du parti, de nombreux syndicats étiquetés Front national avaient fait leur apparition: FN-Police, FN-Pénitentiaire, FN des locataires, FN-Poste ou encore FN-RATP. Mais la justice s’en était mêlée et, le 10 avril 1998, un arrêt de la Cour de cassation avait invalidé les syndicats FN-Police et FN-Pénitentiaire.

On a un objectif 51%, et pour ça
nous devons
nous adresser
à tout le monde

Florian Philippot, vice-président du FN

Pour la politologue Marie-Cécile Naves, codirectrice du Dictionnaire de l’extrême droite, «le FN veut faire aujourd’hui un peu du Mégret. Mais l’électorat est très différent des années 1980 et 1990. Ce n’est plus un électorat de notables. Ils partent du terrain, du bas, pour discuter des idées» Antoine Mellies de Audace va dans le même sens:

«Les syndicats, ça n’a pas marché. Ce que nous voulons, c’est faire remonter l’info et créer du réseau.»

Prudente, Marie-Cécile Naves explique qu’il ne faut pas sous-estimer l’impact de ces collectifs, souvent taxés de «coquilles vides»:

«Ce n’est pas seulement un outil de communication, c’est une vraie stratégie politique. Ils essayent de rentrer dans des milieux qui traditionnellement votaient peu pour le FN. C’est la stratégie des petits pas de Marine Le Pen. Ils sont très forts.»

Bravache, Florian Philippot donne déjà rendez-vous en 2017:

«On a un objectif 51%. C’est un objectif qui guide tout le monde. Et pour ça, nous devons nous adresser à tous les milieux.»

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