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«Les djihadistes ou Ebola? Pour moi, la priorité aujourd’hui, c'est Ebola»

Des soignants hissent un malade d'Ebola échappé de quarantaine dans une ambulance, le 1er septembre 2014 à Paynesville (Liberia).

Des soignants hissent un malade d'Ebola échappé de quarantaine dans une ambulance, le 1er septembre 2014 à Paynesville (Liberia).

Dans un entretien à Slate.fr, le Dr Mego Terzian, président de MSF-France, détaille le plan de guerre que cette ONG souhaite voir mis en œuvre sous l’égide du Conseil de sécurité de l’ONU.

Le 2 septembre, une intervention exceptionnelle était organisée aux Nations unies: Médecins Sans Frontières (MSF) y dénonçait l’inaction de la communauté internationale face à l’épidémie majeure d’Ebola qui progresse depuis mars en Afrique de l’Ouest. Présente sur place depuis le début de l’épidémie, l'association appelait les pays disposant de capacités de réponse à une catastrophe d’origine biologique à les envoyer sur la zone.

«Six mois après son début, le monde est en train de perdre la bataille contre la pire épidémie d’Ebola de l’histoire. Les dirigeants mondiaux n’arrivent pas à faire face à cette menace transnationale. Le 8 août, l’OMS a déclaré que cette épidémie représente une "urgence de santé publique de portée mondiale", mais ceci n’a pas donné lieu à une réponse significative. De fait, les Etats ont rallié une sorte de coalition mondiale de l’inaction», déclarait alors le Dr Joanne Liu, présidente internationale de MSF.

Pour MSF, les choses sont claires: les promesses de financements et le déploiement de quelques experts ne peuvent pas suffire. «Les gouvernements qui ont les moyens de faire face à cette situation ont la responsabilité, à la fois politique et humanitaire, d’offrir une réponse concrète à cette catastrophe, souligne l’ONG. Au lieu de limiter leur réponse à la gestion de l’éventuelle arrivée d’un malade dans leur pays, ces pays devraient saisir l’occasion d’intervenir là où c’est nécessaire: en Afrique de l’Ouest.»

Le 5 septembre, la Commission européenne annonçait le déblocage d’une aide de 140 millions d’euros aux pays touchés (Guinée, Sierra Leone, Liberia et Nigeria). Le plus gros de cette enveloppe, soit 97,5 millions d'euros, vise à renforcer l'offre de services publics, notamment de santé, dans les pays concernés, tandis que 38 millions iront à un «soutien direct des systèmes de soins de santé», a précisé Bruxelles.

Ce geste ne répond en rien aux priorités définies par MSF, explique, dans un entretien à Slate.fr, le Dr Mego Terzian, 42 ans, qui préside depuis un an MSF France.

Il déplore notamment que les pays qui disposent de capacités de réponse à une catastrophe biologique ne les envoient pas sur zone. «C’est là un appel majeur qui n’est pas encore entendu, déclare-t-il. Quand nous parlons de communauté internationale, nous parlons bien des Nations unies. Ce sont elles et seulement elles qui peuvent agir, et agir en urgence: elles doivent désigner un coordinateur humanitaire des urgences, avec toute une équipe basée sur le terrain et qui coordonnera toutes les opérations sanitaires et logistiques. Une forme de quartier général opérationnel pour les quatre pays affectés et pour ceux qui risquent fort de le devenir, comme la Côte d’Ivoire, le Mali ou la Guinée-Bissau.»

A ses yeux, l’action de l’OMS ne peut en rien être considérée comme opérationnelle. «L’OMS n’est qu’une organisation qui ‘’dicte ou donne des doctrines politiques et sanitaires aux pays en voie de développement’’. Cette institution ne peut en aucune façon coordonner la somme des actions nécessaires, précise-t-il. Il faut impérativement créer, en urgence, une instance temporaire qui coordonnera tout ce qui est opérationnel et politique. Un QG qui décidera le nombre de sites d’isolement, l’intendance pour les matériels de protection, qui passera les commandes en fonction de l’évolution de la situation, etc. Et c’est bien ce QG qui mettra en œuvre, au jour le jour, la feuille de route générale de l’OMS.»

Qui peut décider de la création d’un tel QG? «Au niveau onusien, cela ne peut, selon moi, être décidé qu’au niveau du Conseil de sécurité, répond le médecin. Je sais que cela peut poser des problèmes de souveraineté. On peut aussi envisager des accords bilatéraux. Lorsqu’on demande au ministre français des Affaires étrangères pourquoi on n’agit pas plus vite au Moyen-Orient, par exemple, en bombardant les djihadistes, il répond qu’il faut impérativement passer par le Conseil de sécurité. On me dit que l’armée française est mobilisée sur d’autres fronts… Face à Ebola, on peut reprendre la métaphore de la guerre. Et si l’on doit choisir entre les djihadistes ou Ebola, pour moi la priorité, aujourd’hui, ce serait Ebola.»

Pour le Dr Terzian, le QG sanitaire traditionnel ne suffirait pas. «Ce n’est pas en envoyant quelques personnels de protection civile, quelques volontaires réserviste de la santé que l’on gagnera, souligne-t-il. Pour sauver la situation, il faut mobiliser les unités médicales spécialisées des armées. Ces unités existent en France, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en Scandinavie. Elles disposent de la logistique, des équipements biologiques de protection. Elles ont la culture, le savoir-faire pour la création de centres d’isolement, développé dans le cadre de la lutte contre la guerre biologique. Et nous sommes bien, ici, dans cette même logique. D’autant que l’épidémie progresse et progressera dans les grands centres urbains africains; et que le virus ne fait pas de distinction entre les religions.»

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