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Le terrorisme de l'Etat islamique (mal) expliqué aux enfants

Capture d'une vidéo montrant Abou Bakr Al-Baghdadi, leader de l'État islamique. REUTERS

Capture d'une vidéo montrant Abou Bakr Al-Baghdadi, leader de l'État islamique. REUTERS

Un livre de coloriage matérialise la récente avancée de l'Etat islamique, l'attentat du marathon de Boston ou encore Benghazi. L'initiative peut sembler louable mais elle n'échappe malheureusement pas aux écueils prévisibles: politisation à outrance et caricatures de l'islam.

Après les événements du 11-Septembre, les outils pédagogiques visant à expliquer al-Qaida aux petits Américains s'étaient multipliés. Des dizaines de livres ont évidemment été publiés et des débats et des discussions ont même été organisés l'année qui a suivi les attentats dans la quasi-totalité des écoles new-yorkaises. Mais comme on pouvait le redouter, les outils mis à la disposition des enfants n'ont la plupart du temps été ni constructifs ni vraiment pédagogiques.

La chaîne Learn Our History avait par exemple diffusé un dessin animé retraçant les attentats contre le World Trade Center, les recherches des sauveteurs et le discours de George W. Bush. Et comme on pouvait le craindre, la séquence flirtait outrageusement avec le manichéisme, un patriotisme outrancier et manquait cruellement du recul nécessaire à ce type d'exercice.

La communauté musulmane s'était d'ailleurs indignée, à raison, de l'assimilation islam =terrorisme que le jeune public ne pouvait que déduire de ces images.

Pour autant, on peut juger nécessaire d'aborder les questions du terrorisme avec les enfants. D'ailleurs, il y a peu de sujets graves qui devraient être volontairement éludés. L'essentiel, quand on entreprend d'accorder à l'enfant sa place de citoyen en lui expliquant l'actualité, étant de tâcher de restituer la complexité de la situation avec des mots et des images simples. Une mission évidemment difficile. 

Et un ouvrage récemment mis à la disposition des enfants confirme bien qu'il s'agit d'une démarche périlleuse qui ne souffre ni l'approximation ni la caricature.

Idéologie

The True Faces of Evil — Terror («Les vrais visages du mal – Le terrorisme») et We Shall Never Forget 9/11 («Nous n'oublierons pas le 11-Septembre»), publiés aux éditions Really Big Coloring Books, sont une série de carnets de coloriages. Il s'agit d'une réédition d'un premier ouvrage publié à l'occasion du 11-Septembre mais mis à jour avec les récents événements lié au terrorisme.

On y trouve par exemple la couverture d'un faux Rolling Stone à colorier orné d'un portrait de Dzhokhar Tsarnaev (l'un des auteurs des attentats de Boston) accompagné des titres «ce n'est pas le visage d'une star», «la pire ordure du monde», etc.

L'objectif est clair: déconstruire la starification des deux frères terroristes, qui s'était notamment opérée sur les réseaux et qui était essentiellement incarnée par des adeptes de la théorie du complot mais aussi par des toutes jeunes filles. A l'époque, le site Gawker avait repéré des photos de Dzhokhar Tsarnaev assortis de petits coeurs rose sur des Tumblr de fans du groupe One Direction.

On peut donc estimer qu'une planche de coloriage qui remet les choses à leur place est nécessaire. Mais il y a beaucoup à dire sur le manque d'objectivité absolu et le simplisme de l'auteur de l'ouvrage qui s'en défend pourtant auprès du DailyBeast:

«Ce ne sont pas des livres amusants, je dois bien l'avouer. Ce sont des livres sérieux qui doivent être proposés aux enfants par et avec leurs parents. Nous faisons notre job. Nous essayons de sensibiliser les citoyens sur ces animaux, ces gens brutaux, ces terribles humains de cette planète appelés Etat islamique. Il ne s'agit pas d'islam. Il ne s'agit pas de musulmans. Il s'agit d'islamisme, de terrorisme, d'extrémistes musulmans.»

Personne ne pourrait lui rétorquer que les djihadistes de l'Etat islamique ne sont pas des assassins sanguinaires. Mais on peut s'interroger sur la démarche qui consiste à proposer aux enfants de colorier la barbe de «talibans» représentés sous les traits d'hommes barbus.

Informations partielles

L'attaque du consulat américain de Benghazi, qui a coûté la vie à l'ambassadeur américain en Libye et à d'autres agents américains, est, elle aussi, présentée de manière on ne peut plus simpliste et totalement expurgée de la polémique qui l'a accompagnée: les républicains avaient reproché au président démocrate de n'avoir pas assez protégé ses diplomates. Et la récente publication d'un email a relancé les débats en révélant la volonté de l'administration Obama de dissimuler les causes réelles de l’attaque contre la mission diplomatique: un conseiller d'Obama y demandait que l'ambassadrice américaine à l'ONU «soulign[e] que ces manifestations ont pour origine une vidéo Internet et non un échec plus large de notre politique».

Sur les planches à dessiner qui font référence à cet attentat, il n'est jamais question de cette polémique et encore moins de la vidéo, islamophobe, qui avait embrasé une partie du monde arabe. Il est simplement proposé aux enfants de colorier les portraits des «héros américains qui ont donné leur vie pour notre liberté à Benghazi»Arrivé à ce stade de l'exploration des planches, on ne s'étonne évidemment pas que l'exécution d'Oussama ben Laden par les forces américaines soit présentée sans aucune mention des points de vue dissonants, y compris de la part de citoyens américains comme le philosophe Noam Chomsky.

De la même façon, les enfants peuvent colorier un portrait de Kadhafi simplement accompagné de la mention «The faces of state-sponsored terror» («les visages du terrorisme financé par l'Etat») sans que jamais il ne soit fait mention des complicités occidentales.

Enfin, même si, comme il est dit plus haut, on devrait pouvoir tout dire aux enfants sur l'état du monde, on peut s'interroger sur l'utilité de tout montrer. Ainsi, proposer à un enfant un coloriage représentant un prisonnier crucifié par l'Etat islamique, est-ce moins irresponsable et violent que de le coller devant des vidéos d'exécution sur YouTube?Bien sûr, on pourra arguer que ces situations sont si complexes qu'elles ne peuvent être comprises par un enfant et qu'il est quasi-inévitable de tomber dans la caricuture. Bien sûr aussi, il faut décrire ces organisations pour ce qu'elles sont: des mouvements atroces qui mettent en péril les sociétés. Pour autant, on trouve sur d'autres supports des approches autrement plus objectives et moins politisées de l'actualité destinées aux enfants. Preuve que cela reste possible.

Et si on avait encore des doutes sur l'objectivité de la maison d'édition à l'origine de cet ouvrage, le site DailyDot rappelle qu'elle a également commis un livre de coloriage à la gloire du héros du Tea Party, Ted Cruz, rendant hommage à sa «précision clairvoyante» et «son militantisme passionné». Ainsi qu'un livre de coloriage expliquant le mouvement Occupy Wall Street et dont le texte de présentation précise que «les gens ont le droit de s'exprimer et de manifester mais pas de tout détruire» et suggère: «Trouvez un travail.»

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