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Militants, leader, élus, ligne, électeurs: où en est le Front national?

Des militants du FN se rassemblent pour écouter le discours de Marine Le Pen à Brachay, le 30 août 2014. REUTERS/Benoit Tessier

Des militants du FN se rassemblent pour écouter le discours de Marine Le Pen à Brachay, le 30 août 2014. REUTERS/Benoit Tessier

Alors que Marine Le Pen fait sa rentrée politique à l'université du FNJ, analyse du poids du parti et de sa stratégie pour 2017

Marine Le Pen ne fait pas sa rentrée avec une université d’été de son parti, mais avec celle du Front national de la Jeunesse, ces 6 et 7 septembre à Fréjus, ville conquise lors des municipales par le frontiste David Rachline. Il est vrai que le FN tiendra cet automne son congrès. C’est donc doublement que s’impose de faire le point sur l’état de l’organisation lepéniste.

1.Les forces militantesLe FN 2014 est plus jeune et plus féminin

Le FN revendique 74.000 adhérents. Selon ses comptes de l’année 2012, il a reçu 1.576.027 euros de cotisations, ce qui, divisé par le tarif moyen d’une adhésion, donne déjà 52.534 membres.

Le rajeunissement et la féminisation se ressentent. 29,3% des adhérents auraient moins de 30 ans, 34,2% des adhérents entre 30 et 50 ans, 18,1% des adhérents  entre 50 et 65 ans, 18,4% des adhérents plus de 65 ans. Il y aurait 39% de femmes et 61% d'hommes.

La structuration regroupe responsables de sections (le FN étant très loin de couvrir les 36.697 communes françaises), de circonscriptions législatives, de régions, de départements, avec un bureau départemental type qui compte un responsable FNJ, un trésorier et des secrétaires: à l’administration, à la propagande, au fichier, à l’implantation, à la prospection financière, à la presse, aux manifestations. Hors du cadre de la section de base de type communal, il y a donc 1.589 postes virtuellement disponibles au sein du parti, c’est-à-dire que 2,1% des adhérents peuvent être rétribués par une distribution de capital symbolique.

La stratégie proclamée à grands cris de constitution de collectifs catégoriels (enseignants, etc.) agrandit ce réservoir de capital à distribuer, chose utile pour stabiliser un parti en croissance. En revanche, ces collectifs demeurent pour l’instant des coquilles vides regroupant des personnes déjà encartées, pas toujours de la catégorie socio-professionnelle correspondante qui plus est: ils ne parviennent pas actuellement à pénétrer plus avant la société civile.

En revanche, la masse militante a l’avantage de n’être nullement divisée en écuries concurrentes. Les militants sont d’accord: ils sont là «pour Marine».

2.Le leader«Marine», incontestable jusqu'en 2017

Alors que l’UMP et le PS n’ont pas de leader acquis pour 2017, et sont en position de proposer les deux ex-présidents les plus impopulaires de la Ve République, le FN ne connaît pas aujourd’hui de débat sur son leadership. Après que son parti ait atteint la première place aux européennes avec 24,85% des voix, il est patent que Marine Le Pen est en position d’être au second tour en 2017.

Publié en mai dernier, un sondage sur l’image de la présidente du FN est assez clair quant aux enjeux. Certes, les sondés lui reconnaissent de fortes qualités: 63% des personnes interrogées la jugent «courageuse» et 52 %, «convaincante». Cela explique un taux de possibilité de vote alors à 25%. Néanmoins, les sondé la jugent également«agressive» (71%), «démagogique» (67%) et «raciste» (60%). 78% ne lui font pas confiance quant à sa capacité à gouverner la France et 81% trouvent «non crédible» son plan de sortie de l’euro.

En somme, elle est actuellement un redoutable concurrent pour le premier tour de 2017, lui assurant que nul dans son camp ne puisse lui contester son leadership jusqu’en 2022, tant elle paraît incarner la rupture avec le reste du personnel politique. La gauche au pouvoir est souvent une chance pour l’extrême droite: le tohu-bohu idéologique dans laquelle elle semble s'installer durablement devrait amplifier la tendance. Demeure que Marine Le Pen n’est pas encore parvenue à convaincre hors de son socle électoral qu’elle pouvait constituer un candidat de second tour apte à rassembler 50% des électeurs plus une voix. Il lui manque une stratégie quant à une cible clairement définie, selon un discours idéologique pouvant s’appuyer sur les actes de ces élus.

3.Les élusUn (petit) capital de notables

Bénéficier d’élus locaux est indispensable pour se crédibiliser et se normaliser nationalement. Pour prendre un exemple parlant, quand le Parti communiste était accusé d’être l’agent d’un totalitarisme étranger, il avait su se normaliser par le communisme municipal, présenter des instituteurs comme candidats, etc. Pour réussir un second tour de présidentielle, dans un pays qui est un mille-feuilles politique, il faut passer par la notabilisation d’élites intermédiaires. En outre, cela permet de fidéliser des clientèles, en détenant les cordons de la bourse sur des territoires.

En la matière, le FN a vu sa position nettement s’améliorer, mais parler de Marine le Pen comme d'une possible Premier ministre de cohabitation relève de la méthode Coué. Le FN ne dispose que d’un député (Marion Maréchal-Le Pen) et il y a un député Rassemblement Bleu Marine (Gilbert Collard), électron assez libre pour avoir échangé des amabilités avec Jean-Marie Le Pen, président d’honneur du FN, lors de «l’affaire de la fournée».

Par ailleurs, après deux années de législature, ces élus n’ont pas encore influencé le droit ou l’opinion. Ils n’ont pas mené bataille sur un amendement, une proposition législative, etc. afin de démontrer que des députés lepénistes apportent des solutions concrètes aux problèmes quotidiens. A cet égard, la mise en avant du ralliement de technocrates au FN laisse songeur: à quoi bon embaucher des technocrates s’ils ne sont pas mis au service de la production de propositions techniques ensuite portées par les élus?

Un semestre après les élections, les municipalités frontistes n’ont pas fait montre d’une imagination «hors système» spécifique

Avec douze villes où les listes soutenues par le FN ont remporté la victoire, le parti jouit d’un capital de petit notables encore jamais atteint. Un important effort de formation des candidats a été lancé dès 2012, et les élus municipaux doivent bénéficier d’une formation supplémentaire durant leur mandat. La direction souhaite une notabilisation par la gestion du local et exclut tout réusage de la méthode des «villes laboratoires», comme l’avait été Vitrolles. Du moins, telle était la ligne définie avant le scrutin municipal. Au bout d’un semestre, les municipalités frontistes n’ont pas fait montre d’une imagination «hors système» spécifique. 

La presse s’est fait écho de comportements qui rappellent plus le clientélisme droitier des maries FN conquises en 1995. Les crises internes à la mairie d’Hayange, les bontés de la mairie de Fréjus pour une entreprise proche de Marine Le Pen et menée par un ancien néo-nazi, le maire du Pontet qui supprime la gratuité de la cantine scolaire pour les plus pauvres mais s’augmente son salaire au-delà du seuil réglementaire…. Tout cela montre assez clairement qu’il manque un encadrement ordonné des élus locaux par le national, dans le cadre d’une politique réfléchie de production d’exemples à citer en 2017.

Les mandats municipaux ne font que commencer mais, pour l’instant, le FN local ne paraît guère en mesure de permettre à Marine Le Pen de se crédibiliser, alors qu’il s’agit là d’un enjeu essentiel. Il ne faut cependant pas surestimer la nécessité de la reprise en mains des élus, car, somme toute, nul n’a jamais rencontré un électeur frontiste reprocher au parti de n’avoir pas de bilan législatif même après qu’il eut 35 députés en 1986-1988. L’électorat frontiste est d’une mansuétude aussi forte avec le FN qu’il est en rupture avec les autres partis.

4.Les électeurs
Le FN prospère dans les villes inégalitaires, progresse dans les classes populaires et chez les femmes

Depuis 1995, le FN progresse dans le périurbain et les catégories populaires. En 2012, les meilleurs scores ont été enregistrés dans le quart Nord-Est, les couronnes périurbaines des grandes agglomérations et le pourtour méditerranéen. Dans la ruralité située entre 80 et 90 kilomètres des grandes villes, le vote lepéniste a progressé de 6,7 points depuis 1995.

Néanmoins, ce vote ne peut être interprété selon une seule lecture urbain/périurbain. En effet, la structuration du vote frontiste est fonction de l’indice de Gini (coefficient de répartition des richesses), comme l’avait démontré le politiste Joël Gombin pour les présidentielles de 2012.

L’analyse du résultat des municipales confirme cette tendance: les villes à fort taux FN sont des villes où la répartition des richesses est violemment inégalitaire. Pour toutes les catégories socio-professionnelles, l’accroissement de l’inégalité sociale sur une aire urbaine produit une plus forte abstention, une progression du vote FN et une baisse du vote social-démocrate. Par-delà l’icône Marine Le Pen, il existe une envie d’extrême droite, comme en a témoigné le fait qu’aux municipales, lorsque le FN ne parvenait pas à monter une liste, des groupuscules d’extrême droite ont pu le faire et enregistrer de bons scores.

La question du genre est indissociable de la question sociale: les femmes représentent 85% des temps partiels dans le tertiaire et 75% dans l’industrie

L’un des phénomènes les plus intéressants de l’évolution électorale du parti est l’accroissement de son impact dans la population féminine. En 2007, les femmes votaient à 9% pour Jean-Marie Le Pen contre 12% pour les hommes. Cette différence a quasiment disparu en 2012. On pourrait même croire à une inversion, puisque 16% des employés ont voté Marine Le Pen, contre 25% des employées.

On voit bien que la question du genre est indissociable de la question sociale (les femmes représentent 85% des temps partiels dans le tertiaire et 75% dans l’industrie, et cette précarité a manifestement davantage compté pour elles que la menace d'un déremboursement de l'IVG). Ce vote féminin se reporte d’ailleurs moins facilement à droite: en 2012, 83% des électeurs marinistes ont voté Sarkozy au second tour mais seulement 35% des électrices, qui ont préféré le vote blanc à 37% (contre 16% pour les hommes).

En somme, alors que le résultat des scrutins de 2014 démontre que le FN se situe dans le marché électoral des droites, il dispose de marges de manœuvre sur le segment féminin/classes populaires qui peuvent s’avérer très utile s’il sait le cibler. Pour cela, il lui faut persévérer dans l’approfondissement de son offre idéologique.

5.La ligne politique
«Français qui travaillent» contre «profiteurs d’en bas» et «profiteurs d’en haut»

Dans la tradition du national-populisme, le FN lie ensemble valeurs sociales de gauche et valeurs politiques de droite. Toutefois, cet axe a connu une nouvelle orientation: a émergé l’image d’un FN qui serait d'un souverainisme intégral, proposant un protectionnisme national économique, social, identitaire et culturel.

Globalement, ce positionnement se traduit par une radicalisation de la conception de l’xécutif. Ainsi, Marine Le Pen explique qu’une fois présidente, elle assurerait un appel permanent au peuple, par-delà la représentation populaire et les corps intermédiaires. La sortie de l’euro doit quant à elle mener au rétablissement de l’étalon-or et à la possibilité pour l’Etat de s’endetter auprès de sa banque centrale. L’Etat est censé investir dans des chantiers et assurer la taxation à 3% des importations. Enfin, l’identité nationale doit être fixée par un néo-laïcisme qui va de la séparation des églises et de l’Etat à l’élimination de tout signe cultuel dans l’espace public. La fragmentation socio-économique de la société de l'État-Providence est attribuée à la société multiculturelle, et celle-ci est repliée sur la question de la présence de personnes originaires des mondes arabo-musulmans.

Le FN parvient ainsi à agglomérer des clientèles éparses en se présentant comme la solution globale à la déstabilisation culturelle, économique, ethnique, sociale qu’il diagnostique. C’est pourquoi sa proposition politique n’est pas un tournant à gauche, comme il est parfois dit à tort, mais plutôt un ethno-libéralisme: la représentation est celle de la solidarité des «Français qui travaillent» coincés entre des immigrés «profiteurs d’en bas» et les «profiteurs d’en haut», cette «caste» que ne cesse de fustiger Marine Le Pen.

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