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Le whisky est-il soluble dans l’indépendance écossaise ?

© The Good Spirits Co

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Après des mois de feinte indifférence, la question qui agite l’industrie du scotch n’est pas «Peut-on mettre des glaçons dans son whisky?» mais «Que faire si l’Ecosse devient indépendante à l’issue du référendum du 18 septembre?».

Un non-événement. Un os donné à ronger à une «petite province» de 5 millions d’habitants. Ça ne changera rien pour nous. Nous écoutons sereinement les deux camps s’exprimer. Aucune inquiétude, le résultat est joué d’avance! Et puis le lot de soupirs exaspérés, de «no comment» et de «who cares?». Voici, en gros, les réponses que vous obteniez ces derniers mois en titillant les acteurs de l’industrie du scotch sur la question de l’indépendance de l’Ecosse.

Le 18 septembre, les Ecossais se prononceront par référendum interposé sur l’avenir du mariage de raison qui les lie depuis 1707 au Royaume Uni mais, qu’on se le dise, le monde du whisky s’en bat le kilt. Et pour cause: il y a belle lurette que le scotch («écossais», dans la langue du Royaume), le produit le plus identifié au pays, des Highlands aux Hébrides et des Lowlands aux Orcades, n’appartient plus aux Ecossais.

Plus de 80% de la production de scotch se concentre entre les mains de grands groupes internationaux: l’anglais Diageo (à lui seul 40% du whisky écossais, avec des marques ou des distilleries telles que Johnnie Walker, J&B, Caol Ila, Lagavulin, Talisker, Cardhu…), le français Pernod-Ricard (Ballantine’s, Chivas et douze distilleries en Ecosse, parmi lesquelles Aberlour ou Glenlivet), le japonais Beam-Suntory (Teacher’s, Laphroaig, Bowmore…), le bermudien Bacardi (Dewar’s, William Lawson’s, Aberfeldy, Craigellachie…) pour ne citer que les plus importants.

Seuls trois acteurs écossais jouent encore un rôle majeur: William Grant & Sons (10% de la production avec Glenfiddich, Balvenie, Grant’s…), bien qu’il soit dirigé depuis Londres, Edrington (5% avec Macallan, Highland Park, Famous Grouse…) et Ian Macleod Distillers (1,2%, avec Glengoyne, Tamdhu…). Mais à l’exception du premier, qui a signé sans s’en cacher un chèque de 135.000 livres (170.000 euros) aux listes anti-indépendantistes de Better Together, les autres sont restés discrets. Nulle fièvre nationaliste, nulle fibre irrédentiste à déplorer dans cet univers feutré. Le monde du whisky attend tranquillement le dépouillement du scrutin un verre à la main. Un non-événement. Rappelez-vous, le résultat est joué d’avance!

Tribunes concurrentes

Oui mais voilà. Une poussée massive du pack indépendantiste dans les derniers mètres avant le coup de sifflet final a réduit l’avance des unionistes, qui pointent aujourd’hui à 53% «seulement» dans les sondages. Une avance certes confortable, mais qui a fait sortir tout le monde du bois.

Chacun a donc reposé son verre pour prendre la plume. Le 27 août, dans le quotidien The Scotsman, 130 patrons cosignaient une lettre ouverte pour dire avec force «Non à l’indépendance» face aux «incertitudes entourant un certain nombre de questions vitales» comme la monnaie, la législation commerciale, les taxes, le maintien ou non dans l’Union européenne… «Et l’incertitude is bad for business», concluaient-ils.

Parmi les signataires réunis –tiens donc– par l’ancien dirigeant du puissant lobby de la Scotch Whisky Association (SWA), Gavin Hewitt, se bousculait quasiment tout le gratin du malt: Peter Gordon, qui dirige William Grant & Sons, Ian Curle, à la tête d’Edrington, mais aussi Robert Anderson, patron de Tomatin, Fraser Thornton, directeur de Burn Stewart Distillers, Leonard Russel, celui de Ian Macleod Distillers, Graham Stevenson, d’Inver House Distillers, Keith Falconer, boss d’Adelphi, James Espey, propriétaire de The Last Drop Distillers, Drew McKenzie Smith, directeur de Lindores, Ian P. Bankier, directeur exécutif de Glenkeir Whiskies Limited...

Retour de boomerang dès le lendemain, dans le Herald Scotland, où 200 dirigeants d’entreprise appelaient à voter oui «dans le meilleur intérêt de l’économie et du peuple écossais»! Londres «traite trop souvent l’industrie écossaise comme une vache à lait» avec une vision à court terme, comme en témoignent «les taxes élevées appliquées sur l’industrie pétrolière en mer du Nord», accusent les patrons indépendantistes. Mais parmi ce bruyant camp du oui, seules deux voix, dans l’industrie du scotch, se font entendre: celle de Neil Clapperton, manager de Springbank Distillers, qui signe l’appel, et celle de Paul Miller, qui début septembre accueillait le leader indépendantiste et Premier ministre écossais Alex Salmond dans sa nouvelle microbrasserie-distillerie, Eden Mill, près d’Edimbourg.

Un autre référendum menace

«L’industrie du whisky écossais n’a rien à perdre et tout à gagner de l’indépendance, développait Neil Clapperton dans le Herald. Le whisky est un produit iconique de l’Ecosse, qui pèse un quart de toutes les exportations agroalimentaires et rapporte 135 livres par seconde. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour maintenir chaque stade de sa production en Ecosse, depuis la culture de l’orge jusqu’à l’embouteillage, ce qu’une nation indépendante disposant des pleins pouvoirs est mieux à même d’instaurer.»

Et le directeur de Springbank de conclure que la plus grande menace pesant sur le whisky n’est pas le référendum en Ecosse, mais celui, promis par le Premier ministre britannique David Cameron dans les années qui viennent, «sur le maintien ou la sortie du Royaume-uni de l’Union européenne, et qui pourrait nous priver de marchés étrangers». Pas seulement de marchés, d’ailleurs, mais aussi de la protection de l’IGP du scotch garantie par l’Europe.

Avec un sens du timing shakespearien, David Cameron laissait tomber la cravate deux jours plus tard dans les colonnes du Daily Mail pour évoquer ses ancêtres écossais et déclamer son amour du malt, «surtout celui de Jura, mais j’aime aussi Lagavulin, Caol Ila, Talisker et presque tous les whiskies. Je les testerais volontiers tous». On vous fait un paquet cadeau?

«Le sang d'une nation»

On pourrait s’étonner que l’avenir du scotch éclipse dans les débats des questions aussi mineures que le devenir des bases militaires sous-marines, du système bancaire ou du pétrole en mer du Nord. Mais le malt, dans la culture écossaise, n’est pas seulement un spiritueux, un alcool, un breuvage aussi divin soit-il: «C’est le sang d’une nation!», s’exclame l’historien du whisky Charles MacLean.

Et la transfusion vaut de l’or. Les exportations de scotch ont rapporté 5,4 milliards d'euros l'année passée. Une somme qui n’irrigue pas pour autant le palpitant écossais. L’économiste John Kay, qui conseille Alex Salmond, estime ainsi qu’en 2012, le whisky a rapporté 500 millions d’euros au pays en salaires versés, coûts de production et achats de matières premières. Même en y ajoutant les 355 millions de taxes prélevées, selon les calculs anxieux de la SWA, cela nous laisse une sacrée part des anges évaporée dans la nature!

Bien que rien ne permette de l’affirmer dans le programme du SNP (le parti indépendantiste), et bien que son leader Alex Salmond ait affirmé le contraire, les producteurs craignent un nouvel impôt, notamment sur l’eau douce, une ressource naturelle écossaise dont l’industrie du whisky a besoin en quantités astronomiques et qu’elle pompe pour le moment quasiment pour rien, explique Charles MacLean: «Mais on pourrait aussi imaginer une taxe sur le stockage des fûts, puisque la loi impose au scotch, non seulement d’être fabriqué en Ecosse, mais d’y vieillir au moins trois ans.»

«Contrairement à d’autres industries, nous ne pouvons pas déplacer notre activité et quitter l’Ecosse. Nous sommes là pour y rester», commentait du bout des lèvres Ivan Menezes, le PDG de Diageo, dans le Wall Street Journal fin mai. Comme en écho, Pierre Pringuet, PDG de son principal concurrent Pernod-Ricard, affirmait fin août, en marge de la conférence de presse annonçant les résultats du groupe, qu’il n’avait pas même pris la peine d’anticiper l’issue du référendum puisque, «quoi qu’il arrive, le scotch restera distillé et vieilli en Ecosse. Et cela ne changera pas». Qu’il est bon de se reposer sur des certitudes.

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