France

Le paradoxe Thévenoud: en réalité, sa démission est un bon signe pour notre démocratie

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 05.09.2014 à 15 h 08

Le fait que des affaires éclatent constitue peut-être un signe que la moralisation et la transparence de la vie politique progressent.

Thomas Thévenoud lors du conseil des ministres du 27 août 2014. REUTERS/Philippe Wojazer.

Thomas Thévenoud lors du conseil des ministres du 27 août 2014. REUTERS/Philippe Wojazer.

Le nom du secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, au Tourisme et aux Français de l'étranger Thomas Thévenoud vient allonger encore un peu la liste des responsables socialistes mis en cause pour des manquements à la probité: Jérôme Cahuzac, bien sûr, démissionnaire du gouvernement après une retentissante affaire de fraude fiscale; Aquilino Morelle, viré de l’Elysée pour ses goûts de luxe et d’anciens conflits d’intérêt; Yamina Benguigui, non reconduite dans le gouvernement Valls car soupçonnée d’avoir menti sur sa déclaration de patrimoine; Jean-Marie Le Guen, prié de réévaluer son patrimoine immobilier...

De quoi conforter les Français dans leur impression que la classe politique n’a jamais été aussi corrompue. Le dernier baromètre de la confiance politique du Cevipof montrait en janvier 2014 que seuls 25% d’entre eux faisaient encore confiance au gouvernement, contre 32% en 2009. Une dégringolade que les affaires de 2014 devraient accentuer encore un peu plus lors du prochain pointage annuel.

Et pourtant, jamais la lutte pour la transparence de la vie politique n’a été aussi bien organisée. Les mésaventures de Yamina Benguigui, de Jean-Marie Le Guen et de Thomas Thévenoud montrent que la Haute autorité pour la transparence de la vie politique travaille efficacement depuis sa création par la loi du 11 octobre 2013. Le porte-parole du PS, Olivier Faure, ne dit pas autre chose lorsqu’il tente de minimiser sur BFM-TV l’impact de l’affaire Thévenoud sur l’image du gouvernement et de la majorité:

«Thomas Thevenoud a beau être ministre et être socialiste, la justice passe pour lui aussi. Ce qui veut dire que nous avons une République qui est tout de même exemplaire.»

Un décalage qui laisse songeur

Ce décalage entre la moralisation progressive de la classe politique et la conviction des Français que leurs élus n’ont jamais été aussi peu dignes de confiance laisse songeur. Elle est même plutôt injuste au regard de la kyrielle de lois qui se sont attaquées au problème ces dernières années: loi du 15 juin 1990 sur le financement des partis politiques, interdiction des dons de personnes morales aux partis politiques dans la loi Séguin du 19 janvier 1995, prévention des conflits d’intérêt, vérification et publication des déclarations de patrimoine des ministres, des élus, et de leurs collaborateurs dans les lois d’octobre 2013. Rappelons qu’avant 1988, aucune règle n’encadrait sérieusement le financement des campagnes électorales et des partis politiques. C’était il y a seulement vingt-six ans.

La sévérité grandissante des Français face à des hommes politiques de plus en plus transparents est une illustration de ce que l’on appelle le «paradoxe de Tocqueville». Dans De la démocratie en Amérique, le philosophe s’étonnait que les Américains, libérés du joug autoritaire et aristocratique de l’Angleterre, n’arrivent pas à se réjouir du fait de vivre dans une société de plus en plus égalitaire et démocratique:

«Quand l'inégalité est la loi commune d'une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l'œil; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C'est pour cela que le désir de l'égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l'égalité est plus grande.»

Autrement dit, plus un problème politique est en voie de résolution et plus la société lui reproche de ne pas être définitivement réglé. Là où les Français pourraient se réjouir que les hommes politiques indélicats ne passent plus entre les mailles du filet, ils s’irritent face aux quelques scandales qui subsistent.

Les affaires ont imprégné les mentalités

Les affaires qui agitent la classe politique depuis les années 1990 ont durablement influencé les mentalités. «Il s’est installé durablement dans l’opinion l’idée que l’élite a un rapport à l’argent qui n’est pas commun», explique le politologue Olivier Rouquan, qui vient de publier Droit constitutionnel et gouvernances politiques.

«La toile de fond est que le politique n’est pas assez puissant par rapport à l’économique, et donc que le personnel politique dépend d’intérêts financiers.»

Les Français gardent un rapport ambigu à la moralité de leurs hommes politiques. En janvier 2012, un sondage de l’institut CSA montrait que l’honnêteté était la première qualité que 53% des Français souhaitaient retrouver chez leur futur président. Mais leur vote n’est pas toujours en adéquation avec les valeurs qu’ils revendiquent. «Quand il était Premier ministre, Lionel Jospin a mis fin à la pratique des fonds secrets et il a eu la volonté de faire voter une première loi sur le cumul des mandats», rappelle Olivier Rouquan. «Mais cela n’a pas été récompensé par les électeurs en avril 2002.» De même, aux municipales de 2014, la quête d’honnêteté affichée par les électeurs n’a pas empêché la consécration de maires qui ont été, ou sont encore, en délicatesse avec la justice, comme Patrick Balkany à Levallois-Perret. Là encore, on nage en plein paradoxe.

Jean-Baptiste Daoulas
Jean-Baptiste Daoulas (22 articles)
Journaliste
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