Le nouvel ordre européen de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine devant un monument en hommage aux soldats de la Première Guerre mondiale, le 1er août 2014. REUTERS/Yuri Kochetkov/Pool.

Vladimir Poutine devant un monument en hommage aux soldats de la Première Guerre mondiale, le 1er août 2014. REUTERS/Yuri Kochetkov/Pool.

L’intervention militaire dans l’est de l’Ukraine n’est pour le président russe qu’un élément dans un jeu plus vaste: en finir avec le système de relations mis en place après la fin de la Guerre froide.

L’intervention militaire dans l’est de l’Ukraine n’est pour Vladimir Poutine qu’un élément dans un jeu dont l’objectif est plus vaste: en finir avec le système de relations mis en place en Europe après la fin de la Guerre froide. Un ensemble complexe d’accords, de traités, de tentatives de coopération voire d’intégration, entre la Russie et des institutions internationales qui étaient déjà actives en Europe du temps de la Guerre froide, notamment l’Otan et l’Union européenne.

En changeant par la force les frontières établies en Europe, comme il l’a fait en annexant militairement la Crimée au mois de mars, le président russe enfreint même une règle qui avait été à peu près respectée tout au long de la Guerre froide et avait été solennisée dans l’Acte final de la Conférence d’Helsinki en 1975: le respect de l’intégrité territoriale des Etats européens.

«Intangibles» ou «inviolables»?

Lors des négociations qui avaient abouti aux accords d’Helsinki, de longues discussions avaient eu lieu sur une question apparemment sémantique mais hautement politique: les frontières issues de la Seconde Guerre mondiale devaient-elles être déclarées «intangibles» ou «inviolables»?

L’URSS plaidait pour l’intangibilité. Un de ses principaux objectifs, dans ces négociations d’Helsinki, était de faire reconnaître une fois pour toute l’extension du «camp socialiste» jusqu’à la frontière de l’Elbe séparant les deux Allemagne, conséquence de l’avancée de l’Armée rouge à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Précisément en raison de la volonté du gouvernement de Bonn de laisser la porte ouverte à une possible réunification, les Occidentaux avaient obtenu que les frontières soient déclarées «inviolables», c’est-à-dire qu’elles ne puissent pas être changées par la force, mais puissent faire l’objet de changements pacifiques par accord des différentes parties et suivant les vœux des populations concernées. C’est ce qui s’est passé en 1990 avec la réunification allemande.

Des accords d’Helsinki est née d’abord la CSCE (Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe), devenue l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) après la fin de la division du Vieux continent entre les deux blocs. En annexant purement et simplement la Crimée et en jouant avec l’idée d’un «statut étatique» pour le sud-est de l’Ukraine occupé par les séparatistes prorusses, Poutine met en cause un des fondements de la stabilité européenne datant de près de quarante ans.

Ce n’est pas la première fois, mais jusqu’à maintenant, il s’était contenté de mises en cause verbales de l’OSCE. Bien que celle-ci regroupe 57 Etats membres plus des partenaires extra-européens et qu’elle fonctionne selon la règle du consensus, la Russie la considère comme une machine de guerre occidentale chargée de promouvoir les droits de l’homme et d’empêcher la manipulation des élections, et exige depuis longtemps sa réforme. Les séparatistes de l’est de l’Ukraine, soutenus par Moscou, ont montré le peu de respect qu’ils accordaient aux observateurs de l’OSCE en les faisant prisonniers au début du conflit.

Nouvelle architecture de sécurité

L’OSCE n’est pas la seule institution dans le collimateur de Poutine. Dans les années 1990, les accords se sont multipliés entre la Russie et l’Alliance atlantique, qui avait survécu à la fin de la guerre froide, contrairement au Pacte de Varsovie, alliance des pays socialistes autour de l’URSS défunte.

Les Américains –et les Allemands– se sont-ils engagés, au moment de la réunification allemande, à ne pas étendre l’Otan vers l’Est? La question est controversée. Toujours est-il que les Etats libérés de la tutelle communiste se sont portés candidats à l’Otan et y ont été admis par petits paquets à partir de 1999. Seuls l’Ukraine et la Géorgie ont vu leur rapprochement avec l’Otan refusé en 2008 à l’instigation de la France et de l’Allemagne, lors du sommet de Bucarest auquel assistait Vladimir Poutine. Paris et Berlin ne voulaient pas «provoquer» Moscou. Poutine a interprété cette décision comme un signe de faiblesse et a profité de la guerre avec la Géorgie, en août de la même année, pour la dépecer.

Comme une sorte de compensation à l’élargissement de l’Otan, les Occidentaux ont proposé au Kremlin, dans les années 1990, divers modes d’association avec l’organisation atlantique: Partenariat pour la paix, qui ne plaisait pas à la Russie parce qu’elle était traitée sur le même pied que des «petits» pays qui avaient été ses vassaux, Forum Otan-Russie et, en 1997, acte fondateur Otan-Russie, qui créait la possibilité d’une coopération étroite. Toutes ces propositions ne pouvaient satisfaire pleinement les exigences de Moscou, qui voulait un droit de veto sur les décisions de l’Otan. Cette contradiction est apparue en pleine lumière en 1999, quand l’Alliance atlantique a décidé d’intervenir au Kosovo sans l’accord russe.

C’est pourquoi les dirigeants russes poursuivent une vieille idée déjà apparue du temps de l’Union soviétique: une nouvelle architecture de sécurité dans la grande Europe. Sous cette formule diplomatique se cache la volonté d’être partie prenante des décisions occidentales en matière de sécurité, de défense et d’organisation du continent, y compris la définition des sphères d’influence. Les Russes ont essayé d’y parvenir par la négociation, dans le discours de Poutine prononcé en allemand en 2001 devant le Bundestag à Berlin, puis sur un ton plus menaçant quelques années plus tard, en 2007, à la conférence de Munich sur la sécurité. Pendant qu’il assurait l’intérim entre deux présidences Poutine, Dmitri Medvedev a repris la proposition, accueillie par une indifférence polie des Occidentaux.

Créer des faits accomplis

De toute évidence, le président russe a changé de politique. Il veut maintenant créer des faits accomplis qui obligent ses interlocuteurs à se placer sur le terrain qu’il choisira. Des observateurs à Moscou pensent qu’il s’apprête à bouleverser l’ensemble des accords sur lesquels était fondée la stabilité européenne.

Déjà, la Russie s’est retirée du traité sur les forces classiques, qui fixait des plafonds pour les armées occidentales et russe en Europe et obligeait à annoncer les manœuvres militaires d’envergure. Elle met en cause le traité sur les forces nucléaires à moyenne portée, signé en 1987 par Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan. Ces missiles avaient été au centre de la tension Est-Ouest tout au long des années 1980 et provoqué des manifestations pacifistes en Europe occidentale, ce qui avait suscité la fameuse phrase de François Mitterrand en 1983: «Les fusées sont à l’Est et les pacifistes à l’Ouest».

Des experts russes font remarquer que la dénonciation de ces accords n’aurait pas de conséquences pratiques car, en réalité, la Russie détient un nombre de forces classiques ou nucléaires inférieures aux plafonds fixés en commun. Mais il en va du symbole. De la même manière que George W. Bush avait dénoncé en 2002 le traité ABM sur la limitation des missiles antimissiles pour pouvoir déployer en Europe un «bouclier» qui ne verra pas le jour, en tous cas avec l’ampleur envisagée à l’origine.

Les non-membres de l'Otan sacrifiés?

Un autre accord, l’acte fondateur Otan-Russie de 1997, reste un des derniers vestiges des tentatives de coopération entre les deux anciens ennemis de la guerre froide. Il aurait pu transformer la Russie en membre virtuel de l’organisation atlantique s’il avait été pris au sérieux par les deux parties. Pour Vladimir Poutine, il est certainement caduc mais le président russe veut se donner le beau rôle et laisser aux Occidentaux la responsabilité de le violer. Il prévoit en effet que l’Otan n’entretiendra pas de bases permanentes dans les pays membres d’Europe centrale et orientale, c’est-à-dire ceux qui ont une frontière commune avec la Russie.

Pour faire face à ce qu’ils considèrent comme une aggravation de la menace russe depuis le conflit ukrainien, les Polonais et les Baltes demandent le stationnement permanent de soldats de l’Otan sur leur sol. Les Allemands, les Français et d’autres membres de l’Alliance s’opposent à cette démarche pour ne pas fournir un nouveau prétexte à Vladimir Poutine. Le compromis, qui devrait être trouvé au sommet de l’Otan au Pays de Galles, portera sur la création d’une force de réaction rapide de 4.000 hommes environ appartenant à plusieurs pays, qui pourrait être opérationnelle très rapidement, «en quelques semaines voire en quelques jours», a dit le secrétaire général de l’Otan, Anders Fogh Rasmussen. Les Russes y voient une provocation supplémentaire tandis qu’ils considèrent leur intervention masquée en Ukraine comme une contribution au rétablissement de la paix.

L’Otan redécouvre que l’Europe a besoin d’une dissuasion qui ne soit pas seulement nucléaire. Jusqu’à maintenant, Vladimir Poutine n’est intervenu militairement que dans les Etats voisins qui n’étaient pas membres de l’organisation et qui n’étaient donc pas protégés par l’article 5 de la charte de Washington de 1949. Selon cet article, toute menace contre un membre de l’Alliance doit être considérée par les autres comme une menace contre eux-mêmes. Barack Obama a réaffirmé l’engagement représenté par l’article 5 lors de sa récente visite en Estonie, un des trois pays baltes particulièrement exposés aux manœuvres de Moscou.

Toutefois, en «sanctuarisant» le territoire de ses membres, l’Otan laisse entendre du même coup que les pays non-membres, tel l’Ukraine, ne bénéficient pas de la même sécurité. C’est sur eux que Vladimir Poutine teste le nouvel ordre européen qu’il voudrait instaurer.

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