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DÉBAT – Des images au souvenir: France et Allemagne face à la Grande Guerre

Nicolas Patin et Nonfiction, mis à jour le 10.09.2014 à 18 h 15

Comment les deux pays ont vécu le conflit.

Francois Hollande embrasse le président allemand Joachim Gauck, le 3 août 2014. REUTERS/Thibault Camus/Pool

Francois Hollande embrasse le président allemand Joachim Gauck, le 3 août 2014. REUTERS/Thibault Camus/Pool

A l’heure de la construction européenne, le comparatisme historique et la confrontation des mémoires des différents pays belligérants de 14-18 demeurent les grands oubliés du centenaire. Pourtant, force est désormais de constater que durant le conflit puis au cours du siècle suivant, c’est parfois des guerres sensiblement différentes que les Européens ont vécu, puis dont ils se sont souvenus.

Arndt Weinrich est chargé de recherches à l’Institut historique allemand, spécialiste de la Grande Guerre et de sa mémoire en Allemagne, et membre du conseil scientifique de la mission du Centenaire. Benjamin Gilles est conservateur à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC) et spécialiste de la culture écrite en guerre.

Ensemble, ils ont publié 14-18, une guerre des images. France-Allemagne (La Martinière/AFP/DPA, 2014).

Dans la première partie de ce débat, ils expliquent comment, à l’occasion du conflit, les deux pays ont été frappés par une même «révolution médiatique», avec cependant des différences sensibles face à ce phénomène. Puis dans un second temps, ils reviennent sur les transformations souvent divergentes de la mémoire du conflit de part et d’autre du Rhin au cours du siècle qui nous sépare de la Grande Guerre.

1.Les changements partagés d’une révolution médiatique



Nonfiction.fr – Dans votre livre, vous comparez la France et l’Allemagne pendant la Grande Guerre, et notamment les opinions publiques. Avant guerre, ces opinions nationales étaient-elles si différentes? Qu’en était-il du développement des médias?

Arndt Weinrich – On pourrait penser que les structures constitutionnelles différentes de la France et de l’Allemagne avaient pour conséquence des différences sensibles dans la manière dont l’opinion publique pouvait s’exprimer. Or, en termes de structures, de fonctionnement et de poids sur la scène politique de l’opinion publique, les similitudes l’emportent très largement sur les différences. L’école a joué un rôle essentiel. Elle a assuré l’alphabétisation des masses, garçons et filles, et a œuvré à la construction d’un sentiment d’appartenance à la nation. Il est vrai qu’en Allemagne, du fait de la structure fédérale du Reich, les particularismes locaux étaient plus développés qu’en France, mais cela ne jouait qu’à la marge.

Benjamin Gilles – Dans les deux pays, les politiques d’éducation sont l’une des conditions nécessaires au développement sans précédent de la lecture et de la diffusion de l’imprimé. En 1914, les progrès des moyens de transport et de communication ont rendu l’information accessible dans des délais inimaginables seulement cinquante ans auparavant. La représentation du monde s’en trouve profondément bouleversée. Ces changements influent sur la culture visuelle. Les contemporains ont le sentiment de voir le temps de l’information s’accélérer et le monde se rétrécir, un peu comme nous le percevons aujourd’hui avec Internet. Le 28 juin 1914, par exemple, le président de la République Raymond Poincaré suit une course de chevaux à Longchamp: il est informé en début d’après-midi de l’attentat de Sarajevo perpétré en fin de matinée. Il ne faut que quelques heures pour que l’information se diffuse. Les premières éditions spéciales apparaissent dès le soir.

AW – En 1914, on peut parler pour les deux pays de véritables sociétés médiatiques, caractérisées par une très grande circulation de la presse. En Allemagne, près de 4 000 quotidiens existent et tirent à près de 18 millions d’exemplaires. En France, le chiffre est moins important: on ne compte que 300 quotidiens environ du fait de la structure très centralisée de l’édition des journaux. Les titres parisiens comme Le Petit Journal ont eu tendance à s’imposer sur l’ensemble du territoire. La presse illustrée dans les deux pays, tel le Berliner Illustrirte Zeitung ou L’Illustration, connaît un essor prodigieux. La découverte du cinéma, surtout dans les villes, contribue aussi à modifier la culture visuelle des Français et des Allemands. Ces deux derniers médias seront les principaux véhicules de la mise en image de la guerre. Mais les hostilités ne constituent pas une révolution visuelle: le conflit change cependant dramatiquement l’ampleur d’un phénomène déjà présent. La mobilisation générale dans les deux pays fait que chaque famille se sent concernée: on attend des informations et on souhaite surtout voir la guerre «telle qu’elle est», pour comprendre. Dans les deux pays, la demande en images est extrêmement forte.

BG – Le contexte de production des images est également très favorable en 1914-1918. Des milliers d’hommes partent au front avec leur appareil photographique. La pratique s’est démocratisée dans les années 1900 et les modèles d’appareils, comme le Kodak Vest Pocket, sont peu chers et facilement rangeables dans un sac. Le fait de partir en guerre avec son appareil témoigne, tant en France en Allemagne, d’une volonté de capter ce moment exceptionnel qu’est la guerre que de documenter sa propre existence dans le conflit.

Nonfiction.fr – Comment a été gérée cette remise en cause d’un certain monopole sur la production de l’information?

AW – Dans les deux pays, la censure se met en place dès les premiers jours des hostilités. La proclamation de l’état de siège, qui constitue le socle juridique, permet dans le deux cas de contrôler toute la production imprimée. La censure ne devait concerner à l’origine que des informations de type militaire, mais très vite, elle s’étend aux affaires politiques. La censure des images est plus compliquée à mettre en place que pour les textes car leur lecture est souvent ambivalente ou joue sur plusieurs registres. En outre, les censeurs sont plutôt habitués, par leur origine professionnelle, à travailler sur les textes, ce qui les conduit à exercer une attention plus soutenue vis à vis de l’écrit que de l’image. Les deux Etats ont en outre le souci, à des fins de propagande, d’encadrer la diffusion de l’image et de la mettre à profit de l’effort de guerre.

BG – Je nuancerai un peu. L’élan patriotique est très fort au début des hostilités. Tous les producteurs de texte et d’images se considèrent comme des combattants à part entière. Ils s’investissent par l’encre dans le combat. Cette réalité contribue à faire glisser le conflit vers une guerre culturelle. Les journaux illustrés jouent ainsi un rôle essentiel au début des hostilités. Privés d’images, ils recourent à la gravure pour contenter un imaginaire collectif et répondre à l’attente de l’opinion publique. Ils donnent à voir un imaginaire guerrier qui emprunte à la culture visuelle du XIXème siècle. L’héroïsme des soldats, la belle mort, la charge à la baïonnette ou encore la capture du drapeau ennemi reviennent très souvent dans les illustrés allemands et français. Des deux côtés, s’ajoute le poids de l’Union sacrée: on ne diffuse que des scènes où se perçoit le sentiment d’une unanimité collective, où le corps social fait un. Ce type d’images entre en concurrence avec celles réalisées par les soldats qui commencent à atteindre l’arrière dès la fin du mois de septembre 1914.

AW – Il faut ajouter qu’avec la fixation des fronts à partir d’octobre 1914, les échanges entre l’arrière et les soldats reprennent et deviennent très intenses. Des tranchées allemandes et françaises partent ainsi chaque jour près de 10 millions de lettres, soit une par soldat en moyenne. Cette circulation s’amplifie avec la mise en place des permissions. Ainsi, le contrôle des images réalisées au front ne peut être totalement assuré par les autorités militaires.

BG – Le contrôle est d’autant moins efficace que les illustrés sont très demandeurs d’images et n’hésitent pas à s’adresser directement aux soldats. Le phénomène est peut-être plus fort en France qu’en Allemagne. Certains illustrés français ont des lignes éditoriales qui cultivent un goût pour le spectaculaire et n’hésitent pas à ouvrir des concours et payer très cher des photographies venant du front.

AW – L’armée tente d’encadrer les prises de vues, d’abord pour des raisons militaires: il s’agit d’éviter que des informations sensibles (armements, nom des unités…) ne tombent dans les mains de l’ennemi ou ne puissent troubler l’opinion. C’est pourquoi, dans un second temps, des services officiels de production d’images sont organisés. En France, la SPA (Section photographique de l’Armée) est créée en 1915 et en Allemagne, c’est en 1917 qu’est fondée la Bufa (Bild- und Filmamt), organisme chargé de produire des images destinées à la propagande et à la construction d’un récit de la guerre.

Nonfiction.fr – Peut-on parler, avec les effets de la Grande Guerre dans les deux pays, du développement d’une «révolution médiatique» commune aux deux pays, et plus largement, à l’Europe?

BG – La plupart des images diffusées dans la presse allemande et française en 1914-1918 montrent le quotidien des soldats et l’État en guerre. Elles doivent donner au lecteur le sentiment que les soldats résistent et se battent vaillamment tout en conservant un excellent moral. C’est ainsi qu’est popularisée l’image du poilu et du Feldgrauer que l’on retrouve également déclinée dans les cartes postales, autre support de la culture visuelle massivement diffusé pendant la guerre. L’image sert aussi à démontrer que l’État s’occupe avec beaucoup de soin de ses soldats et met tout en œuvre pour leur confort et leur santé. Les représentations des postes de secours ou des hôpitaux dotés de matériels les plus modernes sont deux exemples de cette propagande. À ces images fabriquées pour des besoins de mobilisation de l’opinion publique s’ajoutent celles montrant les chefs militaires. Joffre et Hindenburg sont ainsi l’objet d’un véritable culte. Ils incarnent à la fois l’espérance et la volonté de la victoire et apparaissent comme les garants d’une guerre bien menée. La mobilisation de la société civile constitue un dernier registre visuel commun. Les publications insistent beaucoup sur la production des armes lourdes et le travail des femmes. Il s’agit de montrer la capacité de l’État à gérer la situation extraordinaire qu’est la guerre et à organiser la victoire. C’est une guerre de plus en plus totale qui est ainsi donnée à voir aux contemporains.

AW – Néanmoins, il existe des points de divergences sensibles entre les deux pays. La représentation de la mort et celle de l’ennemi sont probablement les deux motifs où les cultures visuelles s’éloignent le plus entre elles. En France, les lecteurs de journaux illustrés peuvent voir très régulièrement des cadavres allemands. Leur présence est en quelque sorte une preuve tangible de la victoire militaire. La presse montre également, mais de manière moins systématique, des cadavres français. La mort sur le champ de bataille est traitée de manière très différente en Allemagne. La presse illustrée ne montre pas de cadavres français. Lorsqu’elle en montre, ce sont des Anglais et des Russes. Cette différence tient au fait que pour les Allemands, les Français ne sont pas les seuls ennemis, qu’ils ne sont pas les plus craints ou les plus haïs. Autre différence entre les deux pays, il n’y a jamais de photographie diffusée montrant des soldats allemands tués.

BG – Dans la presse française, au cinéma et sur les cartes postales, l’Allemand a la figure du barbare. On expose ainsi volontiers ses destructions et ses atrocités. En Allemagne, ce sont les Russes qui sont très souvent présentés sous les traits de sauvages, ce qui est une conséquence visible de la barbarisation de l’ennemi; les Anglais, eux, sont dépeints comme les instigateurs de la guerre et des profiteurs qui auraient poussé la France à la guerre, et laissent les autres se battre pour ensuite en tirer les bénéfices économiques.

AW – J’apporterai une nuance et un complément. En Allemagne, les troupes coloniales françaises cristallisent tout de même un ensemble de représentations déshumanisantes: on les montre sous les traits de cruels sauvages. De telles images apparaissent pendant la guerre, mais elles sont surtout un phénomène d’après-guerre. Elles s’inscrivent alors dans un discours nationaliste qui prend une dimension raciale à partir de 1923 lors de l’occupation de la Rhénanie et de la Ruhr par les troupes françaises.

2.De la disjonction des histoires à la disjonction des mémoires

 

Nonfiction.fr – On voit avec la commémoration de 2014 que l’Allemagne et la France ont une mémoire différente de la guerre. Or ce n’est pas qu’une distinction mémorielle, elle se fonde aussi sur des expériences discordantes dès l’époque. Qui y avait-il de commun dans l’expérience des soldats allemands et français? Qu’y avait-il de différent?

Arndt Weinrich – Les soldats allemands et français partent en guerre avec un même état d’esprit, convaincus que la patrie est en danger.  Contrairement à une idée reçue, il n’y a pas dans les deux pays d’élan guerrier et de départ «fleur au fusil», à l’exception de quelques grandes villes où se déroulent des effusions patriotiques lors du départ des mobilisés. Dans les campagnes, c’est le sentiment de devoir qui domine. Les images diffusées à l’époque nous montrent pourtant une exaltation patriotique. Leur intention était évidente: il s’agissait de prouver que la nation partait se battre avec courage, envie et détermination.

Benjamin Gilles – L’expérience de guerre vécue par les soldats des deux camps est indubitablement très proche. Allemands et Français découvrent en août et septembre 1914 la violence du champ de bataille et ont, pour s’en protéger, le même réflexe: ils creusent des tranchées et les aménagent.  Les tranchées deviennent leur norme d’existence. Ils y expérimentent le «triptyque de l’horreur»: les rats, la boue et la mort de masse, anonyme. Ils vivent dans l’attente et l’ennui, même si l’autorité militaire tente de les occuper. Avec l’allongement sans fin de la durée de la guerre, et malgré l’instauration des permissions, ils éprouvent très durement le fait d’être séparés de leur famille.

AW – J’ajouterai également que les combattants vivent une forme de «carcéralisation psychologique»: ils ont le sentiment de vivre dans un univers cloisonné, fermée. La vie dans cet espace clos influence leur perception sensorielle. Le son devient le sens le plus utilisé, alors que la vue –celle de l’ennemi– est le sens traditionnellement mis à contribution à la guerre. Les combattants sont soumis, dans les deux cas, à une discipline militaire exigeante. Les fusillés pour l’exemple sont une des manifestations de cette rigueur, même si en Allemagne la justice militaire est grosso modo moins sévère.

BG – Des deux côtés du no man’s land, l’idée de la victoire prochaine ou au moins possible est également forte, même si elle connaît sans doute des conjonctures. Chaque grande offensive est l’occasion de réalimenter cette attente collective. Les soldats français sont persuadés qu’ils vont percer le front en 1915 lors des opérations en Champagne. Ils le sont aussi en avril 1917 sur le Chemin des Dames, cette bataille qui devait prendre le nom de bataille de France, sous entendu de bataille pour la délivrance de la France! Dans les faits, ils expérimentent surtout l’échec et l’usure. Mais cette attitude est contrebalancée par un fort sentiment de défense de la patrie, du sol national, qui pousse à ne pas céder. On voit très bien ce sentiment s’exprimer lors des offensives allemandes du printemps 1918. La résistance des unités françaises, pourtant très éprouvées, est très forte.

AW – Jusqu’à l’été 1918, les soldats allemands croient eux aussi à la victoire. Il ne faut pas oublier que malgré tous les échecs (Marne, Verdun etc.) l’Allemagne emporte chaque année sur le front de l’Est d’importantes batailles, et en 1917 la Russie sort même vaincue de la guerre. Il y a cependant une différence de taille entre les combattants français et allemands: pour les Poilus, la guerre se résume à la guerre des tranchées sur le front de l’ouest, alors que de nombreux Allemands (près de la moitié!) ont combattu sur plus d’un front et ont, par conséquent, vécu des conditions très différentes. Cette expérience crée des représentations et un imaginaire fort différent de la guerre dont on peut voir toute la singularité dans les œuvres de Walter Flex et d’Arnold Zweig qui traitent de la guerre sur le front oriental. Elle explique aussi, soit dit en passant, pourquoi la guerre de 14-18 a été pour les Allemands, et cela dès le début, une «Weltkrieg», une guerre mondiale, alors que les Français ont largement préféré l’appeler la Grande Guerre.

BG – J’ajouterai que les pénuries du côté allemand à la fin de guerre jouent sur le moral des troupes et qu’à mesure, à partir d’août 1918, une prise de conscience progressive de la défaite s’opère. Enfin, c’est évidemment la défaite qui singularise l’expérience allemande de la guerre.

Nonfiction.fr – Vous soulignez avant tout les points communs dans l’expérience des soldats pendant la guerre. C’est donc l’issue différente –défaite d’un côté, victoire de l’autre– qui a conditionné la divergence dans la fabrication des mémoires?

AW – Il est clair que le statut de vainqueur ou de vaincu marque très fortement les mémoires françaises et allemandes durant l’entre-deux-guerres. Une large partie de l’opinion allemande n’accepte pas la défaite et la manière dont a été réglée la paix, lors du traité de Versailles. Le sentiment d’injustice, lié au montant des réparations et à une condamnation de l’Allemagne comme responsable unique de la guerre, créé un ressentiment très fort. Ce contexte assoit le développement d’une littérature nationaliste qui exalte la communauté des combattants et célèbre l’héroïsme guerrier, même s’il a fallu attendre la fin des années 1920 et le début des années 1930 pour voir le succès des Schauwecker, Jünger, Beumelburg, chantres de ce courant littéraire.

BG – Pour compléter les propos de Arndt, on pourrait penser que la victoire en France donne corps à une littérature nationaliste, exaltant les valeurs de la France ou célébrant le retour de l’Alsace dans le giron de la mère patrie. Mais ce n’est pas du tout le cas, en fait. C’est même la littérature pacifiste qui s’impose dans la France des années 1920 et 1930. Le Feu de Barbusse continue à être le livre de guerre le plus vendu après 1918 et l’engagement politique de son auteur au sein du parti communiste donne une coloration politique au roman. Les succès de Dorgelès et de Giono, avec Le Grand troupeau, confirment cette tendance et on peine à trouver l’équivalent français de l’œuvre d’un Jünger. Même Capitaine Conan de Roger Vercel, qui fait l’apologie de la force et de la violence guerrière, n’a pas le souffle de l’œuvre de Jünger. 

AW – La victoire crée une autre ligne de démarcation entre la mémoire française et allemande qui se forme dans l’après guerre. En France, le discours mémoriel est pluriel. Le monument au mort incarne pour toute la population le sacrifice de la nation et la victoire mais il permet aux différentes communautés politiques et sociales d’exprimer une mémoire particulière. Le problème qui se pose en Allemagne est très différent: comment expliquer les cinq années de souffrance et donner sens aux morts? Pour le gouvernement de la jeune république de Weimar, donner un sens commun à la guerre est très compliqué, et ce d’autant que le contexte politique est très clivé et violent. Cela aboutit à des guerres mémorielles sans fin qui se résolvent avec l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933. Le nouveau pouvoir construit alors une politique mémorielle homogène et unificatrice centrée sur la communauté du front et sur l’héroïsme des soldats.

BG – Et cette politique mémorielle se fragmente en France à partir de 1940. L’héritage de la Grande Guerre est à la fois capté par le régime de Vichy et Pétain –le vainqueur de Verdun– et par la Résistance dont un des actes symboliques sera le défilé de maquisards à Oyonnax le 11 novembre 1943 où ils déposeront une gerbe au monument aux morts.

AW – après 1945, la mémoire de la Grande Guerre tend, en Allemagne, à s’effacer au profit de celle de la Shoah. La culture politique s’en empreigne totalement. En France, en revanche, si la Seconde Guerre mondiale semble également pendant un certain temps occulter la guerre de 14-18, cet effet écran est bien moins fort qu’en Allemagne. La relative continuité des commémorations du 11 novembre et sa place dans la politique mémorielle française en témoignent. À partir des années 1990, on assiste même à une renaissance de la mémoire de 14-18 qui est extrêmement forte.

BG – Effectivement, les années 1990 marquent un retour de la Grande Guerre en France dans la mémoire collective. Il n’y a qu’à voir la place prise par le conflit dans la littérature (cf. le dernier prix Goncourt attribué à Pierre Lemaître), dans la bande dessinée ou au cinéma. Ce n’est pas qu’un phénomène littéraire ou artistique. La Grande Collecte organisée l’automne dernier par la bibliothèque numérique européenne Europeana a été un grand succès et démontre la popularité de 14-18. Même si les résultats de la collecte ont été moins forts en Allemagne, la perspective du centenaire permet de faire redécouvrir le conflit à la société. Il est fascinant de voir la place consacrée actuellement en Allemagne à la Première Guerre mondiale. La nouvelle place prise par la Grande Guerre rééquilibre en quelque sorte la mémoire allemande et son rapport au passé.

AW – Je confirme et nuance: il est certes fort intéressant de voir à quel point la Première Guerre mondiale occupe actuellement les Allemands. En termes de manifestations organisées (expositions etc.) elle supplante même le 75e anniversaire de 1939. On pourrait être tenté d’y voir le signe de ce qu’on appelle la «normalisation» du rapport qu’entretiennent les Allemands vis-à-vis de leur passé qui, du coup, ne serait plus uniquement interprété à travers le prisme de la Shoah. Mais il est encore difficile de savoir s’il s’agit d’un mouvement de fond ou d’un effet centenaire, d’un feu de paille. J’ajouterai que la vision allemande de 14-18 reste en plus largement conditionnée par une culture de mémoire «post-héroïque» qui, elle, est la conséquence de la prise de conscience de la barbarie nazie. Il serait ainsi impensable en Allemagne, de vouloir tirer un enseignement positif de la guerre. En France, une telle instrumentalisation fait partie du jeu mémoriel: ainsi, l’unité nationale dans l’épreuve de la guerre, le dévouement des soldats, etc., font partie intégrante du discours mémoriel. Un tel recours identitaire à l’histoire de 14-18 ne paraît pour l’instant pas envisageable en Allemagne.

Nonfiction.fr – Est-ce que vous percevez, dans le Centenaire actuel, des éléments qui permettent de parler d’un rapprochement mémoriel européen, ou les cultures nationales restent-elles encore bien ancrées?

BG – Pour rebondir sur ce que vient de dire Arndt, et pour répondre à la question, j’affirmerais qu’un rapprochement mémoriel européen reste encore à construire. Le prisme des commémorations franco-allemandes est un bon baromètre en la matière. On retient généralement la poignée de main entre Mitterrand et Kohl à Verdun en 1984. Ce geste a été éminemment symbolique mais il a fallu attendre le 11 novembre 2009 pour qu’une nouvelle commémoration commune se tienne, cette fois sur la tombe du soldat inconnu. Il était plus important pour l’État allemand de participer aux célébrations du débarquement qu’à celles commémorant la Grande Guerre. Ce phénomène se mesure très bien aujourd’hui. La cérémonie du 3 août a réuni François Hollande et son homologue allemand, Joachim Gauck, dont l’autorité est plus symbolique que politique. Angela Merkel était, elle, en revanche, présente le 6 juin sur les plages du débarquement avec les autres chefs d’Etat.
 
AW – Le fait que les grandes commémorations nationales soient d’abord pensée dans le cadre national et répondent aussi à des enjeux nationaux n’a rien d’étonnant. Après tout cela correspond en quelque sorte aux réalités historiques d’une guerre qui a porté l’idée même de la nation à son apogée. Cependant, il me semble que ce que nous vivons dans le cadre du centenaire est en quelque sorte une forme de décloisonnement mémoriel. C’est vrai que ca ne construit pas encore une mémoire commune européenne, mais le fait de voir un élan mémoriel sans précédent presque partout en Europe n’est pas rien non plus. Pas un pays, que ce soit par des expositions, des colloques, des débats ou encore des reconstitutions ne passe à côté du centenaire. Ce que je retiens surtout c’est qu’il y a, et cela est sans doute nouveau, un vrai intérêt porté à la manière dont les autres pays commémorent cet événement et des tentatives d’organisation d’événements commémoratifs internationaux. De ce point de vue, la France a fait un effort considérable pour donner une dimension internationale et pas seulement franco-allemande à la commémoration. Elle est entre autres à l’origine de la manifestation européenne du 28 juin tenue à Sarajevo.

BG – Pour enchaîner directement sur Sarajevo: le 28 juin 2014 montre assez clairement les limites à cette approche internationale, car le même jour, à quelques kilomètres de la manifestation européenne seulement, la République serbe de Bosnie a inauguré une statue de Gavrilo Princip, un des assassins de l’archiduc François-Ferdinand… L’inauguration est symbolique de la vivacité de la mémoire de la Grande Guerre et de son insertion dans l’histoire et la politique nationale. Princip est un héros national en Serbie. On pourrait dire la même chose de la perception du traité de Trianon par la Hongrie d’aujourd’hui ou des tentatives des nationalistes flamands de s’emparer de la Grande Guerre pour démontrer l’hostilité des Wallons à l’égard des Flamands. Pour un certain nombre d’Etats, 14-18 constitue le moment de naissance de la nation. Une naissance dans le sang et un sacrifice consenti. C’est aussi le cas de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande pour qui la commémoration en 2015 se promet d’être impressionnante. Une typologie des différents types de mémoires de 14-18 reste à faire, à l’échelle internationale.

14-18, une guerre des images

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Nicolas Patin
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