Monde

Vers la fin des guerres

Slate.com, mis à jour le 16.08.2009 à 6 h 23

Les conflits sont de moins en moins meurtriers, et les choses ne peuvent qu'aller en s'améliorant.

Le Musée de la Guerre de l'école mlitaire américaine de West Point offre un aperçu plutôt complet de l'histoire de l'armement, des haches en pierre du Paléolithique à Fat Man, la bombe atomique larguée sur Nagasaki en 1945. A l'entrée du musée, un panneau indique «La guerre est un élément incontestable de la nature humaine, et continuera de l'être tant que des nations essaieront d'imposer leur volonté un peu partout dans le monde.» Mais cette affirmation est très discutable; la récente baisse des pertes humaines de guerre - surtout si l'on compare ces chiffres à ceux d'évènements historiques et préhistoriques similaires - a interpellé certains spécialistes qui se sont alors demandé si les guerres n'étaient pas sur le point de disparaître.

Comptabiliser les pertes humaine est très compliqué; les estimations des spécialistes varient selon leur définition même de ce qu'est une guerre, et les sources qu'ils considèrent fiables. Une tendance apparaît néanmoins très nettement dans toutes les études récentes à ce sujet. Selon le rapport 2009 de la SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), l'année dernière, 25 600 combattants et civils furent tués directement à la suite d'un conflit armé . Deux tiers de ces victimes se trouvaient au Sri Lanka (8 400 morts), en Afghanistan (4 600), ou en Irak (4 000).  D'autre part, environ 500,000 personnes sont victimes chaque année de crimes violents et un million trouve la mort à la suite d'un accident de voiture.

Le chiffre donné par la SIPRI ne prend pas en compte les civils non-armés tués délibérément par les combattants, ainsi que les victimes «indirectes , celles qui meurent des conséquences de la guerre comme les maladies ou la famine. Selon un rapport de 2008 intitulé «The Global Burden of Armed Violence» (Le coût mondial de la violence armée), si l'on comptabilisait ces pertes-là, le nombre de victimes entre 2004 et 2007 serait multiplié par dix: 250 000 morts chaque année. Même si ce chiffre paraît élevé, indique le rapport «il est exceptionnellement bas comparé à d'anciens conflits armés».

Milton Leitenberg, professeur à l'Institut d'études sur la Sécurité internationale de l'Université du Maryland, a par exemple estimé que durant la première moitié du 20e siècle, les guerres et les génocides ont fait plus de 190 millions de morts, directement ou indirectement. Ce qui fait en moyenne 3,8 millions de morts par an. Ses travaux montrent aussi une baisse sensible durant la seconde moitié du 20e siècle : 40 millions de morts, soit 800,000 par an.

Même s'ils restent impressionnants, ces chiffres sont bas comparés à ceux des conflits préhistoriques, surtout en regard du pourcentage que cela représente parmi la population. On estime que toutes les guerres du 20e siècle ont causé la mort de moins de 3% de la population mondiale. C'est largement moins que le taux de morts violentes parmi nos ancêtres les plus lointains.

L'économiste Samuel Bowles du Santa Fe Institute a récemment examiné des dizaines d'études archéologiques et ethnographiques menées sur des sociétés de chasseurs-cueilleurs comme celles dont faisaient probablement partie nos ancêtres pendant une bonne partie de la préhistoire. Sa conclusion : les conflits et autres formes de violence organisée ont à l'époque causé la mort de 14% de la population mondiale.

Dans Les Guerres Préhistoriques, l'anthropologue Lawrence Keeley estime que la violence était reponsable de 25% des morts au sein des premières sociétés. Keeley prend non seulement en compte les chasseurs-cueilleurs, mais aussi les sociétés tribales comme les Yanomamo d'Amazonie et les Enga de Nouvelle-Guinée, qui vivent de l'horticulture et de la chasse. Ces populations primitives furent incroyablement meurtrières avec de simples matraques, des lances et des flèches plutôt qu'avec nos mitrailleuses et nos bombes - et Keeley n'a même pas comptabilisé les morts indirectes, dûes à la famine ou à la maladie.

Il semble aussi qu'avec le temps, nos ancêtres préhistoriques se sont montrés de plus en plus belliqueux. Selon l'anthropologue Brian Ferguson, les premières preuves d'une violence meurtrière organisée remontent à 12,000 ans, pas avant. La guerre parmi les chasseurs-cueilleurs et d'autres groupes s'est rapidement étendue au cours des milliers d'années suivantes, notamment dans les régions où les populations nomades sont devenues sédentaires et ont alors augmenté en nombre. Si des guerres surviennent alors, c'est à cause de ces nouvelles conditions climatiques et culturelles, et non parce que la guerre est dans la «nature humaine», comme le suggère le Musée de la Guerre de West Point.

Mais peu de gens partagent ce point de vue sur la guerre. Depuis 2006 je donne un cours à l'université intitulé «La guerre et la nature humaine». J'ai demandé à des centaines d'étudiants si les hommes viendraient un jour à bout de la guerre ; quatre étudiants sur cinq - jeunes, vieux, conservateurs, libéraux (de gauche au sens américain), hommes, femmes - ont répondu «non». Quand je leur ai demandé de justifier leur point de vue, la plupart a déclaré que nous faisons la guerre depuis la nuit des temps, et que cela n'est pas près de s'arrêter car nous sommes des êtres agressif par nature.

Notre biologie explique en partie notre comportement, mais l'apparition soudaine de guerres en 10,000 av. J.-C. et leur récent recul suggèrent à l'origine un phénomène culturel, et dont la culture elle-même est en train de venir à bout. Il n'y a eu aucune guerre d'ampleur internationale depuis l'invasion américaine en Irak en 2003, et aucun conflit armé entre des puissances économiques majeures depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. De nos jours, la plupart des conflits sont des guerillas, des insurrections et des actes de terrorisme, ou ce que le spécialiste en sciences politiques John Mueller appelle «les vestiges de guerre».

Mueller rejette cependant toute théorie biologique, faisant remarquer dans un de ses articles que «jamais le taux de testostérone n'a été aussi élevé». Cette baisse des conflits, dit-il, est en partie dûe  à l'explosion du nombre de démocraties depuis la Seconde Guerre Mondiale - ce chiffre a été multiplié par cinq (même si tout dépend de ce qu'on appelle une démocratie). Ainsi que les démocraties ne se font que très rarement la guerre, on peut s'attendre à ce que le nombre de conflits armés continuent de baisser.

Le psychologue Steven Pinker a identifié plusieurs autres facteurs culturels qui contribueraient au recul récent de la violence : premièrement, la création d'états stables dotés de systèmes juridiques et de forces de police efficaces est venue à bout des querelles constantes qui constituaient un véritable fléau dans nombre de sociétés tribales. Deuxièmement, l'augmentation de notre espérance de vie nous rend moins prêts à prendre des risques en nous engageant dans des conflits armés. Et troisièmement, la mondialisation et l'essor des moyens de communication nous ont rendus de plus en plus interdépendants et développé notre empathie envers ceux qui ne font pas partie de notre « tribu » proche.

Si la guerre n'est pas une fatalité, il en va de même pour la paix. Le rapport 2009 du SIPRI tire la sonnette d'alarme: «L'année qui vient de s'écouler a vu augmenter les menaces en matière de sécurité, de stabilité et de paix aux quatre coins du globe». Le budget pour l'armement a explosé - notamment aux Etats-Unis, en Chine et en Russie - et les efforts déployés pour enrayer la prolifération nucléaire ont échoué. Un membre d'Al-Qaida pourrait faire sauter une valise nucléaire en plein New York demain, inversant ainsi cette tendance à la baisse de la mortalité dûe à la violence organisée. Mais tout cela nous indique surtout que nous devons pas accepter  la guerre comme une conséquence inévitable de la nature humaine.

Cette vision fataliste est complètement injustifiée, tant sur le plan empirique que sur le plan moral. Sur le plan empirique, parce que la guerre est plus la conséquence de certains changements culturels et environnementaux que de notre code génétique ; et sur le plan moral, car croire à l'inévitabilité de la guerre n'aide qu'à la perpétuer. A nous persuader que la violence est inéluctable on encourage la diplomatie va-t-en-guerre, réalisant ainsi nos propres prédictions. Pour venir à bout de la guerre, il faut d'abord croire à sa fin.

John Horgan

Traduit par Nora Bouazzouni

Image de Une: Soldat américaine en Afghanistan   Carlos Barria / Reuters

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