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L'impasse hollandienne et le pari vallsien

François Hollande et Manuel Valls, le 20 août 2014 à l'Élysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande et Manuel Valls, le 20 août 2014 à l'Élysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

Le président de la République et son Premier ministre sont condamnés à gouverner ensemble mais n'ont pas les mêmes intérêts.

La seconde partie du quinquennat de François Hollande ne sera pas semée de pétales de rose. On s’en doutait, certes, depuis un moment mais on en a eu la confirmation en quelques jours, à la sortie de l’été, à l’occasion d’une de ces «séquences» politico-médiatiques – de Frangy-en-Bresse à La Rochelle – dont les socialistes français gardent jalousement le secret. D’ailleurs, à peine le feu avait-t-il été maîtrisé au PS qu’un nouvel incendie se déclarait, sur le front privé cette fois, à l’occasion de la publication du livre de Valérie Trierweiler, puis à nouveau sur le front gouvernemental avec la démission forcée de Thomas Thévenoud.

Cette succession ininterrompue d’obstacles dans le cours d’une présidence que son titulaire voulait «normale» doit beaucoup au chef de l’État lui-même, bien au-delà des péripéties et avanies inévitablement liées à l’exercice du pouvoir suprême. «L’exercice de l’Etat» a en effet contraint François Hollande à devenir un président qu’il ne souhaitait pas être. Ce qui l’a obligé à faire des choix clairs et à prendre des décisions tranchées, c’est-à-dire ce qu’il a toujours pu et su éviter tout au long de sa carrière politique. La situation actuelle est ainsi très largement la conséquence d’un décalage croissant entre la présidence telle que le chef de l’Etat l’envisageait et celle qu’il doit assumer.

Décalage dans le temps, puisqu’il lui a fallu près de deux ans pour choisir le fameux «cap» qu’il entend désormais tenir envers et contre tout, et sur lequel il a décidé de jouer son quinquennat. Décalage aussi dans le comportement puisqu’il ne réussit ni à apparaître comme un «président normal» ni à se voir reconnaître une véritable autorité dans la fonction. Un double décalage destructeur à la fois pour sa légitimité politique et pour son image personnelle, tant auprès de l’opinion publique que, de manière plus profonde et gênante, de son électorat de 2012. Si bien qu’aujourd’hui, François Hollande se retrouve dans une impasse politique.

L’impasse hollandaise

Il ne veut ni ne peut en effet faire demi-tour, comme le lui demande une partie de la majorité qui l’a porté au pouvoir, car ce serait se déjuger une fois de plus et donc perdre le peu de crédibilité qu’il conserve encore. Il ne veut ni ne peut non plus aller plus loin ou plus vite dans la direction qu’il a choisie: le pays est déjà au bord de la rupture économique et sociale et cela ferait exploser définitivement son camp. Le président de la République est donc bloqué, à la fois face et dos au mur, si l’on peut dire!

Pour sortir de cette situation impossible, il a choisi, depuis quelques mois et plus encore depuis la fin août, de brûler ses derniers vaisseaux en s’en remettant à Manuel Valls. Il a ainsi confié les clefs du camion national à une personnalité qui est constamment apparue, depuis la primaire de 2011 au moins, comme radicalement opposée à la sienne; le Premier ministre est à la fois tranchant, n’a pas peur de faire acte d’autorité et assume plus que tout autre au PS son social-libéralisme. «Ça passe ou ça casse» est donc devenu le mot d’ordre commun du couple exécutif, à la fois face au parti et aux députés socialistes, et évidemment, à terme, au pays.

Pour le président de la République, la situation est simple: il s’agit d’obtenir enfin des résultats sur le chômage et la croissance afin de pouvoir expliquer aux Français que l’amélioration de la situation est due au cap qu’il a choisi, et qu’ils peuvent donc à nouveau lui faire confiance. Nul ne sait pour autant si de tels résultats obtenus avant 2017 suffiront à inverser la courbe de la popularité présidentielle et, a fortiori, à rendre possible sa réélection, mais c’est le seul et unique espoir qui reste à François Hollande désormais. On peut d’ailleurs gager, en passant, qu’une amélioration de la situation économique ne suffira pas, comme l’exemple de 2002 l’a démontré. C’est toutefois la condition sine qua non d’un nouveau succès hollandais. Si les résultats ne sont pas au rendez-vous, le président pourra difficilement envisager une seconde candidature, il l’a lui-même déjà dit.

Pari vallsiste

Pour le Premier ministre, la donne est assez différente. Engagé aux côtés du président de la République, il a bien entendu, lui aussi, tout intérêt à la réussite de la politique qu’il a contribuée à choisir, qu’il soutient et qu’il applique en première ligne. Une politique qui correspond d’ailleurs bien au programme qu’il a défendu lors de la primaire socialiste de 2011. Pourtant son engagement, si entier soit-il, reste paradoxal, car pour sortir sans trop de casse de l’impasse hollandaise, Manuel Valls doit à la fois être le premier des Hollandais et être le premier à se situer dans l’après-Hollande. Il s’agit donc pour lui avant tout d’un pari.

Ce pari, c’est celui d’un passage à Matignon qui doit être suffisamment réussi pour démontrer au pays qu’il peut à son tour entrer un jour à l’Elysée mais sans que le crédit de cette réussite ne soit capté par le président de la République, c’est-à-dire par celui qui normalement doit en bénéficier. Un tel pari s’apparente, dans les conditions actuelles, à un exercice de quadrature du cercle politique. Le Premier ministre doit donc entretenir une proximité distante, si l’on ose cet oxymore, avec le chef de l’Etat pour espérer jouer, demain, les premiers rôles.

Manuel Valls a fait, ces derniers mois et plus encore ces derniers jours, la démonstration de ses qualités propres, celles précisément qui le distinguent de François Hollande, de la fermeté qu’il a imposée lors du remaniement à l’habileté du discours qu’il a tenu devant les militants et les responsables socialistes à La Rochelle dimanche dernier. Il a porté un coup à ses rivaux potentiels, comme Arnaud Montebourg par exemple, ce qui lui permet de prendre de l’avance pour l’étape suivante. Cela ne suffit assurément pas à en faire d’ores et déjà le successeur de François Hollande –ce serait bien présomptueux! – mais pour le moment, il est le seul, dans son camp,  sur la ligne de départ.

Reste à voir, et c’est là l’essentiel bien sûr, si la course aura lieu ou non.

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