Histoire

Taxis de la Marne: en 2014, quels seraient les plus compétitifs? Les taxis, les VTC, le covoiturage, Autolib?

Jean-Marc Proust, mis à jour le 04.09.2014 à 18 h 43

Nous avons calculé combien le gouvernement débourserait s'il devait à nouveau mobiliser des voitures pour transporter ses troupes sur le champ de bataille.

Un taxi Renault G7 «de la Marne» (via Wikimedia Commons).

Un taxi Renault G7 «de la Marne» (via Wikimedia Commons).

Les célèbres taxis de la Marne, en fait des taxis parisiens pour certains ancêtres de la compagnie G7 ou les G3 devenus Alpha Taxis Gescop[1], n’ont eu qu’un rôle modeste dans la première Bataille de la Marne, il y a tout juste cent ans. Mais l’opération fut spectaculaire et l’image reste impérissable.

Sur ordre du général Gallieni, entre 1.200 et 1.300 taxis sont mobilisés et partent des Invalides les nuits des 6 et 7 septembre 1914 pour rejoindre Gagny et Livry-Gargan, au nord-est de Paris. Là, ils embarquent les troupes, à raison de quatre à cinq soldats par voiture, jusqu’à Nanteuil-le-Haudouin et Silly-le-Long, dans l’Oise. Quelque 3.000 à 6.000 soldats seront ainsi acheminés. Ce transport motorisé de troupes fut une première et un sacré foutoir, comme le montre le rapport de mission du lieutenant colonel Frocard. Fait notable: bien que réquisitionnés, les taxis furent payés par l’armée (70.012 francs de l'époque soit, nous dit l’Insee, 233.289,60 euros d'aujourd'hui).

«Tactiquement, cela n’a servi à rien car le gros des troupes a été acheminé en train, mais ce fut un succès psychologique et de communication, observe le Colonel Benoît Brulon, conseiller communication du Gouverneur militaire de Paris. Au moment où le gouvernement a quitté Paris, la participation de la population civile est le premier geste qui montre que la défaite n’est pas inéluctable. Cela retourne l’opinion publique.»

Auteur du livre Eté 1914, les taxis parisiens ferments de l’union sacrée, Laurent Lasne souligne l’importance du patriotisme des conducteurs:

«Les taxis ont été mobilisés durant toute la guerre. Certains étaient utilisés par les officiers pour rejoindre en urgence leurs unités, il y en eut à Verdun… On sait peu qu’une caisse de secours (soit une demi-journée de salaire) avait été créée pour aider les femmes de chauffeurs qui étaient mobilisés. Et après-guerre, on conçut des taxis adaptés aux chauffeurs amputés.»

Les taxis 2014

Comment une telle opération serait-elle menée aujourd’hui? En 1914, le gouvernement est contraint de recourir à des taxis (et quelques cars) car les transports ferroviaires sont désorganisés par la guerre. En 2014, la paix règne et ils sont désorganisés chaque jour, les usagers des RER en savent quelque chose.

Pour aller à Nanteuil, il faut prendre deux RER et un train Transilien. Epreuve inimaginable pour des soldats qui montent au front.

Côté voitures, en cent ans, la situation a quelque peu changé. L’offre de transports est pléthorique: taxis, loueurs[2], voitures de tourisme avec chauffeur, vélos et voitures en libre-service, covoiturage… Autant dire que Jean-Yves le Drian n’a que l’embarras du choix.

«Il y a un problème avec votre vélib’, Monsieur le Ministre. On n’arrive pas à fixer le gyrophare.» (REUTERS/Joe Penney)

Du côté du gouverneur militaire de Paris (compétent avec le préfet pour une telle opération)...

…le capitaine Yannick Sauvage est sceptique:

«Aujourd’hui, il n’y aurait pas 4.000 soldats à transporter car l’Ile-de-France est un désert en matière d’unités opérationnelles.»

Hors les bases de Villacoublay et Montlhéry, on dénombre 27.000 employés du ministère, «pour beaucoup dans l’état-major».

Le colonel Brulon souligne que la Défense ne privilégie pas l’hypothèse d’une guerre sur le territoire national, «même si ce n’est pas totalement évacué dans les différents livres blancs». Il évoque plutôt «des catastrophes naturelles, des mouvements de population et une désorganisation profonde des services publics. Comme pour les scénarios de la grande crue centennale».

L’armée recense ainsi des moyens de transports alternatifs ainsi que les «disponibilités dans les entreprises de travaux publics». Une réquisition?

«Ce serait une décision du préfet.»

Par précaution patriotique, Slate.fr a fait la tournée des popotes. Pour nos simulations, nous avons retenu le chiffre de 4.000 soldats, en respectant le parcours Invalides > Gagny / Livry-Gargan > Nanteuil-le-Haudouin / Silly-le-Long.

En avant, marche!

Les deux-roues: sympa mais…

Les motos-taxis? Rapides certes, mais comme on n’emmène qu’un passager à la fois, la solution est par trop onéreuse. Les Vélib’? Les soldats arriveraient exténués. Et les vélos-taxis? Stephen Feingold, fondateur de Tripup.fr, est pour le moins sceptique:

«Nous faisons plutôt des courses de quelques kilomètres… 65 km, c’est faisable mais, d’un point de vue mécanique, c’est risqué car les vélos-taxis sont plus lourds et comprennent davantage de mécanique que les vélos traditionnels… Si un client le souhaite absolument, on prendrait peut-être le risque, mais ce serait coûteux. On demande 50 euros de l’heure pour environ 10 km. Alors, 65 km aller et retour, ça fait environ 650 euros… pour deux passagers maximum.»

Stephen Feingold estime qu’il existe 150 à 200 vélos taxis en Ile-de-France (sa flotte en compte douze). Soit un maximum de 400 soldats pour 130.000 euros. Ce qui en fait une solution d’appoint, écologique mais chère.

Le covoiturage, une fausse bonne idée

Solution apparemment séduisante, le covoiturage allie mobilisation citoyenne et faibles coûts. Rêvons: des centaines de covoitureurs escortent les vaillants pioupious au combat pour quelques misérables euros! Tout le monde y gagne.

Une simulation sur le site Covoiturage.fr permet d’estimer le coût du voyage à 3 euros pour 62 km.

Soit 12.000 euros pour les 4.000 soldats. Autant dire rien: le budget 2014 du ministère de la Défense est de 42,19 milliards d’euros.

Taxi bleu s’apprêtant à emmener les soldats inconnus au front (photo: Taxis bleus)

Malheureusement, cette solution semble difficile à mettre en œuvre. Le service de presse de BlaBlaCar (éditeur de covoiturage.fr) évoque avec franchise les obstacles qui se présenteraient:

«BlaBlaCar est un moyen de transport longue distance avec un trajet moyen de 330 km, avec un cœur d’activité pour les départs en week-end ou en vacances (par exemple Paris-Rennes, Montpellier-Bordeaux…) et non des trajets domicile-travail de quelques dizaines de kilomètres.»

Mais l’écueil véritable est sans doute ailleurs:

«Les conducteurs mettent généralement en ligne leur annonce quelques jours voire une semaine avant le trajet.»

Ce qui pose deux problèmes. La mobilisation de 1.350 voitures ne peut être garantie et surtout, avec des informations publiques, n’importe quel soldat allemand pourrait en profiter pour être transporté quasiment à l’œil par nos propres covoitureurs!

Les Taxis bleus, un prix très raisonnable

«Avec tout le barda, trois soldats par taxi, c’est le bout du monde», estime Jacques Grandchamp, directeur réseau des Taxis bleus et… ancien général de gendarmerie. Pour éviter une «procession de 1.000 véhicules», trop repérables (il y a des «drones aujourd’hui, on n’est plus en 1914»), il préconise trois rotations de 250 voitures chaque nuit, avec des «rames de 50 taxis» pour plus de discrétion. En deux nuits, les soldats arrivent à bon port.

«Tous nos chauffeurs sont géolocalisés, on pourrait suivre leur progression très facilement», précise-t-il, soulignant que sa compagnie est régulièrement sollicitée pour des opérations –presque– similaires:

«Par exemple, en cas de retard d’un TGV, la SNCF nous appelle pour prendre 200 clients au milieu de la nuit.»

Le convoi devrait être escorté par des «forces de gendarmerie qui devraient définir l’itinéraire. Ce sont des manœuvres militaires».

Unfollow @grossebertha? (photo: AlloCab)

Sur la base d’une course à 180 euros, Jacques Grandchamp parvient à un budget global de 270.000 euros, sur lequel une ristourne de 50% serait effectuée, par «conviction et patriotisme».

Un rabais pris en charge par l’entreprise, les chauffeurs recevant «l’intégralité de la course».

Sur les 3.000 chauffeurs affiliés, seuls ceux de plus de 45 ans seraient retenus (il y en a 845), ainsi que ceux qui sont «fiables». C’est-à-dire? Pas les Allemands? «On ne peut pas le dire comme ça, mais oui.»

A l’arrivée, une facture de 135.000 euros, soit presque moitié moins qu’en 1914! Idéal dans une période de réduction des dépenses publiques. 

Avec les VTC, des soldats frais et dispos

«On ferait un geste pour contribuer à l’effort national!», s’exclame Yanis Kiansky, président fondateur d’AlloCab, qui évoque également «un rabais d’au moins 50%. Il faut défendre le pays avant de faire du business». Sa société de véhicules de tourisme avec chauffeur (VTC) est déjà prête à effectuer le parcours:

«S’il y a un général de division, il irait en berline de première classe. Les officiers voyageraient en berline de classe affaires et les sergents en classe éco. Pour les soldats, nous recourrions à des vans à 7 places. Tout le monde aurait une bouteille d’eau, une prise pour recharger le téléphone… En première classe, le général aurait même des bonbons, le wifi gratuit, une tablette, la presse du jour… On ferait suivre le convoi par une dizaine de motos taxis, au cas où certains officiers étaient appelés ailleurs en urgence. On ne sait jamais…»

Précisant que les bagages sont gratuits, il fait ses calculs: un peu plus de 50.000 euros pour 4.000 soldats.


Une prestation très raisonnable au regard des conditions de transport:

«Le chauffeur ouvre la porte avec le sourire, demande aux passagers s’ils souhaitent une ambiance musicale…

 

 

…s’ils sont satisfaits de la température de l’habitacle… Et ils sont prévenus individuellement par SMS de l’arrivée de la voiture, ce qui devrait faciliter l’opération.»

Il précise toutefois qu’il lui faudrait louer quelque 150 vans pour assurer l’opération (ils travailleraient deux nuits de suite). Ce qui suppose d’être «prévenu quelques jours à l’avance».

L'Autolib’, ou le patriotisme économique

En utilisant des voitures en libre-service, le gouvernement combinerait fiabilité, discrétion (la voiture électrique est silencieuse) et budget raisonnable.

«L’abonnement Autolib’ d’une journée est gratuit, détaille Vanessa Colombier, responsable communication du service. Le coût à la demi-heure est de 9 euros.»

Chaque Autolib’ pouvant accueillir quatre personnes, il en faudrait 1.000 pour convoyer les soldats, à condition d’abandonner les voitures sur place. Soit, pour une bonne heure de route, 18.000 euros maximum. Budget qui pourrait être revu à la baisse:

«Nos abonnés sont à 70% des hommes, surreprésentés sur la tranche d’âge de 25 ans à 45 ans. Ils seraient probablement mobilisés… Compte tenu de nos 60.000 abonnés actifs, on peut imaginer qu’un bon nombre d’entre eux seraient déjà clients également, auquel cas la demi-heure serait moins coûteuse.»

Avec Autolib’, les soldats payent pour aller au front. Sinon, «pour ramener les voitures, on pourrait solliciter les très jeunes, pour leur éviter d’aller combattre. Ce serait leur contribution à la guerre», plaide Vanessa Colombier, précisant qu’il suffit d’avoir le permis pour conduire Autolib’.

La disponibilité est-elle garantie? Autolib’ affiche 2.000 locations la nuit avec 250 véhicules qui circulent en simultané. Un ordre de réquisition serait sans doute nécessaire, mais Autolib’ estime être «en mesure de faire tourner son service».

Pour le retour, il faudrait sans doute recharger sur place. Un petit tour sur le site Charge Map permet à Vanessa Colombier de repérer «deux prises de recharge à l’Intermarché de Nanteuil» et deux autres «au centre commercial du Plessis-Belleville, qui est à 6 km».


En complément, «il faudrait que la population nous ouvre ses fenêtres pour recharger avec des câbles grand-mère prêtés avec les véhicules» (l’image parfaite pour le JT). Mais l’Oise, c’est hors de l’Ile-de-France et Autolib’ ne le permet pas. Une dérogation serait nécessaire:

«Si c’est la guerre et que c’est une demande du président de la République, on répondra favorablement, je pense.»

1 — G3, G7? L’administration immatricule les taxis véhicules en G comme garage, pour les différencier des hippomobiles. «En 1907, il y a 2.300 taxis et 16.000 chevaux à Paris», indique Laurent Lasne. Retourner à l'article

2 — L’offre de location de voitures n’est pas détaillée ici mais ne diffère guère de celle d’Autolib’ dans ses grandes lignes. Moins patriotes que leurs ancêtres, les Taxis G7 n’ont pas souhaité répondre à nos questions (et Uber non plus). Retourner à l'article

 

 

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte