Culture

Venise: on a vu des films à la Mostra, du cinéma à la Biennale

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 04.09.2014 à 15 h 21

Al Pacino, Lucila Sola (à droite) and Camila Sola pour la présentation du film «The Humbling» au Festival de Venise le 30 août  2014. REUTERS/Tony Gentile

Al Pacino, Lucila Sola (à droite) and Camila Sola pour la présentation du film «The Humbling» au Festival de Venise le 30 août 2014. REUTERS/Tony Gentile

Un bref passage (de quatre jours) ne permet pas de porter un jugement sur l’ensemble d’une édition qui dure le triple et présente, toutes sections confondues, quelque 180 films. Mais les 16 titres rencontrés au Lido durant cette 71e édition de la plus ancienne manifestation cinématographique du monde suscitent néanmoins un bilan inquiet. La grande majorité de ces films se caractérise en effet par leur caractère prévisible. Prévisible au sens de s’installant durant les 10 premières minutes de projection sur des rails que rien ne viendra perturber ou animer de quelque manière.

Il ne s’agit évidemment pas de surprendre à tout prix, il s’agit de laisser vivre un film quelque soit son style, son genre (et son budget), d’en donner à partager la respiration, les mouvements internes, les emballements ou les moments de suspens. Au lieu de quoi, on voit un nombre impressionnant d’objets définis par ce qui ressemble à un programme (au sens de programme informatique), et qui n’en variera pas d’une ligne avant que ne se rallume la lumière. 

Sans même s’appesantir sur le seul film vraiment indigne, l’horrible The Cut de Fatih Akin évoquant le génocide arménien avec les moyens d’une interminable pub Armani, on retrouve la même rigor mortis dans un film de mafia italien figé dans les codes du genre (Les Ames noires de Francesco Munzi) aussi bien que dans le débraillé volontaire d’une histoire de junkie new-yorkaise (Heaven Knows What de Josh et Benny Safdie, qu’on a connus plus inspirés), dans un premier film chinois au scénario trop rusé (Binguan de Xin Yukun), comme dans le «véhicule pour les oscars» spécialement dessiné pour Al Pacino, Manglehorn de David Gordon Green, ou la machination verrouillée autour des rêves perdus d’intellectuels cubains vieillissants de Retour à Ithaque de Laurent Cantet, sans parler du faussement expérimental et totalement monocorde Near Death Experience de Kervern et Delépine avec Houellebecq. Un petit film qui revendique l’ultra-simplicité de sa ligne narrative, aussi ténue que celle d’une balade de folksong, Jackie and Ryan, d’Ami Canaan Mann, est plus plaisante. 

A l’exact opposé de ces machines inertes malgré l’apparente sophistication de leurs rouages, qu’ils soient historico-culturels comme le biopic sur Leopardi de Mario Martone ou sentimentalo-social comme la dénonciation de la spéculation immobilière et des subprimes dans 99 Homes de Ramin Bahrani, le nouveau film de Hong Sang-soo, Hill of Freedom, montre combien un réalisateur qui campe obstinément dans le pré carré de ses inquiétudes et de ses obsessions peut faire preuve de légèreté, de sensibilité, d’humour et d’émotion au fil de situations quotidiennes, entre conversation de café et instants fortuits de séduction, ou juste d’attention d’une personne à une autre.

Les plaisirs

Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni, à Venuse pour 3 coeurs de Benoît Jacquot. 

Tout n’est pas à mettre dans le même sac, et on a dit le plaisir de découvrir la libre audace des Métamorphoses selon Christophe Honoré. On attend avec impatience l’occasion de saluer à leur tour l’admirable 3 Cœurs de Benoit Jacquot (qui sort le 17 septembre), et bientôt le poignant Tsili d’Amos Gitai réinventant avec une grâce radicale le roman d’Aharon Appelfeld, et aussi le complexe film de fantôme hanté par la révolution culturelle Red Amnesia de Wang Xiao-shuai. 

Bonne surprise également avec le deuxième film de David Oelhofen, Loin des hommes, western minimaliste dans les montagnes de l’Atlas au début de la guerre d’Algérie échappant à son propre programme grâce à la manière de filmer les paysages immenses, et grâce à ses interprètes, Viggo Mortensen et Reda Kateb.

La Mostra affaiblie

Ces titres suffisent pour nuancer tout jugement d’ensemble uniformément négatif à propos d’une sélection dont on voit tout de même combien elle souffre de plus en plus d’une conjoncture défavorable. 

Depuis une quinzaine d’année, la Mostra, affaiblie par la création d’un rival italien, le Festival de Rome né d’ambitions politiciennes aussi inconséquentes que dispendieuses, souffre surtout de la concurrence du Festival de Toronto, qui n’a cessé de monter en puissance, pratiquement aux mêmes dates. C’est désormais un triangle de forces nord-américaines extrêmement puissantes (Toronto, Telluride, New York) qui capte beaucoup des films les plus attendus devenus disponibles au deuxième semestre, fragilisant toujours davantage une manifestation engluée dans ses propres blocages, dont témoignent comme autant de métaphores silencieuses le chantier suspendu depuis des années du nouveau palais des festivals, ou l’immense bâtiment fantôme de ce qui fut le haut lieu du faste vénitien, l’Hôtel des Bains de viscontienne mémoire.

Fragments cinématographiques

Si le cinéma était donc loin d’être autant au rendez-vous qu’on pouvait l’espérer sur le Lido, il se trouvait en revanche de belle manière de l’autre côté de la lagune, grâce à la Biennale d’architecture, et plus particulièrement de l’exposition Monditalia présentée à l’Arsenale. Dans l’immense bâtiment en longueur de la Corderie se déploie une traversée de l’Italie, à travers les siècles et du Sud au Nord, portée par un dialogue très intelligent entre 80 extraits de films italiens et des éléments d’exposition assemblant archives, photos, œuvres plastiques, documents informatifs, installations aux confins de la recherche esthétique et scientifique. 

Choisis avec une grande finesse par Alberto Momo, les fragments cinématographiques, sans jamais se réduire à une illustration, diffusent peu à peu une sensation du «paysage italien» – paysage mental tout autant que paysages ruraux, urbains, industriels, archéologiques, historiques, etc. – qui prend forme au fil de la déambulation parmi les très nombreux composants proposés en regard. Parmi eux, plusieurs autres éléments liant architecture et cinéma, notamment la révélation de la Cupola, l’extraordinaire villa construite au milieu des années 60 par l’architecte visionnaire Dante Bini pour Michelangelo Antonioni et Monica Vitti sur la Costa Paradiso en Sardaigne.

Son évocation –mais aussi une réflexion autour de la Villa Malaparte filmée par Godard dans Le Mépris, ou le récit de l’invention de l’idée de pornographie à partir des fouilles de Pompei, véritable méditation sur le désir et la peur de voir réfractée par la séquence de Voyage en Italie de Rossellini–  trouvait encore un relai tout en finesse dans la partie plus thématique de la Biennale, aux Giardini: à l’initiative de Jean-Louis Cohen, et sous l’intitulé «Modernité: promesse ou menace?» le pavillon français construit une très riche interrogation autour de la villa Arpel inventée tout exprès pour Mon oncle de Jacques Tati, et présentée ici sous forme de grande maquette, entourée d’extraits de films, dont le très approprié 2 ou 3 Choses que je sais d’elle de Jean-Luc Godard.

Avec, au terme de ce bref aller-retour entre Mostra et Biennale, le sentiment que les ressources du cinéma trouvaient davantage d’espace pour se déployer dans la zone dédiée à l’architecture, zone conçue par un Rem Koolhaas qui se rêva naguère cinéaste avant de devenir un «pape» de pensée architecturale et urbanistique, que dans la zone officiellement vouée au septième art.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
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