Ukraine: l’économie russe nous épargnera-t-elle une guerre ouverte?

REUTERS/Sergei Karpukhin.

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La réponse de l'Europe, qui s'interroge encore sur un durcissement des sanctions, peut paraître bien décalée. Mais pour la Russie, l’équation économique est un vrai problème.

Compte tenu des piétinements des États-Unis et de l’Europe face à la Russie, qui ne cesse d’accentuer sa pression militaire en Ukraine, un boulevard semble s’ouvrir devant Vladimir Poutine pour qu’il atteigne son objectif dans une guerre qui ne dit pas encore son nom, guerre qui serait alors déclarée aux marches mêmes de l’Europe. Si le Kremlin continue de nier la présence de colonnes militaires sur le territoire ukrainien, le président russe pousse son avantage en posant ses conditions sous la forme d’un nouveau statut pour les régions de l’est de l’Ukraine, ce qui légitimerait a posteriori l’ingérence russe dans les affaires intérieures ukrainiennes et signerait sa victoire.

Des sanctions économiques (sur laquelle l'Union européenne est divisée, comme l'a prouvé le sommet du 30 août) sont-elles de nature à faire reculer le président russe qui, depuis l’annexion de la Crimée en mars dernier, n’a cessé son escalade dans cette confrontation asymétrique?

Le talon d'Achille de Poutine

L'économie est le talon d’Achille du président russe. La croissance, qui a atteint 4,5% en 2010 et 4,3% en 2011, est retombée à 3,4% en 2012 et même à 1,3% en 2013. En avril dernier, le FMI créditait encore l'économie russe du même niveau pour 2014 mais, compte tenu des conséquences du contexte géopolitique, a rabaissé en juillet ses prévisions de plus d’un point, limitant la croissance à 0,2% sur 2014. Le spectre de la récession s’est substitué au miracle économique du début des années 2000.

Les investisseurs désertent le pays: au premier trimestre 2014, le gouvernement russe a lui-même estimé que les sorties nettes de capitaux devraient porter sur 100 milliards de dollars cette année (et même 130 milliards selon la banque Goldman Sachs), contre 63 milliards l’an dernier.

L’inflation dépasse 7% et la situation pourrait encore se dégrader suite à la mauvaise tenue du rouble: en seulement deux mois, la monnaie russe s’est dépréciée de 11% par rapport au dollar. Dans ces conditions, les coûts des produits importés flambent pour les 144 millions de consommateurs russes et les sanctions économiques décrétées par les Etats-Unis et l’Union européenne –même si elles sont actuellement très ciblées– amplifient le phénomène. L’embargo décrété par Moscou sur les denrées alimentaires en provenance d’Europe finit de pénaliser ces consommateurs autant qu’il pèse sur les producteurs occidentaux.

Trop forte dépendance aux hydrocarbures

Certes, l’Etat russe est relativement peu endetté, avec une dette publique qui, à la fin de l’année dernière, ne représentait que 10,5% de son PIB. Mais à cause de sa dépendance aux hydrocarbures, qui assurent 70% du total de ses exportations, les marges de manœuvre de la Russie sont limitées, d’autant que les niveaux de production stagnent et que les exportations pâtissent de l’absence de reprise économique en Europe. «Avec près d’un tiers des recettes du budget liées aux hydrocarbures, les finances publiques russes demeurent très sensibles aux chocs externes», note la direction du Trésor.

Or, à cause du différend avec l’Ukraine sur le gaz, «la contribution des exportations nettes à la croissance est restée négative pour l’ensemble de l’année 2013 (-0,2%)», ce qui ne pourra pas être corrigé en 2014. Car même si la Russie cherche à diversifier ses débouchés pour baisser la part de l’Europe dans ses exportations  (elle a signé un important contrat pour 30 ans avec la Chine, son nouvel allié qui le soutient contre les sanctions), la réorientation de ses ventes de gaz à l’étranger –qui implique des infrastructures lourdes– prendra du temps. 

En plus, le marché est maintenant approvisionné par les huiles et gaz de schiste, ce qui devrait contribuer à contenir le prix de l’énergie. Ce n’est pas sans conséquences pour les caisses du Kremlin: si la Russie exporte moins d’hydrocarbures, elle ne peut espérer compenser ce déficit par une hausse des prix. Au contraire, l’Etat russe va devoir soutenir le groupe public pétrolier Rosneft, victime des sanctions. Dans ces conditions, Moscou, qui reconnait que son économie se trouve «entre la stagnation et la récession», ne voit d’autre solution que d’augmenter le déficit budgétaire.

Aussi, au-delà des surenchères verbales dans les communiqués, Vladimir Poutine est-il obligé de ménager les débouchés européens du gaz et du pétrole russes, bien qu’il considère les sanctions économiques comme un véritable affront. Il joue d’ailleurs sur l’absence de politique énergétique commune au sein de l’Union pour utiliser l’arme des hydrocarbures et tenter de diviser les Européen sur ce dossier. Ce faisant, il marque des points, révélant les contradictions d’une Europe qui veut le sanctionner mais ne peut se passer du gaz russe sur lequel, pourtant, il serait le plus vulnérable.

La Russie continue donc à approvisionner l’Europe en gaz en utilisant pour partie des gazoducs qui traversent l’Ukraine… à qui les livraisons ont été coupées. Dans ces conditions, Moscou a beau jeu d’accuser Kiev, qui manque de réserves, de chercher à prélever du gaz sur les quantités destinées à l’Europe, tentant ainsi de fissurer le soutien apporté par l’Union européenne à l’Ukraine. Tout en faisant planer la menace de restrictions au cas où les sanctions économiques contre la Russie seraient durcies.

La Russie n'a pas les moyens de ses menaces

Mais la Russie, actuellement, n’a pas les moyens de mettre cette menace à exécution. Les exportations vers l’Union européenne ont représenté 12% du PIB l'an dernier. Et l’énergie, dans ces exportations, a pesé pour près de 80%. Moscou ne peut donc se priver de ces débouchés et répliquer aux sanctions par une restriction des ventes de gaz. L’économie russe le supporterait très mal, aussi longtemps en tout cas que la Chine ne pourra prendre le relais.

En revanche, d’autres mesures de rétorsion pourraient être prises en cas d'adoption de nouvelles sanctions par l’Europe, a indiqué Moscou pour briser la fragile unité européenne. Des mesures toujours à double tranchant, qui affecteront aussi par contrecoup l’économie russe. Sauf si la Russie parvient à mettre en place de nouveaux circuits d’approvisionnement, ce qui semble se profiler avec des pays d’Asie et d’Amérique du sud, d’après l’agence de presse Ria Novosti.

Les enjeux économiques sont un prolongement de l’action militaire sur le terrain. Aussi, à ce stade, de nombreuses questions restent posées. Quels sacrifices Vladimir Poutine est-il prêt à imposer à son peuple dans son bras de fer avec l’Europe et les Etats-Unis pour satisfaire ses ambitions? Les partenaires européens resteront-ils unis dans les sanctions si celles-ci devaient se traduire par des opportunités au bénéfice de leurs concurrents internationaux ? Quelle est la crédibilité d’un durcissement des sanctions européennes, et jusqu’où durcir si un point de non-retour devait être atteint ? Compte tenu de l’intensité de la crise ukrainienne, les éléments de réponse vont vite émerger.

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