LGBTQ

Le coming out va-t-il stresser ceux qui auront à le faire pour l'éternité?

Vanessa Vitiello Urquhart , traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 09.09.2014 à 18 h 23

Parce qu'en dépit de l'acceptation grandissante de l'homosexualité, faire son coming out, c'est encore dur.

Un couple s'apprêtant à se marier à Toronto le 26 juin 2014. REUTERS/Mark Blinch

Un couple s'apprêtant à se marier à Toronto le 26 juin 2014. REUTERS/Mark Blinch

En cette deuxième décennie du premier siècle du troisième millénaire de notre ère, les moments de malaise social soudains et involontaires constituent encore une part essentielle de la vie des membres de la communauté queer. Je ne suis pas en train de parler des marches des fiertés auxquelles je participe, de mes déclarations politiques, de mes écrits pour le blog LGBTQ de Slate.com, ni même des moments où j’essaie de confier quelque chose de particulièrement intime à un proche.

Ces petits moments d’inconfort surviennent lorsque dois répondre à une question (visiblement innocente) aussi honnêtement que possible, et qu’il m’est impossible de le faire sans révéler mon homosexualité.

 «Alors, qu’est-ce que vous êtes venu faire à Knoxville?»

Dans le Tennessee, cette question est sur toutes les lèvres dès la première rencontre; il faut visiblement que je me justifie quant à ma présence en ville. Et puisqu’il faut bien dire la vérité, je ne peux répondre qu’une chose:

«Ma f-f-f-f-femme prépare son master ici. Ma, heu, hum, f-f-f-femme. Ma (gloups) f-femme, Cassie.»

J’ai beau faire de mon mieux, je suis tout simplement incapable de répondre sans bégayer.

Je n’ai pas pour habitude de faire des crises d’angoisse en société. Je peux répondre aux questions les plus diverses sans le moindre début de bégaiement: on peut m’interroger sur  la ville où j’ai grandi ou sur mes frères et sœurs; il m’arrive même d’exprimer mon opinion sur le temps qu’il fait ou sur le grand marathon des Simpson.

J’estime que mon mariage ne devrait pas être un sujet plus problématique ou gênant que ces quelques thématiques; c’est pourquoi j’essaie de me débarrasser de ces tics qui trahissent ma nervosité. Je tente de me convaincre que tout le monde se moque de ce genre de choses de nos jours; je me suis même entraînée à prononcer cette fameuse phrase devant un miroir. Mais lorsque le moment fatidique survient, rien n’y fait: le bégaiement revient.

Les choses sont certes devenues plus simples; je ne suis plus la boule de nerfs que j’étais au lycée lorsque j’ai commencé à révéler mon homosexualité –à l’époque où coming out était synonyme de longue discussion embarrassante précédée de plusieurs heures de réflexion (la personne était-elle digne de confiance? Comment aborder le sujet?). J’ai eu la chance de ne pas avoir eu à subir de rejet direct, mais j’ai eu ma part de questions particulièrement gênantes sur l’étendue de ma vie sexuelle ou sur ma sexualité («tu es vraiment sûre de toi?»).

Je suis là, je suis queer, tout le monde s'est habitué. Et pourtant...

Ce sujet me pose moins de moins en moins de problèmes depuis; d’ailleurs, il pose de moins en moins de problèmes à tout le monde. De nos jours, je ne passe plus des heures à hésiter avant de décider de vivre ma sexualité au grand jour sur mon lieu de travail, comme je le faisais à l’époque du lycée et de la fac.

Ma sexualité est une information de base –et c’est d’autant plus vrai depuis que je suis mariée. Je sais qu’un grand nombre de conversations peuvent déboucher sur ce sujet, et je me dis que, dans la plupart des cas, mon interlocuteur ne sera pas choqué d’apprendre que je suis mariée à une femme. Certaines personnes peuvent certes manifester de la surprise ou de l’embarras, mais la réaction la plus commune demeure… l’absence de réaction. Je suis là, je suis queer, et tout le monde s’y est habitué.

Et pourtant, malgré les avancées que nous avons réalisées, plusieurs ami(e)s et connaissances queer font état de crises d’angoisse dans les situations de coming out. «Je parle librement de ma sexualité avec la plupart des gens que je rencontre, mais la nervosité me gagne pendant une demi-seconde avant chaque coming out», explique Alaina Bolton, une amie de ma ville d’origine, qui vient d’épouser une femme.

Le stress du coming out touche principalement les queer d’âge mûr et ceux (celles) qui ont encore un pied dans le placard; chez les plus jeunes (et chez ceux qui font moins mystère de leur sexualité), le phénomène est moins présent. 

Ceci dit, jusqu’ici, parmi les gens que j'ai interrogés, personne n'a jamais affirmé être entièrement décontracté avant un coming out. Nous avons peut-être peur de rencontrer un regard désapprobateur ou un raclement de gorge gêné –cela arrive encore, même si c’est de plus en plus rare. Peut-être sommes-nous encore parasités par la honte d’être gay –ou avons-nous peur d’outrepasser les règles de la bienséance en mentionnant notre sexualité au détour d’une conversation légère. Quoi qu’il en soit, le malaise perdure.

La prochaine génération se sentira-t-elle aussi embarrassée lorsque son tour viendra?

J’en viens donc à me poser cette question: avons-nous atteint le maximum de ce qu’il est possible d’accomplir en la matière? Suis-je condamnée à bégayer à chaque fois que je parlerai de ma femme à une personne qui ne sait pas que je suis lesbienne? La prochaine génération se sentira-t-elle aussi embarrassée, aussi effrayée lorsque son tour viendra? Les coming out angoissés feront-ils partie de la vie des membres de la communauté LGBTQ jusqu’à la fin des temps, ou viendra-t-il un temps où toute personne pourra parler de sa sexualité comme elle parlerait du nom de sa ville d’origine ou de son opinion sur les choux de Bruxelles?

Mon amie (hétéro) Megan Self, qui enseigne la science à des adolescents âgés de 14 ans à 16 ans dans un lycée du Massachusetts situé en zone urbaine, pense qu’il y a des raisons d’être optimiste. Elle m’a peint le portrait d’une jeunesse ouverte, qui accepte les élèves homosexuel(le)s sans sourciller –chose extraordinaire à l’heure où des projets tels que It Gets Better sont encore nécessaires pour remonter le moral des jeunes qui ont la malchance de vivre dans des régions moins tolérantes. 

«Mes étudiants ont grandi avec des personnes homosexuelles, et qui se revendiquent comme telles, explique-t-elle. L’idée selon laquelle “on ne peut pas choisir la personne dont on tombe amoureux” leur parle vraiment.»

Certes, il lui arrive encore d’entendre quelques injures ou moqueries homophobes –mais en grandissant, ces jeunes gens seront certainement moins complexés que moi par l’homosexualité (de la même manière, je le suis moins que les générations précédentes).

J’ai envie de croire que le climat socioculturel va continuer de s’apaiser au cours de leur vie comme il s’est apaisé au cours de la mienne. Et qu’un beau jour, certains de ces jeunes pourront peut-être évoquer un simple détail de leur vie privée sans balbutier, hésiter ou bégayer.

Vanessa Vitiello Urquhart
Vanessa Vitiello Urquhart (1 article)
Auteure
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