«Tant pis pour elles!»: nos réponses à l'analyse de Serge Tisseron sur le «celebgate»

Grumpy Cat builds a GNU Internet par Frerk Meyer | FlickR

Grumpy Cat builds a GNU Internet par Frerk Meyer | FlickR

De drôle d'analyses s'opèrent dans le sillage de l'annonce, ce lundi 1er septembre, d'une fuite massive de photos intimes de dizaines, voire de centaines, de célébrités. Depuis, le monde semble en effet se partager en deux.

D'un côté, il y a ceux qui voient là la continuité du scandale de la NSA, qui, comme nous l'a démontré Edward Snowden, peut accéder comme elle le souhaite aux informations que nous plaçons chez les géants comme Facebook, Google, ou Yahoo. Sans que nous le sachions vraiment et aux dépens des sites eux-mêmes -du moins, à les en croire. Et qui nous rappelle donc que nos vies connectées dépendent principalement de sites tiers.

De l'autre, il y a ceux qui estiment que Jennifer Lawrence et les autres starlettes n'ont finalement que ce qu'elles méritent. Du fait de leur célébrité, du fait de leur nudité et peut-être aussi parce qu'elles sont des gonzesses. Et parmi tous ceux-là, il y a Serge Tisseron. Docteur en psychologie et psychanalyse qui «livre son expertise sur le piratage des photos intimes de Jennifer Lawrence et de soixante autres célébrités de Hollywood» au Figaro. Morceaux choisis:

«Si les stars ne veulent pas éventer leur vie privée, elles ne devraient pas mettre leurs photos sur le Web.»

«Elles n'avaient qu'à pas»: Serge Tisseron se place bien du côté de ceux qui dégomment les célébrités concernées par ce vol de photos perso, affirmant que c'est de leur responsabilité. Une réaction qui va même, comme le remarquait pertinemment The Verge dans un papier au vitriol, jusqu'à des individus qui fréquentent assidûment Internet, en maîtrisent les subtilités et étaient vent debout contre la NSA au moment des premières révélations de l'affaire Snowden. Cherchez l'erreur.

Serge Tisseron ne fait peut-être pas partie de cette dernière catégorie: à ce titre, nous tenons à lui expliquer la diversité de ce qu'il appelle «le web». Car en effet, il y a tout un monde entre un site Internet, ou une page sur des réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou Instagram, susceptibles de rester en accès public et... un espace de stockage en ligne. A priori sécurisé, protégé par un mot de passe et accessible donc, à ce titre, uniquement aux détenteurs du dit mot de passe.

A ma connaissance, Jennifer Lawrence et les autres n'ont précisément pas posé les seins à l'air sur leur compte Instagram officiel. Mais ont simplement fait confiance, peut-être un peu trop c'est vrai, mais elle ne sont ni les premières, ni les dernières à le faire, à un ou des services précisément conçus et vendus pour stocker et protéger des données. Qui a ensuite été brutalement forcé.

«Selon moi, Internet n'est pas une personne et n'est pas protégé»

Nous sommes tout à fait d'accord avec Serge Tisseron: non, Internet n'est pas une personne. Internet est tout un tas de choses, des tuyaux, des serveurs, des échanges d'octets, un réceptacle à internautes qui batifolent autour de vidéos d'actrices nues et de chats rigolos, mais à notre connaissance, Internet n'est pas fait de chair humaine -sauf mauvaise surprise.

«Penser naïvement que mettre sa vie en ligne n'a aucune conséquence, c'est faire une grosse erreur»

Ce n'est pas complètement faux, quoique sévère: penser que nos informations sont protégées à 100% sur Internet est un poil optimiste, surtout vu le nombre de fuites de données, d'exploitations de vulnérabilités et de bugs dont la presse s'est fait l'écho cette année.

Néanmoins, il faut rappeler que si stocker des informations en ligne nécessite de prendre certaines précautions, comme un mot de passe solide, ou une sélection scrupuleuse des données confiées à des entreprises sur lesquelles nous n'avons que très peu de prises (d'autres conseils à lire du côté de la Cnil, ou du Monde), ces célébrités, comme des millions d'utilisateurs auparavant, ont été victimes d'un vol de données. Qu'il ait été opéré par l'exploitation d'une faille du côté d'Apple, par un assistant malveillant, ou par une intrusion sur les téléphones via le Wi-Fi des Emmy Awards.

Victimes. Vol. N'oublions pas ces mots.

«Il nous faut développer une éducation centrée sur les dangers d'Internet.»

Internet n'est pas dangereux. Le téléphone n'est pas dangereux. Ce sont les humains et les usages qu'ils tirent de ces moyens de communication qui sont à l'origine de situations potentiellement dangereuses. Et qui méritent donc de faire l'objet d'une éducation et d'explications claires. Et dépassionnées.

Car Internet ne va jamais vous entourer de ses petits bras pour vous trucider. 

«J'explique comment éduquer son enfant à ce sujet dans mon ouvrage: 3-6-9-12 Apprivoiser les écrans et grandir

Apprendre à bien choisir ses mots de passe, à ne pas croire qu'Internet est une nébuleuse impalpable, insoupçonnable et à ce titre, sans effets: sans hésiter. En revanche, je vois mal l'intérêt d'«apprivoiser les écrans». A part si un bond dans la recherche scientifique les dote un jour de dents et de griffes, évidemment.

«Il y a beaucoup d'intimité: lorsqu'on ne la publie pas sur le Web. [...] La solution serait de relier ses photos numériques à un appareil qui n'a pas accès à Internet.»

Ce que nous apprennent les histoires de l'année écoulée (surveillance massive de la NSA, exploitation du bug Heartbleed, pages perso mal conçues...), c'est que les notions de vie privée et d'intimité sur Internet ont effectivement été bousculées par Internet, et les usages de diffusion et de stockage d'informations en ligne.

Cette précision faite, faut-il pour autant dire que l'intimité n'existe qu'en dehors du web? Car en dehors d'Internet, les photos, les vidéos, même sur un antique appareil, ont tout autant le pouvoir de diffuser des moments que l'on pensait au départ intimes. Quelque soit l'instrument, c'est ici une question de confiance faillie (et faillible), et d'intrusion non désirée dans sa vie privée.

«À partir du moment où je me mets nu devant ma fenêtre et qu'un paparazzi attend avec un objectif pour me prendre en photo, cette personne ne me dégoûte pas. C'est de ma faute. Je n'avais qu'à pas me mettre tout nu devant la fenêtre.»

Sauf que la métaphore ne tient pas. Comme précisé plus haut, Jennifer Lawrence et les autres n'ont pas publié sciemment une photo d'elle dénudée sur leur page Facebook ou Instagram. Elles n'ont pas appelé le monde à venir voir ces clichés. Comme dit et répété, ces images ont à l'inverse été la cible d'une intrusion. Ou d'une confiance trahie. Exploitation d'une faille d'Apple, assistant malveillant ou vol de données via Wi-FI.

Pour reprendre la métaphore, Jennifer Lawrence et les autres se sont mises nues, dans leur chambre, rideaux tirés. Et quelqu'un a fait en sorte d'inventer des lunettes pour lever l'opacité conférée par le rideau. Ou a fait sauter la serrure de leur appartement. Du coup, cela revient à conseiller aux gens d'arrêter de se dépoiler dans leur salle de bain, parce que potentiellement quelqu'un peut toujours forcer la porte pour prendre des photos!

Intenable.

Partager cet article