Culture

Rentrée littéraire: cinq romans sans intérêt à lire absolument

Lionne en plein bâillement. REUTERS/Marcos Brindicci

Lionne en plein bâillement. REUTERS/Marcos Brindicci

Jean-Marc Proust, mis à jour le 08.09.2014 à 10 h 29

Oubliez les chefs-d’œuvre vendus à douze exemplaires et les médiocrités que récompenseront les prix de l’automne: la rentrée littéraire, c’est aussi son lot de merveilleux ratages. Voici notre sélection de cinq romans très décevants à dévorer sans plus attendre.

1.On ne voyait que le bonheurGrégoire Delacourt

Auréolé de ses précédents succès, l’auteur essaye le best-seller sombre. Mérite-t-il toujours le beau papier JC Lattès? On a parfois l’impression d’un bon vieux Harlequin:

«On est des impasses, nous les hommes, tu le sais bien.»

«Je rêvais d’un amour bref et infini à la fois.»

«Je sais bien, depuis, que les femmes ne livrent jamais tout au premier regard. Elles gardent des provisions. Les hommes sont des affamés.»

«Mais il aurait fallu tellement d’amour pour ça.»

«Il raconte nos larmes.»

Le bouquin raconte la dérive d’un expert en assurances dont l’existence est bouleversée par une pipe facturée 80 euros par une professionnelle, ce qui le conduira à flinguer sa fille d’un coup de revolver (lui cassant juste la mâchoire, en fait). On ne retient pas grand chose sinon un certain malaise, le fait que les chapitres sont des chiffres écrits en toutes lettres («quatre-vingts euros», donc) et quelques exercices de style lycéen. 

Grégoire met des adjectifs inattendus, c’est poétique la «tendresse pâle» d’une serveuse, s’essaye à raconter une mort sans émotion, mais n’est pas Camus qui veut. Il fait semblant de ne pas citer Brel («Plus tard, elle prendrait quelques amants, se perdrait dans quelques illusions»). Il tente le détail vrai, comme Flaubert:

«Je lui avais acheté un franc de Malabar à la boulangerie, soit cinq chewing-gums du même rose que sa chambre.»

Il glisse un smiley, fait des phrases sans verbe, ose des pages sans ponctuation mais n’est pas Döblin qui veut. Tout cela tourne à vide.

Pourquoi il faut lire ce livre:

On y apprend un mot: paréidolie.

Parce que si «L’amour est aussi un assassin», alors l’assassin habite au 69?

Pour une coquille sidérante (page 82: «J’ai été violement heureux soudain.»)

On ne voyait que le bonheur

par Grégoire Delacourt. JC Lattès, 19 euros.

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2.Les Nouveaux monstresSimonetta Greggio

On aimerait avoir de la sympathie pour ce bouquin qui fait suite à Dolce Vita (1959-1979) (pas lu) et décrit «l’Italie des trente-cinq dernières années.» Hélas, c’est un invraisemblable fourre-tout de récits historiques ou romancés où l’on se perd, de considérations désabusées sur le berlusconisme, de rappels historiques ou de chronologies trop longues, d’interviews (?), de ouh-la-la-attention-la-télé-c’est-mal et d’un name-dropping chic, le tout entrecoupé d’une romance de brigadiste rouge seventies ou du vague à l’âme d’un prêtre homo. L’explication est sans doute ici:

«Un journaliste, c’est quelqu’un qui relate les évènements au jour le jour. Payé pour astiquer l’information plutôt que pour interroger les faits. Alors, je préfère écrivain.»

C’est vrai qu’il vaut mieux écrire:

«Silvio Berlusconi a débarqué sur la scène politique et sociale comme surviennent les grandes pestes, parce que les temps s’y prêtent, parce que les famines ont préparé le terrain, parce que l’habitat est prêt à accueillir le fléau et à le développer.»

en se revendiquant écrivain que journaliste (Simonetta dit s’être inspirée de La Peau de Malaparte). En fait, on a un peu l’impression que l’auteure recycle ses carnets de notes et des impressions saisies à la volée, sans que sa belle et juste colère parvienne à les rendre cohérentes et intéressantes. D’une page l’autre, la mafia, Silvio, le Vatican, la loge P2, les Brigades rouges devraient susciter notre indignation, tout comme les beaux yeux noirs de Pasolini notre émotion. Mais on n’y comprend rien et on s’ennuie ferme; les années de plomb, c’est plombant.

Pourquoi il faut lire ce livre:

Il y a la liste des films de Visconti en page 29.

Pour le copié-collé d’un discours de Berlusconi sur deux pages.

Parce qu’on n’a pas pu aller plus loin que la page 185 et que si vous pouviez nous raconter la fin...

Les nouveaux Monstres (1978-2014)

par Simonetta Greggio. Stock, 21,5 euros.

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3.Oona & SalingerFrédéric Beigbeder

Il a 49 ans et il aime Lara, qui en a 22. Pour l’expliquer à ses amis lecteurs, Beigbeder a écrit un livre sur Oona O’Neill, qui fut la femme de Chaplin (36 ans d’écart) après avoir flirté avec Salinger. Il titre Oona & Salinger, on lit Lara & Beigbeder.

Grâce au dernier chapitre, qui nous explique combien il fut ému par cette fille qui accepta de partager une fondue au fromage le premier soir avant de coucher. La vraie subversion. Lecteur, ce livre n’est pas une fiction, mais une faction, une «dangereuse sédition».

En 2012, Frédéric est allé jusque chez JD. Salinger mais n’a pas osé sonner à sa porte. A 15 ans, un soir de réveillon, il s’effondre sur la table d’Oona et Truman Capote. En 2005, il rencontre F.S. Fitzgerald à Deauville. Son agenda est plus rempli que celui de Sarkozy.

Il donne des conseils pour draguer. «Il faut brusquer» les filles timides. «Exprimer rapidement son désir» avec les «jeunes filles romantiques, les littéraires et les désaxées». D’accord.

Il donne des conseils pour créer: 

«La fête n’est jamais gratuite pour un artiste.» 

«L’angoisse, l’alcool, la solitude, les traumatismes sont d’immenses atouts pour forger un écrivain.»

Il recycle des potins d’Hollywood, il nous dit «CE QU’ON NE DIT PAS AUX FRANÇAIS SUR LE DÉBARQUEMENT», et unit dans sa gratitude les combattants d’Utah Beach à Brice de Nice.

De ce ratage grandiloquent survivent les pages 262-267 décrivant le traumatisme de Salinger au front et à Dachau.

Pourquoi il faut lire ce livre:

Parce que «l’Etat devrait défendre aux femmes de se servir aussi bien de leurs paupières» is the new «Ton père est un voleur, il a volé toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux».

Spécial hacker de l’amour: «Une fille ça s’ouvre et se referme: le problème est de trouver le bon mot de passe»

Vos encouragements inciteront Frédéric à imaginer la correspondance secrète de Oui-Oui et Potiron. Sédition.

Oona & Salinger

par Frédéric Beigbeder. Grasset, 19 euros.

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4.Les Barrages de sableJean-Yves Jouannais

Le sous-titre donne le ton: Traité de castellologie littorale. On n’est pas là pour déconner. Ou en fait, si?

Tandis que l’auteur fait des châteaux de sable avec ses enfants, il leur explique qu’il est un peu abusif «de dire “marée haute” ou “marée basse”, qu’il vaudrait mieux dire “pleine mer” ou “basse mer.”» Il n’est pas précisé si ses gamins reçoivent des baffes à employer les mots du commun. Le varech? Un «vieux nom fossile qui signifiait épave dans (une) vieille langue anglo-scandinave». Un drapeau? Non! «Un tableau sur le vent.» Alors, son fils «s’empresse, gracieux et digne comme un porteur de loutrophores.» Bien sûr, le soir, pour les endormir, il leur raconte «l’histoire de la prise de Mantinée par Agésipolis 1er, roi de Sparte.»

Auteur d’un cycle de conférences-performances, baptisé l’encyclopédie des guerres, l’auteur recycle ce matériau avec une érudition aussi vaine qu’impressionnante. Quand il va à la fête au village, il y rencontre un fan de castramétation et sur une plage andalouse, chaque hippie se révèle un spécialiste de Clausewitz. Il joue à Cossacks (et gagne, forcément), fait du remplissage avec des lettres de Marboeuf à Proust ou des extraits du Dictionnaire de l’armée de terre d’Etienne-Alexandre Bardin, évoque la guerre de Troie et Tarawa après qu’on lui a offert «un produit doux et violent à la saveur incomparable» (je crois que ça veut dire «boire un verre»).

«M’enlisant dans ces détails techniques et si dénués de poésie, je sais que je m’ennuie moi-même.» Mais nous aussi, Jean-Yves, nous aussi.

Pourquoi il faut lire ce livre:

Parce que si toi aussi tu fais «un rêve polémologique» en tachant les draps.

«Avec Warburg se précise la possibilité d’une attitude heuristique impliquant une inlassable expérience de pensée non précédée par l’axiome de son résultat.» Ca marche avec les jeunes filles timides?

Les Barrages de sable,

Jean-Yves Jouannais, Grasset, 17 €

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5.Mécanismes de survie en milieu hostileOlivia Rosenthal

Ce livre est un récit de fuite, ou plutôt de cache-cache, non d’errance, en fait de deuil, et c’est écrit à la première personne, avec plein de «je», de «me» et de «moi». Jeu: compte les je. 

La narratrice multiplie les phrases courtes, sujet-verbe-complément, de manière syncopée, c’est sans doute cela un rythme haletant. Elle met des répétitions qui font joli:

«… je me suis dit que ça laissait le temps de réfléchir à la suite. Je me suis dit

Réfléchis à la suite... »

Parfois, elle broie les verbes transitifs indirects:

«Et aussi j’ai décidé de parler cette survie, de dire les mots.»

C’est lassant.

Le tout est entrecoupé de paragraphes documentés, en italiques, évoquant des personnes en état de mort clinique, la criminologie ou la chirurgie esthétique, passages qu’on cesse assez vite de lire. D’une manière générale, on ne voit pas trop où elle veut en venir. A tel point que ses interrogations sont parfois les nôtres. 

 «Le vingt-sixième jour, que s’est-il passé le vingt-sixième jour?» (p. 24) 

Et à la vingt-quatrième page, que s’est-il passé? Gentiment, le lecteur essaye de su(rv)ivre.

«Paris est une grande cité, pleine de dangers et de risques.» (p. 108)

Ok, d’accord, Olivia, parle-nous de Paris.

«Je ne veux pas parler de Paris, je veux parler de mes amis.» (p. 111)

Eh bien, oui, vas-y, on t’écoute.

«Il faut que je donne un exemple. Il faut que j’entre dans le vif du sujet.» (p. 124)

ACCOUCHE BORDEL.

«Mon ami est en train de partir, il faut que je le retienne.» (p. 130)

On se met à sa place, aussi.

«“Je n’ai rien à dire, en moi il n’y a rien.” Ai-je un jour prononcé cette phrase?» (p. 136)

Tu aurais dû. 

Tout cela est un peu longuet, il faut attendre la page 66 pour apprendre que «sa sœur est morte sur la voie publique», et qu’il s’agit vraisemblablement d’un récit de deuil. La narratrice fait le «rêve récurrent» d’être poursuivie par les membres de sa famille, tout cela est bien triste. Heureusement, il y a la jolie jaquette de Philippe Bretelle, qui a warholisé Le Village des damnés

Pourquoi il faut lire ce livre.

Parce que Paris est snob et inculte et que ce livre aura un prix littéraire, vous risquez de le récupérer à Noël. Autorisez-vous un «Non, merci, je l’ai déjà lu.»

Mécanismes de survie en milieu hostile

par Olivia Rosenthal. Gallimard, 16,90 € 

 

 

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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