Science & santé

Les «paquets neutres» de cigarettes ne modifient pas les habitudes des fumeurs

Jean-Yves Nau, mis à jour le 01.09.2014 à 12 h 23

Détail d'un paquet de cigarettes «neutre» australien. REUTERS/Tim Wimborne.

Détail d'un paquet de cigarettes «neutre» australien. REUTERS/Tim Wimborne.

Il faut ne rien connaître aux addictions pour imaginer que le flacon importe à ceux qui cherchent l’ivresse: cela vaut pour le tabac. Une nouvelle information, en provenance d’Australie, vient conforter ce constat et ne devrait pas échapper à celles et ceux qui, chez Marisol Touraine et Emmanuel Macron, mettent la dernière main au «Plan national de réduction du tabagisme», maintes fois retardé et qui (dit-on) devrait finalement être dévoilé entre le 15 et le 19 septembre.

Cette information nous vient d’Australie, le pays le plus farouchement déterminé à éradiquer «la première cause de décès évitable» (l'expression est de Marisol Touraine) et plus précisément de quatre chercheurs du Centre for Behavioural Research in Cancer de Melbourne, dont les travaux ont été publiés dans la revue BMJ Open. Ces chercheurs australiens ont eu beau chercher, ils ne trouvent aucune véritable preuve laissant penser que l’introduction de paquets «neutres» (ou génériques) modifie le comportement des fumeurs quant à leurs habitudes d’achat et de consommation. C’est là une information qui ne surprendra guère les fumeurs, qui savent ce qu’il en est de la puissance de leur addiction. Elle viendra en revanche perturber celles et ceux qui parient sur l’effacement des marques et logos pour réduire la consommation de tabac chez nos concitoyens.

L’Australie est un formidable terrain d’expérience puisque la loi imposant la neutralité du paquet y est en vigueur depuis décembre 2012. Les chercheurs y ont interrogé par sondages répétés 2.000 fumeurs majeurs de l’Etat de Victoria, avant et après l'entrée en vigueur des lois. Depuis cette date, tous les produits du tabac doivent être vendus dans un emballage brun foncé uniforme associé à de grandes mises en garde sanitaires graphiques. Exit les logos de l’industrie du tabac, les images de marque, les couleurs accrocheuses ou les textes promotionnel sur l’emballage. Les noms de marques ne sont plus imprimés qu’en petits caractères.

Jusqu’à présent, l’exemple des emballages australiens n’était guère probant, les ventes étant restées quasi stables en 2013. Un constat qui réduit à néant les arguments des géants du tabac qui agitent la «menace» du report des achats vers les cigarettes moins chères et une explosion des ventes de cigarettes de contrebande. La dernière publication australienne vient conforter ce constat précédent.

Il apparaît que le recours à des marques asiatiques à bas prix n’a pas augmenté entre 2011 et 2013 (demeurant en dessous des 2%) et que les achats de tabac de contrebande restent dans la fourchette de 4% à 5%. En 2013, moins de 3% des fumeurs australiens déclarent avoir acheté au moins un paquet de cigarettes dont l’emballage n’était pas «neutre».

L’industrie du tabac a aussitôt contesté la méthodologie et les limites de cette étude. Un rapport commandité par British American Tobacco, Imperial Tobacco et Philip Morris met ainsi en lumière les risques d’une augmentation des consommations de cigarettes de contrebande –et ses conséquences pour le fisc australien.

La plus grande incertitude demeure en France quant à savoir si le gouvernement imposera ou pas le passage à la neutralité des paquets. A la fin du mois de mai, à la veille de la Journée mondiale sans tabac, Le Figaro croyait savoir que Marisol Touraine souhaitait «passer un nouveau cap» dans la lutte contre le tabagisme avac le «paquet sans logo».

Cette mesure qui prive Big Tobacco de l’arme du marketing est réclamée depuis des années aux ministres de la Santé successifs par les associations de lutte contre le tabac. Face à l’opposition des buralistes et des industriels du tabac, aucun gouvernement n’avait choisi de passer ce cap.

L’exemple australien montre que cette mesure ne permet en rien d’obtenir les effets escomptés. Son efficacité semble du même ordre que celle des images et des avertissements sanitaires («Fumer tue», etc.) tenus pour faire peur aux fumeurs. Il semble aussi que les résistances et les menaces proférées par Big Tobacco ne doivent pas faire illusion: les craintes des industriels résident moins dans une baisse des ventes que dans la réduction de leurs marges de manœuvre pour, par voie publicitaire, modifier la répartition de leurs parts de marché.

Plus que le paquet neutre, c’est bien la cigarette électronique qui est aujourd’hui le principal levier sur lequel peuvent jouer les pouvoirs publics pour réduire la consommation de tabac. Or, le gouvernement français développe plus d’énergie pour en contrecarrer l’usage que pour le faciliter.

La consommation de tabac est responsable de 73.000 morts prématurées chaque année en France, où la proportion de fumeurs dépasse les 30%. Elle est de moins de 20% en Grande-Bretagne et de 15% en Australie. L’Australie vise elle les 10% pour 2018.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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