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Tout le monde sort perdant du conflit Israël-Hamas, surtout la paix

Les Palestiniens célèbrent le cessez-le-feu à Ramallah, le 30 août 2014. REUTERS/Mohamad Torokman.

Les Palestiniens célèbrent le cessez-le-feu à Ramallah, le 30 août 2014. REUTERS/Mohamad Torokman.

Le cessez-le-feu est toujours respecté mais de fortes divergences demeurent entre les belligérants, qui sont de plus en proie à de fortes dissensions internes.

Avec le cessez-le-feu, les populations du sud d’Israël ont réintégré leurs maisons, qu’elles avaient abandonnées durant les tirs de missiles de Gaza. C’est la première fois dans l’histoire que des Israéliens évacuaient des zones frontalières dangereuses, alors qu’ils ne l’ont pas fait pendant les grandes guerres de 1967 et 1973, et même de 2006. Les écoles des villes limitrophes de Gaza recevront normalement les élèves. Les Palestiniens, de leur côté, mesurent l’étendue des destructions qui ont annihilé des quartiers entiers de leurs villes.

Ces deux populations respirent enfin après un mois difficile, qui les a vues souffrir à des degrés divers: plus de 2.100 morts côté palestinien, 65 côté israélien. Le cessez-le-feu est toujours respecté mais nul n’est en mesure de prédire pour combien de temps encore, tant les divergences existent entre les deux adversaires.

Quelques éléments optimistes peuvent être soulevés, puisque le Hamas s’est engagé à ne plus lancer de missiles vers Israël, qui a promis de ne plus riposter par des bombardements. Ces engagements ont été pris pour une durée de un mois, au terme duquel de vraies négociations devraient intervenir pour un arrêt définitif des combats. Mais le contenu de l’accord de cessez-le-feu n'a pas été rendu public et les Israéliens craignent que des clauses secrètes contraignantes y figurent.

Israël a ouvert les passages frontaliers de Kerem Shalom, pour les biens, et d’Erez, pour les personnes. En revanche, les modalités de l’ouverture de la frontière entre l’Égypte et Gaza, à Rafah, sont en cours de négociation car il s’agit d’en attribuer, dans des conditions non encore déterminées, le contrôle à l’Autorité palestinienne. Les zones de pêche ont été étendues à tous les bateaux jusqu’à 6 milles: au-delà, la marine militaire israélienne veille pour empêcher toute intrusion de bâtiments non autorisés et la contrebande d’armes. 

Points de divergence

Mais deux points de divergence n’ont été qu’effleurés. La démilitarisation du Hamas reste une condition suspensive imposée par Israël pour tout accord final. Les modalités de la prise de contrôle de Gaza par les autorités de Cisjordanie n’ont pas été abordées dans le détail et risquent de créer des frictions insurmontables: le Hamas n’accepte aucune intervention internationale dans son fief pour le contrôle éventuel de son armement et de l’usage de ses matériaux de construction.

D’autre part, Israël a refusé le principe de l’édification d’un port et d’un aéroport à Gaza ainsi que la libération de prisonniers palestiniens. Pour le reste, le contenu de l’accord est totalement secret et l’un des négociateurs israéliens aurait seulement lâché cette boutade: «L'accord actuel est encore plus opaque que l'éphémère accord de 2012».

Le gouvernement israélien compte sur les énormes destructions à Gaza pour dissuader le Hamas de reprendre les hostilités, et s’inspire pour cela de la situation qui a prévalu à la fin de la guerre du Liban en 2006. Mais cet exemple n’est pas judicieux car Israël avait totalement quitté le Liban, alors qu’il contrôle toujours Gaza et la Cisjordanie. Par ailleurs, la guerre de 2006 avait pris fin grâce à une résolution de l’ONU qui avait permis l’installation de 10.000 Casques bleus entre les belligérants.

Les islamistes se vantent d’avoir gagné la guerre parce qu’ils ont envoyé plus de 4.000 roquettes sur les villes israéliennes, sans faire de dégâts humains cependant. Mais en tenant compte de celles qui ont été détruites par l’aviation de Tsahal, son arsenal militaire a été considérablement réduit. Trois de ses hauts chefs militaires ont été assassinés tandis que Mohammed Deïf, le chef des brigades Ezzedine Al-Qassam, sa branche armée, lutte contre la mort après avoir été ciblé par Israël. Une «victoire» à la Pyrrhus, donc.

Des journalistes européens en déplacement à Gaza ont fait état de critiques qu’ils ont entendues de la part de certains Palestiniens, sous couvert d’anonymat, quant à la conduite de la guerre par le Hamas et quant à son intransigeance dans la négociation. Ces derniers regrettent la rupture systématique de chaque cessez-le-feu, qui a entraîné de nouvelles victimes à Gaza, et reprochent aux dirigeants islamistes d’avoir peu protégé les populations civiles tandis que les combattants étaient terrés dans leurs blockhaus à l’abri des tirs israéliens. Mais la critique du Hamas est discrète car elle est passible de mort: certains opposants ont été passés par les armes sous prétexte de collaboration avec Israël.

Opposition interne à Netanyahou

Israël, de son côté, ne peut se glorifier d’une quelconque réussite après la perte de 65 officiers et soldats, le plus fort total depuis la guerre de 2006, sans compter plus de 500 blessés plus ou moins graves. Le pays n’est pas en état de supporter le choc de pertes humaines qui traumatisent la population, certes disciplinée, et la réputation d’invincibilité de Tsahal a été écornée. Les Israéliens ne se sont pas privés de critiquer la mollesse supposée de la réaction israélienne contre Gaza. Dans ce contexte, le chef d’État-major Benny Gantz vient de tirer les conclusions de l’opération face à un groupe d’officiers:

«Je pense que les résultats de cette campagne ont été extraordinaires. Nous n'avons pas dévié de la limite de nos intérêts. L'échelon politique a bien fait quand il a accepté nos recommandations et n'a pas ordonné une offensive différente. La guerre n'est pas la politique. Vous n'y allez pas pour des bêtises opératoires, juste pour impressionner les autres.»

Le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman et le ministre de l’Économie Naftali Bennett ont refusé d’accepter le cessez-le-feu et ils seront les premiers à faire chuter Netanyahou si l’occasion se présentait. Ces opposants, qui siègent au Cabinet de sécurité, trouveront toujours le moyen de saboter la réalisation de cet accord si certaines clauses signées étaient en opposition avec leur idéologie nationaliste. Une épée de Damoclès est donc suspendue au-dessus de la tête du Premier ministre, qui pourrait voir sa coalition éclater à tout moment.

Le chef de l’opposition travailliste, Yitzhak Herzog, veut surfer sur l’inversion de la courbe de popularité du Premier ministre pour exiger des élections anticipées au terme desquelles il estime avoir de grande chance de constituer une coalition élargie de centre-gauche éliminant les extrêmes. Netanyahou pourrait le prendre au mot et accepter des élections à chaud, car l’expérience a montré qu’elles donnaient souvent un gage au sortant en période sécuritaire difficile. Il pourrait profiter de l’occasion pour neutraliser ses deux rivaux Lieberman et Bennett, qui persistent à rêver à l’impossible, un Grand Israël de la Méditerranée au Jourdain et la réoccupation de la bande de Gaza avec la création de nouvelles implantations pour consolider la sécurité des troupes –soit le retour à la situation qui prévalait avant 2005, date du désengagement imposé par Ariel Sharon.

Du côté des Palestiniens, la haine est totale entre le Fatah et le Hamas, entre Mahmoud Abbas et Khaled Mechaal. L’ascendant pris par les négociateurs du Fatah au Caire a irrité les islamistes, qui ont été de fait mis à l’écart. L’Autorité palestinienne peut se prévaloir d‘un soutien total de l’Égypte qui exècre le Hamas, issu de Frères musulmans en cours d’éradication au moins politique. On voit mal Ismaël Haniyeh, le maître de Gaza, revenir de son plein gré dans le giron de Mahmoud Abbas, et on pense même qu’il agira avant la fin du cessez-le-feu pour marquer son indépendance vis-à-vis des chefs de Cisjordanie.

Le statu quo garantit la survie du Hamas

Alors qu’il a été vaincu sur le terrain, le Hamas affine ses exigences pour une paix de longue durée avec Israël, mais ses conditions sont totalement inacceptables par l'État hébreu. On se demande même si les islamistes tiennent réellement à la paix car le statu quo garantit leur survie en tant qu’entité autonome. Khaled Mechaal a ainsi exclu, depuis son exil doré au Qatar, tout désarmement:

«Les armes de la résistance sont sacrées. Et nous n'accepterons pas qu'elles soient à l'ordre du jour. Le droit aux armes ne peut faire l'objet de marchandages ou de négociations. Personne ne peut désarmer le Hamas et sa résistance».

Les Israéliens, eux, exigent cette démilitarisation de Gaza pour éviter qu’un conflit ne se reproduise dans une ou deux années, comme s'en est expliqué Avigdor Lieberman:

«Il est devenu parfaitement clair que ni les Israéliens ni les Palestiniens ne connaîtront la paix et la sécurité si le Hamas n'est pas désarmé. La démilitarisation est la seule voie vers la paix».

Il en fait un casus belli pour la coalition au pouvoir et n’hésitera pas à la quitter, avec Naftali Bennett, si les questions de sécurité l’exigeaient. Il craint que le cessez-le-feu ne soit l’occasion pour le Hamas de se refaire une santé, de réorganiser ses troupes, de se réarmer par les quelques tunnels qui fonctionnent encore avec l’Égypte et par les petites embarcations navales qui arrivent à échapper à la surveillance militaire.

L'organisation dispose également encore de moyens pour creuser ou terminer de nouveaux tunnels pour créer la surprise en profitant, en partie, de l’aide humanitaire internationale pour reconstruire des logements civils. C’est pourquoi toute la classe politique israélienne, gauche comprise, a critiqué Netanyahou pour ne pas avoir éradiqué le Hamas à Gaza, pour mettre un terme à une gouvernance qui n’a pas supprimé de ses statuts la destruction totale d’Israël. Aujourd'hui, la paix semble plus lointaine que jamais dans une région maudite depuis des dizaines d’années.

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