Science & santé

Si nous ressemblons à notre chien, c'est à cause de nos yeux

Jesse Bering, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 03.09.2014 à 15 h 44

Un chercheur japonais a cherché à déterminer pourquoi il nous est si facile d'attribuer un chien à son propriétaire, et vice-versa.

Illustration extraite de l'étude de Sadahiko Nakajima.

Illustration extraite de l'étude de Sadahiko Nakajima.

Si vous entendez un jour quelqu’un vous comparer à un chien, il y a de fortes chances pour que cela ne soit pas un compliment. Soit, il y a la fameuse loyauté des chiens, leur enthousiasme effréné pour la vie, leur amour et leur dévotion sans limites, leur féroce instinct protecteur –des qualités dont chacun de nous serait chanceux de posséder une parcelle de leur degré dans un toutou moyen. Cependant, il s’agit en général d’une insulte («chienne», «bâtard»...) et d’une référence à un aspect particulièrement animalier de nos amis à quatre pattes.

Mais quoi qu’on pense des vertus et des vices du canis domesticus, et que la nature humaine soit à nos yeux supérieure ou inférieure à la nature canine, même ceux qui aiment les chiens ne souhaitent pas en général ressembler à un chien. Les poils d’un caniche, les bajoues d’un bouledogue, les yeux d’insecte d’un carlin, les rides d’un shar-Peï, le profil d’un collie, les mamelles à ras de bitume d’un chien errant en période de lactation… aucune de ces caractéristiques n’est considérée comme flatteuse lorsque c’est notre propre espèce qui les incarne.

Pourtant, chacun de nous peut s’attendre à trouver dans son reflet un certain je-ne-sais-quoi de canin quand il se regarde dans le miroir. Ceux d’entre nous qui ont un chien, du moins. Et nous ne ressemblons pas à n’importe quel chien. Il est difficile de mettre le doigt sur ce qui donne cette impression au juste, mais nous ressemblons en quelque sorte à notre propre chien.

Cela fait partie de ces observations curieuses au sujet desquelles les scientifiques se grattent la tête depuis des décennies. Lorsqu’on montre à des gens une série de photos d’humains et de chiens pris au hasard, ils sont capables de retrouver quel animal appartient à quel maître avec un taux de réussite plus élevé que le hasard statistique ne le voudrait.

Déterminer quel trait du visage joue

Au début, les chercheurs pensaient qu’il devait se passer quelque chose d’évident, quelque chose qui tient d’une heuristique simple, peut-être implicite. Peut-être les hommes ont-ils plus tendance que les femmes à être propriétaires de grands chiens et les femmes à avoir des chiens miniatures. Ou les femmes qui ont les cheveux longs ont plus de chances d’être les propriétaires de chiens avec des oreilles qui tombent plutôt qu’avec des oreilles qui se dressent. Ou peut-être les gens obèses donnent-ils trop à manger à leurs chiens et par conséquent, l’on s’attend à ce que des gens qui sont gros soient propriétaires de chiens gros (une corrélation qui existe, en effet). Pourtant, la capacité à associer des étrangers avec leur chien fonctionne même quand ces caractéristiques superficielles plus évidentes sont éliminées par la méthodologie de recherche.

Alors, qu’est-ce qui nous permet au juste d’associer correctement les propriétaires avec leur chien? C’est le mystère auquel Sadahiko Nakajima, un psychologue de l’université de Kwansei Gakui, au Japon, a décidé de s’attaquer dans une récente étude publiée dans le journal Anthrozoös.

Nakajima n’en était pas à son coup d'essai. Dans une étude antérieure, lui et ses collègues ont démontré que les participants à l’étude étaient capables de retrouver quelle photo de propriétaire correspondait à quel chien simplement par l’apparence faciale. Les gens étaient aussi en mesure de déceler que les photos de chiens et de propriétaires que les chercheurs avaient mises ensemble de façon arbitraire étaient de fausses paires. Impressionnant!

Néanmoins, cela ne faisait que lui dire que les gens étaient étonnamment aptes à savoir quel cabot allait avec quelle personne sur la base de leur apparence faciale. Dans sa dernière étude, Nakajima a donc isolé les différentes possibilités afin de déterminer quels traits du visage les gens utilisaient pour émettre ces jugements étrangement exacts.

Cinq variantes

Voici comment il a procédé. Le chercheur a donné deux fiches de test à 502 étudiants japonais. Chaque document comportait des séries de 20 photos de paires chien-humain montrant leurs visages en parallèle, l’un en face de l’autre. Afin d’éliminer les facteurs externes, les photos étaient des portraits très simples en couleur, coupés aux épaules et présentés contre un simple arrière-plan blanc. Nakajima écrit que ces portraits ont été réalisés plus tôt à un festival d’amateurs de chiens et que les propriétaires d’animaux domestiques ont reçu l’instruction de regarder l’objectif et de sourire légèrement. Ces instructions ont vraisemblablement été appliquées aux chiens également –les photos les montrent avec le même sourire de Mona Lisa que leurs propriétaires. Les 40 visages humains et 40 têtes de chien résultant ont été reproduites à taille égale (11 à 12 mm «du vertex [le point le plus haut du front ] au menton»).

Les photos ont ensuite été attribuées au hasard à l’une de ces deux fiches. Sur l’une des fiches, les images comportaient une série de vingt paires réelles propriétaire-chien; l’autre document présentait vingt paires assorties au hasard. Ces séries de photos comportaient un nombre égal de propriétaires humains féminins et masculins. La raison pour laquelle aucun bâtard n’a été inclus n’est pas tout à fait évidente pour moi (peut-être y avait-il un peu de snobisme dans ce festival canin), mais toujours est-il qu’une bonne variété de races était représentée dans ces portraits, du relativement rare berger belge Tervuren à la terreur de poche populaire qu’est le Yorkshire terrier, en passant par des chiens papillon et des golden retrievers.

La tâche des juges était simple: «Choisissez la série de paires propriétaire-chien qui se ressemblent physiquement», leur a-t-on dit, «la A ou la B». Mais un élément supplémentaire a été ajouté: les participants ont aussi reçu au hasard l’une des cinq différentes variantes de photos «masquantes». 


La différence fondamentale parmi ces variantes était la façon dont les séries de photos étaient présentées aux juges sur les deux documents: sans masquage (les participants voyaient les têtes des humains et des chiens sans obstruction); masquage des yeux (les yeux étaient couverts par des barres rectangulaires noires… pensez à des photos de scène de crime); masquage de la bouche (les bouches des humains étaient couvertes de la même façon); masquage des yeux des chiens (là, c’est les yeux des chiens qui étaient couverts par une inquiétante barre noire); ou seulement les yeux (tout ce qui apparaissait, c’étaient les fines tranches rectangulaires de la zone des yeux, pour les humains comme pour les chiens). 

Hasard statistique

Tout comme dans l’étude précédente de Nakajima, les gens qui ont reçu la version sans masquage –c’est-à-dire ceux qui ont vu les visages entiers des chiens et des propriétaires– ont été étonnamment bons pour renifler les faux liens domestiques. Il est à vrai dire assez incroyable que le fait de leur demander de choisir la «ressemblance physique» ait eu pour résultat que 49 juges sur 61 (80%) sélectionnent la série d’images montrant les paires réelles. Ceux qui ont vu la même série de photos, mais avec la bouche des propriétaires masquée, ont obtenu des résultats seulement très légèrement moins impressionnants (73%). Par contraste, le simple fait de couvrir les yeux, soit des humains soit des chiens, a fait tomber la performance des juges à un niveau de hasard statistique. Il s’avère donc que tout se joue au niveau des yeux.

La découverte la plus frappante de l’expérience de Nakajima vient de la performance des participants ayant reçu la variante des yeux uniquement. Ces gens, vous vous en souviendrez, ne voyaient que les fines tranches de la zone oculaire des humains et des chiens. Rien d’autre. Pourtant, 40 de ces 54 étudiants (74%) ont tout de même choisi la série des vraies paires.

Nakajima était tellement surpris par leur capacité à faire cela en ne voyant que la région des yeux qu’il a testé un nouveau lot de de sujets sur la variante des yeux uniquement, juste pour être sûr que les résultats n’étaient pas dus à un étrange hasard. Mais ce nouveau groupe de juges a aussi tapé dans le mille: cette fois, 42 des 55 juges (76%) ont choisi la série d’images avec les vraies paires chien-humain.

Un mécanisme sous-jacent mal connu

L’un des mérites de cette étude est sa capacité à nous dire quels indices physiques les gens n’utilisent pas pour associer les chiens à leur propriétaire humain. Ce n’est pas la coupe de cheveux, l’obésité, le genre, la taille, ni même la couleur des yeux. Comme Nakajima le fait remarquer, puisque les modèles humains étaient tous des propriétaires de chiens asiatiques, ils avaient des yeux d’une couleur sombre comparable. Clairement, il s'agit plutôt de quelque chose qui s'exprime par un air de ressemblance dans le regard des chiens et de leurs humains. Je ferais bien ici un commentaire romantique à propos des yeux qui sont le miroir de l’âme et du fait que cela prend tout son sens sachant que nos animaux domestiques sont –bien sûr!– nos âmes sœurs, mais j’ai bien peur de ne pas croire aux âmes, qu’elles soient de genre humain ou canin. 

Il est plus probable qu’il y ait une explication logique et scientifique à notre capacité apparemment surhumaine (ou du moins inconsciente) à extraire des yeux des indices psychologiques notoires. Nakajima est tout aussi perplexe que nous autres quant au mécanisme sous-jacent.

Et il existe des énigmes similaires. Le psychologue Nicholas Rule et ses collègues, par exemple, ont découvert que de simples observateurs pouvaient discerner l’orientation sexuelle d’étrangers rien que par le biais de leurs yeux. La façon dont ils procèdent reste toutefois peu claire, même pour les observateurs eux-mêmes.

La bonne nouvelle, c’est que nous avons limité tout cela aux yeux. Quoi au juste dans les yeux? C’est pour l’instant une devinette pour tout le monde. Je suis sûr que vous pouvez échafauder vos propres hypothèses.

Et pendant que vous faites cela, je vais emmener Gulliver, mon border terrier, qui s’est mis à enfouir sa tête sous ma main pour m’empêcher de finir cet article, faire une petite promenade. Au fait, Gulliver, est-ce qu’on t’a déjà dit que tu avais des yeux magnifiques?

Jesse Bering
Jesse Bering (14 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte