Economie

En France comme en Europe, le redressement productif, ce n’est pas maintenant

Gérard Horny, mis à jour le 02.09.2014 à 11 h 04

Si Arnaud Montebourg ne part pas sur un bilan fameux, beaucoup d'anciens pays industriels européens ne s'en sortent guère mieux. Et ceux qui réussissent le font à bas coût...

À l'usine Porsche de Leipzig. REUTERS/Tobias Schwarz.

À l'usine Porsche de Leipzig. REUTERS/Tobias Schwarz.

Arnaud Montebourg, le ministre sortant de l’Économie et du Redressement productif, ne part pas sur un bilan fameux: malgré un petit rebond en juin, la production industrielle de la France reste faible. Mais beaucoup d’anciens pays industriels ne vont guère mieux, et ceux qui rêvaient de la société post-industrielle risquent de voir leur vœu exaucé très vite…

En juin, la production de l’industrie manufacturière française (hors industries extractives, énergie et eau) a progressé de 1,6% en volume, mais ce rebond fait suite à une chute de 2,3% en mai et, au total, sur l’ensemble du deuxième trimestre, cet indicateur a enregistré un recul de 1,2%. Aucun grand secteur n’est épargné.

Si l’on raisonne sur une base 100 en 2010, l’indice de la production est à 99. En clair, il n’y a pas de reprise de l’activité. Le constat est encore plus cruel si l’on rappelle que cet indice était monté à 119,8 en février 2008 et qu’il était plus élevé, à 101,3, il y a exactement vingt ans.

La surprise n’est pas totale: aucun économiste sérieux ne prédisait une sortie rapide de la crise économique et financière. Mais il est clair que les événements actuels dépassent le cadre d’un ralentissement purement conjoncturel.

La France n’est pas une exception

On peut accuser les gouvernements d’avant 2008 d’avoir insuffisamment renforcé l’économie nationale, d’avoir laissé un pays trop vulnérable, et ceux qui les ont suivis de ne pas avoir su prendre des mesures de redressement plus efficaces. On peut aussi accuser nos industriels de manquer de dynamisme et nos banquiers de ne pas assez les soutenir. 

Nos dirigeants économiques et politiques ne sont certes pas irréprochables mais cet examen critique a déjà été fait à de multiples reprises par de grands esprits: notre pays ne manque ni de procureurs ni d’experts géniaux ayant des solutions toutes prêtes. Le problème, c’est que, au-delà des faiblesses qui lui sont propres, la France n’est pas une exception. Nos partenaires occidentaux sont loin d’être tous dans une forme éblouissante.

En juin, la production industrielle d’ensemble a reculé de 0,3% dans les dix-huit pays de la zone euro et de 0,1% dans les vingt-huit pays de l’Union européenne. Sur une base 100 en 2010, elle s’est établie à 100,5 pour le premier groupe et 101,2 pour le second.

A 98 dans ce calcul, la France fait incontestablement nettement moins bien que la moyenne, mais un examen détaillé des chiffres montre que, de tous les grands pays industriels européens, seule l’Allemagne fait véritablement exception, à l’indice 106,9. Cela ne l’empêche pas, d’ailleurs, de connaître aussi une phase de ralentissement: au deuxième trimestre, la production industrielle y a reculé de 1,5%. Le Royaume-Uni, dont on vante aujourd’hui le dynamisme économique, n’est qu’à 97,8, l’Italie est encore en bien plus mauvaise position, à 91,8. L’Espagne, qui donne des signes réels d’amélioration, n’est qu’à 90,8.

Seuls gagnants, les pays à bas salaires

Si l’on veut trouver des productions industrielles en très forte progression, il faut regarder du côté des nouveaux membres de l’Union, avec un indice 128,3 pour la Roumanie, 127 pour l’Estonie et 126,1 pour la Slovaquie. Ce n’est pas un hasard: ce sont aussi des pays où le coût horaire de la main-d’œuvre est faible. En 2013, il s’établissait à 4,6 euros en Roumanie, 9 euros en Estonie et 8,5 euros en Slovaquie, contre une moyenne de 23,7 euros dans l’Union européenne et 28,2 euros dans la zone euro.

C’est évidemment une question que les responsables patronaux n’aiment guère aborder, car elle jette un éclairage cru sur les politiques menées à l’échelle internationale par les entreprises: la recherche de la main-d’œuvre la moins chère, la moins syndiquée, la plus disponible.

L’Allemagne, par exemple, aime mettre l’accent sur la qualité (incontestable) de ses produits, mais il est clair que ses performances récentes ont une autre explication: elle a renoncé à vendre des produits fabriqués avec une main-d’œuvre bien payée dans une monnaie forte. Sa monnaie est aujourd’hui celle de dix-sept autres pays et le coût horaire de sa main d’œuvre est juste un peu plus élevé que celui de la moyenne européenne, à 31,3 euros en 2013 contre 34,3 euros en France, et très loin derrière les pays les plus chers: Norvège (non membre de l'Union européenne) à 48,5 euros, Suède, à 40,1 euros, ou Danemark, à 38,4 euros.

Quant au Royaume-Uni, il joue clairement la carte des bas salaires, avec un coût horaire moyen de 20,9 euros, un peu inférieur à celui de l’Espagne, à 21,1 euros. Malgré une hausse du PIB qui devrait dépasser 3% cette année, les salaires y ont d'ailleurs reculé de 0,2% au deuxième trimestre.

L’exemple de l’automobile

L’exemple de ces deux derniers pays est intéressant car, sans avoir de grands constructeurs nationaux, ils réussissent à conserver voire à renforcer leur industrie automobile. L’Espagne a construit 1,29 million de voitures au premier semestre et occupe maintenant la deuxième position en Europe, derrière l’Allemagne. Le Royaume-Uni annonce pour le même semestre une production en hausse à 791.000 voitures, tout à fait comparable aux 828.000 véhicules légers (voitures particulières et utilitaires de moins de 5 tonnes) produits en France par Peugeot-Citroën et Renault.

Et pourtant, nos deux constructeurs vont mieux –c’est d’ailleurs une des rares bonnes nouvelles du premier semestre. Mais le développement de leur production se fait maintenant hors de nos frontières. Les deux constructeurs avaient assemblé près de 2,5 millions de véhicules en France en 1997; ce chiffre est tombé à 1,64 million en 2012 et 1,45 million l’an dernier. L’amélioration qui sera probablement enregistrée cette année ne remettra pas en cause cette tendance de fond.

La pensée économique à la mode consiste à dire que tout ça n’est pas grave, qu’il ne faut pas confondre bêtement industrie et production de biens, que la frontière entre industrie et services est beaucoup plus floue qu’avant, que ce qui compte, c’est la part dans la valeur ajoutée: on peut gagner beaucoup en concevant des produits et en les faisant fabriquer ailleurs. Tout cela est fort beau, mais il se trouve que c’est dans l’industrie au sens le plus classique du terme que l’on peut faire les gains de productivité les plus élevés; c’est là que peuvent se faire les hausses de salaires. Quand la part de l’industrie recule dans le PIB, le pouvoir  d’achat de la majorité des salariés stagne ou décline.

Les salaires tirés vers le bas

Les Etats-Unis en sont le plus bel exemple. C’est là que sont conçus la plupart des produits de haute technologie nouveaux et, en apparence, tout va beaucoup mieux qu’ici, avec une croissance plus forte et un chômage en baisse.

Mais, quand on regarde de plus près, on constate que ce n’est pas aussi simple. Dans un rapport publié lors de leur réunion du 11 août, les maires d’une trentaine de grandes villes américaines constatent que le chômage a peut-être diminué mais que les emplois créés après la crise de 2008 sont beaucoup moins rémunérateurs que ceux qui ont été supprimés lors de cette crise. Selon ce document, le salaire annuel dans les secteurs où des emplois ont été perdus s’élevait à 61,637 dollars; celui que rapportent les emplois créés au deuxième trimestre 2014 n’est que de 47.171 dollars. Un phénomène comparable avait déjà été observé lors de la récession de 2001-2002, mais l’écart entre les salaires perdus et les salaires nouveaux n’était alors que de 12%; cette fois, il est de 23% et les inégalités se creusent encore un peu plus.

On peut donc dire ce que l’on veut, mais un pays qui perd ses unités de production est un pays qui s’appauvrit.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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