Sports

Voyage dans la tribu des photographes de tennis

Yannick Cochennec, mis à jour le 06.09.2014 à 12 h 30

Comme les joueurs, ils forment une famille qui se retrouve de tournoi en tournoi, avec ses usages et ses rivalités.

La Tchèque Petra Kvitova fait face aux photographes après avoir remporté l'édition 2014 de Wimbledon. REUTERS/Pool.

La Tchèque Petra Kvitova fait face aux photographes après avoir remporté l'édition 2014 de Wimbledon. REUTERS/Pool.

Dans l’ambiance parfois houleuse de l’US Open, il arrive que les joueurs de tennis perdent un peu patience, à l’image du champion suisse Stanislas Wawrinka, qui, lors de son deuxième tour contre le Brésilien Tomaz Bellucci sur le central de Flushing Meadows, s’est retourné soudain vers un spectateur alors qu’il s’apprêtait à servir. «Shut up, man, seriously, shut up», s’est exclamé le vainqueur de l’Open d’Australie en direction de la personne bruyante pour tenter de la faire taire.

Ainsi va la vie parfois compliquée des champions au milieu de l’univers chaotique des Internationaux des Etats-Unis, qui se disputent avec un incessant fond sonore, notamment sur le Central où les quelque 23.000 spectateurs, quand le stade est plein, oublient souvent de respecter le silence cher aux joueurs de tennis.

Au milieu de ce petit chaos renforcé par la musique envoyée à toute caisse par des enceintes lors des changements de côté, le cliquetis des appareils des photographes professionnels se noie littéralement dans ce flot continu. À rebours du silence presque de cathédrale du central de Wimbledon, que John McEnroe détestait voir troublé par le son du mitraillage dont il était l’objet par les chasseurs d’images...

En dehors des arbitres et des ramasseurs de balles, personne d’autre n’est mieux placé que ces spécialistes de la prise de vue au plus près de l’action et qui, à l’US Open, peut-être fatigués par des journées continues entre les sessions diurne et nocturne, peuvent perdre aussi patience –et leurs nerfs, exceptionnellement. En 1982, en ayant eu le tort de vouloir s’approcher trop près de Martina Navratilova qui venait de perdre contre Pam Shriver, un photographe américain a vu son appareil littéralement arraché par la championne américaine qui, excédée par sa propre déception, a détruit le film (un procès s’en était suivi). Il y a quelques années, un photographe allemand, en pleine dispute sur le central de Flushing Meadows avec l’un de ses voisins, s’est transformé soudain en bête sauvage en mordant rageusement l’une des deux oreilles de son infortunée victime (il a été ensuite interdit de travailler sur plusieurs tournois du Grand Chelem).

Une autre famille

Comme les joueurs qui voyagent d’un tournoi à l’autre, de pays en pays, en formant une communauté, les photographes spécialisés dans le tennis constituent une autre famille qui se retrouve immanquablement lors des tournois du Grand Chelem. Et comme dans toutes les familles, il y a parfois des éclats et des rivalités, ne serait-ce que pour bénéficier de la meilleure place au meilleur moment.

La plate-forme située dans l’angle du court central de Wimbledon, à l’aplomb de la tribune royale, est notamment l’un de ces lieux hautement convoités le jour d’une finale. Une petite dizaine de places constituent ce lieu propice à la prise de vues, et c’est un responsable du All England Club qui désigne les heureux bénéficiaires sans que ses choix puissent être contestés. «Ce n’est pas l’endroit le plus fabuleux pour faire des photos, mais il est hautement stratégique, remarque Serge Philippot, ancien photographe de Tennis Magazine. Il permet de faire des photos larges du court, des photos de situation et est proche des entourages des deux finalistes, donc de l’émotion. Mais tout le monde n’y a pas accès. C’est un peu à l’ancienneté et à la tête du client.» La fosse creusée derrière l’une des deux bâches du central de Roland-Garros peut se révéler aussi un autre paradis photographique car les chargés d’images se retrouvent alors placés au niveau du sol.

 «Aujourd'hui, tous les tournois du Grand Chelem nous permettent de travailler dans de très bonnes conditions, constate Corinne Dubreuil, photographe française indépendante qui sillonne le circuit professionnel depuis une petite vingtaine d’années. Chacun a ses points forts et ses faiblesses. Le plus frustrant est peut-être Wimbledon car les positions photographes sont effectivement beaucoup moins nombreuses qu'ailleurs. Mais les fonds (bâches des courts) sont quasi vierges de publicité et lorsque le soleil est au rendez-vous, c’est magnifique, car ce fond devient noir sur les images. Roland-Garros est vraiment l'un de mes préférés, car justement les accès sont très nombreux (tribunes, fosses, angles, passerelle, etc.). La terre battue est juste sublime avec la lumière du soir. L'Australie arrive au milieu de l'hiver européen, c’est le début de saison et les conditions sont excellentes pour travailler. L'US Open vient clore la saison et c’est toujours un vrai show. Ici aussi les photographes travaillent bien.»

La photographe britannique Ella Ling, elle-même sur tous les fronts du tennis de janvier à novembre, aime aussi Roland-Garros et Wimbledon, mais préfère la lumière plus forte de l’Open d’Australie, où le trou de la couche d’ozone au-dessus de l’Océanie permet de produire davantage de contrastes. «Roland-Garros est problématique pour les photographes en raison de la densité de population, ajoute-t-elle. Pour aller d’un point à un autre chargés de nos appareils, nous mettons un temps fou parce que nous nous heurtons sans cesse à la foule dans les allées. Dans les trois autres tournois du Grand Chelem, il existe davantage d’espace et cela nous permet de davantage respirer.»

Une profession à part

Jean-Denis Walter, ancien rédacteur en chef de L’Equipe Magazine, spécialement en charge de l’image, estime d’ailleurs que les photographes de tennis sont un peu à part à cause des contraintes liées à leur métier:

«C’est une profession de soutiers. Aucun autre sport que celui-là n’oblige des photographes à travailler de 11h jusqu’à parfois 2 heures du matin sans compter le travail d’édition qui suit derrière. Un match de football dure 90 minutes, c’est calibré. Une journée de tennis en Grand Chelem, c’est sans fin avec l’œil qui fatigue immanquablement.»

Parmi les joueurs les plus photogéniques, Rafael Nadal, Serena Williams ou Gaël Monfils font partie des plus cités pour ce qu’ils dégagent en jeu et en émotion. «Gaël autant pour les actions que pour les réactions, s’emballe Antoine Couvercelle, photographe à Tennis Magazine. Il est reconnu pour être le meilleur client dans le métier. On espère tous un de ses plongeons. Il faut juste être au bon endroit avec le bon objectif.» En revanche, Roger Federer laisse les photographes davantage sur leur faim. «J’ai toujours aimé photographier des joueurs esthètes comme John McEnroe, Stefan Edberg ou Roger Federer, analyse Serge Philippot. Mais le problème de ce dernier vient du fait que ce qu’il fait en mouvement est tellement beau qu’il y a une forme de frustration en photo par le biais de l’image arrêtée

La photo de tennis parfaite? «Celle que l’on n’attend pas, estime Corinne Dubreuil. Ou lorsqu’on prend un risque en cherchant un angle qui, s’il fonctionne, donne une superbe image, ou au contraire rien du tout! Exemple: je m'étais mise dans la fosse à Roland-Garros quand Nadal a battu Soderling en finale en 2010. Et coup de chance, il s'est laissé tomber devant moi pour la victoire.»

Une photo banale peut être belle

Au-delà des photos spectaculaires, Ella Ling continue, elle, d’explorer les petits événements habituels de la vie ordinaire d’un joueur de tennis pour continuer à progresser. «Il y a une photo, banale en apparence, que j’aime faire et refaire pour la perfectionner, sourit-elle. C’est celle de la photo en gros plan de la terre battue qui tombe des chaussures du joueur après que celui-ci a tapé dessus avec sa raquette.» À Wimbledon, en 2013, Antoine Couvercelle a, lui, découvert un «spot» inédit:

«Le couloir qu’empruntent les joueurs pour aller sur le central depuis les vestiaires est visible à travers une fenêtre incrustée dans le lierre à l’extérieur du court. Avec un téléobjectif, je me suis posté tout au fond du site de Wimbledon et j’ai obtenu une photo inédite de Djokovic et Murray alors que tout le monde les attendait sur le central. Je suis content d’avoir fait cette découverte qui m’a valu une double page dans L’Equipe Magazine.»  

A l’US Open, la coursive qui enserre le court central à mi-hauteur des tribunes est l’un des endroits particulièrement appréciés des photographes en raison de la perspective qu’elle donne sur l’action. De manière inattendue, elle offre également une très grande proximité avec les stars dans les loges situées juste à ce niveau. En effet, à New York, les photographes de tennis ne côtoient pas que leurs «objets» d’observation habituels. Comme par miracle, Jack Nicholson, Sarah Jessica Parker et Beyonce peuvent se retrouver rassemblés à côté d’eux en l’espace de quelques mètres carrés. Alors, ils n’oublient pas, parfois, de jouer à leur tour les paparazzi.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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